Je restai un moment dans l'étreinte, savourant la chaleur de Carmel contre moi, une parenthèse de paix au milieu du chaos qui semblait toujours m'entourer. En me dégageant, je plongeai mon regard dans le sien.
« Je dois quand même partir, Carmel », dis-je, la voix teintée de regret. « Il y a des choses que je dois régler. »
Son expression vacilla un instant, de la tristesse passant dans ses yeux, mais elle hocha la tête, comprenant les responsabilités qui m'appelaient ailleurs. Avant qu'elle ne puisse parler, Tria, toujours sur le qui-vive, intervint.
« Pourquoi ne pas partir après le déjeuner ? » proposa Tria avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. « En plus, partir sans rencontrer l'Empereur ne serait pas très convenable. »
Ses mots étaient soigneusement choisis, polis, en apparence anodins, mais j'en percevais les strates dessous. Elle n'offrait pas une simple courtoisie ; elle voulait gagner du temps pour m'observer, comprendre qui j'étais vraiment et quelles pouvaient être mes intentions.
'Elle veut me surveiller le plus longtemps possible', pensai-je, sachant que chacun de mes mouvements serait passé au crible.
« Exact ! Reste déjeuner avec nous, et après avoir vu l'Empereur, tu pourras partir ! » rajouta Carmel, le ton vibrant d'excitation, aveugle aux sous-courants de la conversation.
Je marquai une pause, simulant la réflexion tandis que les deux filles m'observaient avec impatience. Finalement, je souriais et hochai la tête.
« D'accord, j'attendrai jusque-là », acceptai-je, me reculant légèrement avant d'ajouter, « mais c'est moi qui cuisinerai. »
Les yeux de Tria se plissèrent, décontenancée, visiblement peu habituée à l'idée qu'un invité, qui plus est de mon rang, investisse les fourneaux. Carmel, elle, rayonnait littéralement, les yeux pétillants, battant des mains.
« Parfait ! » s'exclama-t-elle, imaginant déjà la suite.
...
Dans l'un des jardins extérieurs du palais, un bel espace empli de fleurs vives et d'une verdure luxuriante, le coin cuisine fut vite installé. C'était un bel endroit, plus ouvert et libre que le reste du palais, un lieu où Carmel pouvait mieux respirer.
Les servantes et les gardes, chacun portant une aura de puissance qui en disait long sur leur véritable nature, se tenaient en retrait, le regard aigu et vigilant, surveillant le moindre geste.
Je me tenais au centre, divers ustensiles devant moi : des fourneaux enchantés maintenant la température parfaite, des couteaux qui ne s'émoussaient jamais. Carmel et Tria étaient assises non loin, me regardant avec des émotions contrastées.
Carmel trépignait d'impatience, tandis que le regard de Tria était calculateur, son esprit sans doute en train de passer en revue toutes les implications de ce qui se jouait.
Cette fois, ce n'était pas seulement un repas mais une expérience, et vous savez ce qu'on dit : l'un des meilleurs chemins vers le cœur d'une fille passe par son estomac, bien que ce ne soit pas au sens littéral.
'Mais cet adage ne s'applique-t-il pas aux hommes ?'
Ruminiant ces pensées idiotes, j'attaquai les ingrédients de base, plongeant la main dans une petite pochette à ma ceinture, bien plus grande à l'intérieur grâce à une astucieuse magie spatiale. J'en sortis le premier élément : de la Racine-d'Or, un tubercule rare qui absorbe la lumière du jour et libère une douce lueur chaleureuse à la cuisson.
Je commençai à la tailler en fines lamelles, chacune émettant une faible lumière au contact de la planche.
Vinrent ensuite les Baies-de-Rosée-Lunaire, dodues et luisantes d'un reflet argenté qui captait la lumière juste comme il faut. Ces baies ne poussent qu sous la lumière d'une pleine lune, et leur saveur offre un équilibre parfait entre sucré et acidulé. J'en écrasai quelques-unes dans un petit bol, laissant leur jus s'accumuler en un liquide violet profond, que je mis de côté pour plus tard.
Le plat principal serait quelque chose de vraiment spécial. Le palais s'était procuré de la Poitrine-de-Phénix, une denrée si rare qu'on la considère comme un mets digne des dieux. La chair était gorgée de magie naturelle, chaque bouchée capable de restaurer vitalité et énergie.
Je la fis mariner dans un mélange d'épices et d'herbes de la Forêt-des-Flammes-Éternelles, où les plantes absorbent l'essence de feux sans fin, leur donnant un coup de fouet ardent qui se mariait à merveille avec la viande de Phénix.
En préparant la viande, j'y incorporai des Écailles-de-Drake, réduites en poudre fine, qui apporteraient un croquant subtil et une explosion de saveur à chaque bouchée. Les écailles sont dures, quasi indestructibles à l'état brut, mais préparées correctement, elles offrent une profondeur de goût inégalée.
Pour l'accompagnement, j'utilisai des Pétales-de-Lotus-de-Cristal, translucides et délicats, que je fis frire légèrement dans de l'Huile-de-Chute-d'Étoiles. L'huile est extraite des graines d'une plante qui ne fleurit qu'une fois par siècle, sous une pluie de météores. Elle ajoutait une saveur subtilement acidulée, rendant les pétales légèrement croustillants.
Pendant que la Poitrine-de-Phénix grésillait sur le fourneau enchanté, libérant un arôme envoûtant qui emplissait le jardin, je me tournai vers la sauce. Je mélangeai le jus de Baies-de-Rosée-Lunaire avec du Vinaigre-de-Souffle-de-Corn, aussi puissant que son nom l'indique, et ajoutai une pointe de Miel-Mystique des Champs-Scintillants, réputé pour amplifier les saveurs naturelles de n'importe quel plat.
Je fis réduire la sauce avec soin, la regardant s'épaissir en un sirop épais et brillant, sa couleur oscillant entre violet et indigo selon la lumière. Un parfait équilibre entre sucré, acidulé et épicé, avec juste ce qu'il faut de magie pour persister en bouche bien après le repas.
Pour le dessert, j'avais en tête quelque chose de vraiment unique. Je préparai un Soufflé-de-Fleur-Glaciaire, en utilisant les pétales d'une fleur qui ne s'épanouit que sur les plus hauts sommets des Montagnes-Croc-de-Givre. Les pétales sont naturellement froids au toucher, et une fois incorporés à l'appareil, ils créent un soufflé léger, aérien et glacé, avec une fraîcheur sucrée éclatant à chaque bouchée.
Pour couronner le tout, j'ajoutai un filet de Sirop-d'Épine-de-Feu, fait à partir des baies d'une plante qui prospère dans les sols volcaniques. Le sirop offrait un contraste saisissant avec le froid, une chaleur ardente qui dansait sur le palais.
En dressant chaque assiette, je sentais les regards de Carmel et Tria sur moi, le premier empli d'anticipation, le second plus analytique, cherchant à décrypter chacun de mes gestes. Mais à mesure que l'arôme des plats achevés emplissait l'air, je vis l'expression de Tria s'adoucir, juste un peu — devinez, même elle ne peut pas lutter totalement contre l'odeur de ce que je suis en train de créer.
Finalement, tout était prêt. Je reculai d'un pas et contemplai l'étalage devant moi : un festin de couleurs, de textures et d'arômes, chaque plat plus unique que le précédent. Les yeux de Carmel brillaient tandis qu'elle découvrait la scène, tandis que le regard de Tria vacillait entre curiosité et peut-être une pointe d'admiration, qu'elle masqua prestement.
« Le déjeuner est servi », annonçai-je en les invitant à commencer, m'asseyant à mon tour à leurs côtés pendant que les servantes veillaient à disposer chaque chose à la perfection.
Carmel goûta la première, commençant par la Poitrine-de-Phénix. Au contact de sa langue, ses yeux s'écarquillèrent et un doux gémissement, presque involontaire, lui échappa. La viande était tendre, explosant en saveurs, la chaleur des épices parfaitement équilibrée par la douceur de la sauce.
Elle enchaîna sur la Racine-d'Or et les Pétales-de-Lotus-de-Cristal, chaque bouchée une révélation de saveur et de texture, son ravissement lisible sur son visage.
Tria resta plus mesurée, prenant de petites bouchées en analysant chaque plat. Mais même elle ne put cacher sa réaction en goûtant la sauce aux Baies-de-Rosée-Lunaire, la complexité des saveurs la surprenant sans doute. Elle s'arrêta, sa fourchette en suspens au-dessus de l'assiette, comme pour comprendre comment quelque chose d'aussi simple pouvait être si bon.
'Voyons-la lever son épée ou quelle que soit son arme contre moi qui sais cuisiner tout ça'
Quand elles en arrivèrent au dessert, Carmel et Tria sembrèrent toutes deux hésiter, comme si elles ne voulaient pas que le repas se termine. Mais en goûtant au Soufflé-de-Fleur-Glaciaire, elles fermèrent les yeux dans une béatitude pure, la douceur glacée et rafraîchissante parfaitement contrebalancée par la chaleur ardente du Sirop-d'Épine-de-Feu.
Un instant de silence régna dans le jardin, rompu seulement par le bruissement du vent dans les feuilles. Puis Carmel se tourna vers moi, les yeux brillants d'une foule d'émotions et de quelque chose d'autre, de plus profond.
« C'était… incroyable », dit-elle doucement, la voix emplie d'émerveillement.
« Sois mon cuisinier ! »
Carmel lança, ayant partagé l'expérience avec Carmelai elle aussi, ce à quoi je répondis sans attendre.
« Non. »
Ma réplique immédiate fit éclater sa bulle d'enthousiasme tandis que Carmel tentait de négocier.
Tria acquiesça, l'air pensif. « Je n'ai jamais goûté quelque chose d'aussi bon, comment un haut noble comme toi a-t-il appris à cuisiner comme ça ? »
Bien que sa question parût simple, je percevais une certaine rigidité dans sa formulation.
Je souriais, inclinant légèrement la tête. « Disons simplement que j'aime cuisiner et, en même temps, voir l'expression de ceux qui mangent mes plats. »
'Après tout, la nourriture que tu as mangée contenait un petit quelque chose en plus, Mademoiselle la Régressive'
Je riais intérieurement, la seule raison pour laquelle j'allais jusqu'à de telles extrémités, pour dénicher de tels ingrédients et faire une cuisine aussi spectaculaire, n'était pas juste pour un festin, voyons, tu devrais me connaître mieux que ça.....