Quel beau jour c'était. Après avoir appris mon état par Lacius, la princesse était intervenue et avait clôturé la fête d'inauguration, un immense succès. Heureusement, le fait que j'aie bu du champagne drogué avec un paralysant n'avait pas fuité. En revanche, comment ils avaient réussi à me faire boire le seul verre empoisonné au milieu de tous les invités restait un mystère.
« Pourquoi auraient-ils utilisé un paralysant au lieu d'un poison s'ils comptaient me tuer ? »
« Je déteste l'admettre, mais Kun Gaisha a raison. Parce qu'on peut le déguiser en mort accidentelle. »
« Il n'y a que quelques personnes à Terran capables d'une telle ignominie, non ? »
Je fronçai les sourcils vers Lacius, pour lui signifier que j'étais rassasiée et que je ne voulais plus manger.
Lacius préleva une cuillerée de soupe, me la tendit, et répondit en faisant semblant de ne pas voir ma grimace.
« C'est un produit qu'on trouve facilement sur le marché noir. Vu qu'ils n'ont pas encore été punis, on peut supposer sans risque que le commanditaire est quelqu'un de puissant. »
« C'est obligé. Donc, ni toi ni la princesse ne savez qui c'est ? »
« Si on veut le trouver, on le trouvera, mais il est plus exact de dire qu'il n'y avait pas de motifs pour le faire. Jusqu'à présent. »
J'ai essayé d'éviter de manger en changeant de sujet, mais la cuillère se posa devant ma bouche sans trembler. Je soupiai et l'ouvris, puisqu'il refusait de partir tant que je n'avais pas avalé une nouvelle bouchée.
« Très bien. »
Lacius me félicita, en reprit une autre et me la tendit. Je fermai les yeux, l'avalai encore, et tournai la tête.
Mais qu'est-ce que... il me prend pour quel âge ?!
Même si j'étais une patiente, mes deux mains étaient parfaitement fonctionnelles. Pourtant, Lacius, Theobalt et Maynard me traitaient tous comme une gamine. Bien sûr, j'ai failli dévaler les marches sous l'effet de la drogue, mais cette chute ne m'aurait pas tuée. La situation la plus dangereuse, c'était de me faire kidnapper par Kun Gaisha. En d'autres termes, je n'étais ni assez traumatisée ni assez blessée pour qu'ils m'enferment dans ma chambre pendant trois jours et me servent mes repas au lit.
« Je vais bien maintenant. La paralysie a disparu, et je me sens bien. »
« Même si tu as pris l'antidote, des traces peuvent subsister dans ton corps. Tu n'es pas entièrement guérie. »
« Non, mais me traiter comme une gamine... »
« Peut-être as-tu l'illusion d'aller bien alors que ce n'est pas le cas dans la réalité. Tu essaies d'être forte en te persuadant que tu vas déjà bien. »
Il est sérieux ? Et Theobalt ?
Personne n'est de mon côté ici.
Je reniflai et boudei. Alors Lacius parla à nouveau, plus fort.
« Pose ta main sur ta poitrine, regarde les fleurs, compte-les, et réfléchis à nouveau. Est-ce que tu vas vraiment bien ? »
« Il y en a une, deux, trois. Encore une fois, une, deux, trois. Vois, je vais parfaitement bien ! »
« … »
J'ai suivi les instructions, alors pourquoi me regarde-t-il avec méfiance ? Lacius rangea le bol tout en continuant de douter de moi.
« Dites-le-moi si vous vous sentez mal. »
« D'accord. Bref, je vais vraiment bien. Mais je ne peux plus manger. J'ai l'impression d'avoir avalé quatre portions. »
« Quatre portions ? »
« ... ce n'était pas le cas ? »
« C'est une portion pour une seule personne. Tu manges trop peu, comme un oiseau. »
« … ? »
« Il faut que tu manges autant pour avoir l'énergie de te mouvoir. »
Je restai bouche bée devant les standards ahurissants de Lacius.
Non, si c'était une seule portion, j'ai peur de devoir rouler* tôt ou tard.
*(Si elle devient trop grosse pour marcher, elle n'aura d'autre choix que de rouler comme une grosse boule.)
J'ai vite retiré la couverture qui recouvrait mes cuisses, saisie d'un pressentiment funeste.
« Je me repose depuis trois jours, alors je bouge aujourd'hui. »
« Je ne pense pas que tu sois en état... »
« J'irai pas loin. Juste une promenade. Dans la maison ! »
« ... D'accord. »
Je ne me plains pas de cette surprotection soudaine, je suis juste un peu gênée.
Je reçois littéralement des ujuju* pour n'importe quoi.
*(Ujuju est un mot pour calmer un bébé. Donc dans ce sens, on me traitait comme un bébé.)
Plutôt que de vérifier mon état physique, je voulais savoir qui diable m'avait donné ce paralysant et comment.
« La princesse-unnie a des nouvelles pour moi ? »
« Rien pour l'instant. »
« Hmm. Trois jours se sont passés. Elle n'a pas pu rater le coupable. »
Avec du doute dans les yeux, je regardai le miroir sur la coiffeuse.
J'avais si bien mangé ces derniers jours que j'avais grossi et avais l'air dodue et mignonne. Je caressai ma joue étirée, qui avait la texture d'un gâteau de riz fourré au lait, et mis mes idées au clair un instant avant de me retourner.
« En fait, j'avais une petite idée du coupable. Le silence de la princesse-unnie ne fait que le confirmer. »
« Tu as quelqu'un en tête ? »
« Ouais. »
Qui d'autre ça pourrait être ? Bien sûr, c'est Peridot, la méchante n° 1.
Premier élément circonstanciel. Peridot mène des recherches sur les plantes sous l'égide de la famille impériale.
Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg. Dans l'œuvre originale, son implication dans la médecine était mentionnée. Du coup, c'était une experte en poisons, paralysants et anesthésiques.
Deuxième point. Peridot ne se met jamais en avant.
Elle préférait tout gérer dans l'ombre. Dans l'histoire originale, elle s'en était tirée en faisant porter le chapeau à Shay pour avoir blessé l'héroïne.
Puis il y a le troisième élément. La princesse, qui pourrait sans aucun doute trouver le coupable, se tait.
La princesse n'est pas une incompétente. Elle sait évidemment, mais elle choisit de ne rien dire.
Alors, qui la force à agir ainsi ?
« En fait, avoir deux cartes favorites est bénéfique pour la princesse. Il vaudrait mieux qu'elles ne soient pas trop proches et qu'elles s'affrontent comme rivales. Comme ça, elle peut tirer profit des deux côtés et même instaurer une compétition. »
« Peridot est la seule réponse possible. C'est elle que tu vises ? »
« Ouais. »
La princesse-unnie était ma préférée. Elle a le pouvoir et l'intelligence pour retourner la situation à son avantage.
C'est-à-dire que je n'étais ni déçue ni contrariée par la princesse-unnie d'étouffer tranquillement l'affaire et Peridot.
Si je veux détruire Peridot, je dois le faire sans utiliser le pouvoir de la princesse.