Enveloppé par le [Transport intermonde] de Laplace, je me suis retrouvé debout au cœur du désert sans m’en rendre compte.
‘Qu’est-ce que… C’est le désert de Hale Nae ?’
‘Si je suis envoyé ici, ça veut dire que le centre de Foren pourrait bien se trouver quelque part tout là-bas sous nos pieds.’
Le temps imparti était déjà écoulé.
Laplace avait annoncé trois minutes.
J’ai planté mes pattes dans le sol pour pousser, me propulsant verticalement vers le ciel.
‘Mais… c’est un trou de balle comme niveau “sous-terrain”. Et avec une position aussi incertaine, tu n’as pas peur de louper la cible ?’
Mon acolyte a sorti son habituelle série d’injures.
‘Ça va aller. Le [Trou de ver] permet de visualiser l’espace de destination. Selon ses spécifications, la distance parcourue est proportionnelle à la longueur totale du corps. Si j’évolue en Dragon-monde, je devrais pouvoir me téléporter n’importe où sur cette planète. Une fois sur place, je pourrai repérer Foren avec des coordonnées précises.’
‘D’accord, pratique. Bon, mec, t’es prêt ?’
À ces mots, j’ai hoché la tête à peine perceptiblement.
‘…Yeah, c’est bon. Ça fait un paquet de temps depuis que je suis arrivé dans ce monde, mais franchement, j’ai kiffé. Je peux le dire le cœur sur la main. J’ai voyagé à travers toutes sortes de contrées avec des types complètement tarés mais géniaux. Partout, y’avait toujours de nouvelles découvertes. Y’a eu clairement des galères… Mais bon, chaque jour passait à une vitesse folle. Même si je vivais cent ans de plus, j’n’aurais jamais d’autres souvenirs pareils. Du coup, savoir que je vais crever pour protéger mes potes et le monde que j’ai vu… Ben écoute, ça m’donne aucun frisson.’
Les mots ont coulé de source, sans effort.
Comme s’ils jaillissaient de mes entrailles mêmes.
Notre altitude montait à vue d’œil.
En baissant les yeux, je distinguais le pays désertique de Hale Nae tout en bas.
La distance l’avait réduit à la taille de mon bout de museau.
‘Nan, sérieux.’
Mon acolyte a rigolé du nez et a carrément balayé ma remarque.
Je ne mentais pas vraiment, alors sa réaction m’a pris au dépourvu et honnêtement, ça m’a agacé.
Mais qu’est-ce qu’il venait foutre là, surtout quand je me laissais aller à accepter ma fin tranquillement.
‘Non, franchement, moi je…’
‘Mourir, même un dur à cuire comme toi, ça terrorise. T’embête pas à douter de ton courage, c’est la fin. Vider son sac comme ça, ça libère.’
‘Même en disant ça, j’étais préparé depuis le moment où j’ai foncé contre Inos…’
J’ai jeté un bref regard en contrebas.
Le vaste désert lui-même ressemblait à rien de plus qu’une flaque d’eau vue de là-haut.
Au-delà s’étendaient des prairies infinies, des océans à perte de vue, des rivières serpentant jusqu’à des forêts denses.
C’était le monde que j’avais exploré et arpenté jusqu’alors.
Mes yeux de typhon voyaient plutôt clair, à vrai dire.
Bien qu’il ne soit plus grand qu’un grain de riz, je reconnais aisément la capitale du royaume voisin d’Adjezia. Elle pointe à l’horizon, je la distingue sans trop d’effort.
Là-bas, Aro et attendent mon retour.
Ils ont foi en la Voix de Dieu… Croient que je vais abattre Inos, sauver le monde et revenir.
Des larmes se sont mises à chauffer doucement à l’intérieur de mes coins de yeux.
‘…Encore une fois… Je veux reparler avec vous tous. J’aurais tant voulu passer plus de temps avec vous. Putain… Merde ! J’ai tout donné en croyant que, une fois ce salop d’Inos descendu, nous pourrions enfin vivre paisiblement. Je suis quoi, un con ? Ils comptent sur mon retour… Alors que je n’ai même pas eu le temps de prendre mes adieux correctement.’
Des sentiments enfouis sans le vouloir ont commencé à déborder du fond de mon âme.
Peu importe si je ne pouvais pas redevenir humain.
Il y a juste un instant que j’avais compris, en me battant désespérément, que le lien que je tisserais avec eux valait mille fois plus que tout.
‘Exactement. Trancher net sans aucun regret, ça te laisse juste un vide immense, crois-moi. Mais écoute, moi j’pense ça : si y’a des types capables de regretter sincèrement ton départ, ben c’est probablement signe que t’as eu de la chance.’
Si des gens peuvent véritablement regretter mon départ… Est-ce vraiment signe de chance… ?
Sans doute que oui.
‘Hey mec, tu fous quoi, à rire comme un dingue ?’
‘Non, non. Juste que voir quelqu’un qui autrefois ne pensait qu’à manger et dormir commencer à trifouiller toutes ces conneries philosophiques, c’est surprenant.’
‘Arrête de taquiner. C’est gênant, j’aurais dû garder mon cul propre. Moi aussi, j’ai mes moments de réflexion. Après tout, j’ai déjà crevé une première fois.’
…Ouais, c’est vrai.
Mon acolyte m’a servi de bouclier et a laissé sa vie aux eaux bordant Alvan, en emportant Ruin dans sa chute.
Depuis, il traîne quelque part dans un enfer intermédiaire, alors logiquement, il réfléchit plus qu’un mortel normal à des trucs comme la vie ou la mort.
‘Mec… On approche.’
Poussé par lui, j’ai acquiescé en silence.
Il fallait enfin évoluer en Dragon-monde.
Mais à ce stade, l’âme de mon acolyte sombrerait à jamais en moi.
J’ai fermé les yeux et concentré ma volonté.
J’évolue en… [Akparra, Dragon-monde] !
À l’instant précis où j’ai scellé ma résolution, mon corps entier s’est embrasé de l’intérieur.
Fondus en larme, mes organes et ma chair se sont métamorphosés sous mes yeux.
C’était bel et bien ma toute dernière évolution.
‘Bon… Moi, je vais faire dodo avant toi. Salut, partenaire. Désolé de pas avoir pu être là jusqu’au bout.’
Dans la fournaise, les contours de mon acolyte se sont dissipés.
En le voyant disparaître, une réalité glacée m’a saisi : mon partenaire s’évanouirait définitivement maintenant, et bientôt je mourrais en explosant Foren. Ce récit que je traitais encore comme un lointain cauchemar irréel prenait enfin forme.
‘Mec… Savoir que c’est toi qui es apparu à mes côtés, c’est la meilleure chose qui m’ait arrivée. Quand Inos m’a broyé le moral et que j’étais certain d’avoir tout perdu, te voir surgir dans ce monde onirique m’a rendu incroyablement heureux.’
Une infime lueur émotionnelle est revenue dans les yeux vidaux de mon acolyte.
‘À y réfléchir, nos combats, nos repas, nos disputes stupides sur qui avait le contrôle du corps… Tous ces moments étaient absolument géniaux. C’est seulement maintenant que je réalise à quel point ils comptaient.’
‘Pa… rte… ne…’
Un [Dialogue telepatherique] à voix faible a filtré depuis lui, bien avant qu’il ne perde totalement la faculté de parler.
‘Je… pensais exactement pareil.’
J’ai senti son visage qui s’amollissait tracer un sourire indéniable.
Sur ces derniers mots, mon acolyte s’est transformé en particules lumineuses qui ont été aspirées par mon corps.
[Vous avez perdu la compétence de trait Double-tête : Nv --]
[Vous avez perdu la compétence de trait Esprit fracturé : Nv --]
[Vous avez perdu la compétence de trait Intercom : Nv 3]
[Vous avez perdu la compétence de trait Œil dominateur : Nv 1]
Les compétences de mon acolyte s’effaçaient une à une.
Puis, mon corps s’est mis à gonfler démesurément.
On parlait pas de x2 ou x10.
En un claquement de doigts, il atteignait la taille d’un continent entier, recouvrant entièrement la voûte céleste.
Tandis que mes dimensions augmentaient sans limite, ma chair se minéralisait et durcissait à vue d’œil.
[Akparra, Dragon-monde : rang G (mythique)]
[Dragons de légende censés soutenir le monde.]
[Ils arborent une silhouette semblable à un bloc rocheux colossal.]
[Leurs proportions dépassent l’imagination, surpassant toutes les merveilles connues de ce monde.]
J’avais finalement évolué en [Akparra, Dragon-monde].
Eh bien, autant commencer par mettre ça à profit.
J’ai étalé un cercle magique puis plissé lentement les paupières.
[Trou de ver (compétence ordinaire)]
[Permet de tordre l’espace pour créer un pont avec un autre lieu, permettant un déplacement instantané ignorant les distances physiques.]
[La portée est proportionnelle à la longueur totale de l’utilisateur, permettant de sauter jusqu’à dix fois cette distance.]
[Consomme énormément de PM et nécessite un temps de charge conséquent, ce qui complique son usage tactique.]
Ma destination était… bien en dessous du sol.
À condition de diriger ma conscience dessus, il me semblait capable d’apercevoir n’importe quel point de la planète.
La portée dépendant de la taille de l’utilisateur, ma forme actuelle de Dragon-monde, la plus gigantesque du monde, me permettait théoriquement de me téléporter partout.
Ce vers quoi je visais, c’était bien au-delà des couches terrestres.
Ma conscience a sondé les profondeurs jusqu’à capturer l’empreinte colossale d’un monstre de taille comparable à la mienne.
Cette créature était Foren, la Malédiction née de l’obsession délirante d’Inos.
Avec le [Trou de ver], je pouvais supprimer le dieu démoniaque sans risquer de détruire la planète.
Mais si j’essayais de l’exécuter directement, le contrecoup écraserait ma propre existence sous le poids du monde.
Profitant de la fonction du [Trou de ver] qui me permettait de vérifier les coordonnées de destination, j’ai décidé de scruter divers endroits du monde.
C’était peut-être un luxe insupportable face au sort du monde, mais pour moi, cela marquerait la fin.
J’espérais bien que ça me serait accordé.
D’abord, je dirigeai mon regard vers la forêt où j’étais né sous forme d’œuf de dragon.
C’était là que j’avais croisé pour la première fois.
Misunderstanding avec depuis l’incident du petit dragon rocheux, on s’était distanciés, mais pouvoir échanger franchement quelques mots avec elle à Alvan avant la fin m’a fait le plus grand bien.
Le Lézard Noir avait été le premier à faire luire une lueur d’espoir dans ma solitude forestière.
Puis venait le trio de Singes voleurs de viande séchée, apportant leur lot de chaos joyeux.
Ensuite, mes pensées ont erré vers le désert de Hale Nae, mon point de départ aérien.
Ses vallées regorgeaient de souvenirs gravés à jamais en moi.
J’y avais rencontré le Lièvre Céleste, Nina la demi-lièvre autrefois asservie, Adolphe, chef des chevaliers de Hale Nae, et… mon acolyte, moitié de l’Hydre Ouroboros.
Je me souvenais parfaitement de nos parties de pêche avec le Lièvre Céleste et Nina.
Techniquement, je les attrapais beaucoup plus vite à la main nue, mais j’ai préféré rester spectateur pour profiter de l’élan fou de Nina.
Mon attention s’est ensuite portée sur le village des Litoval, berceau d’Atlantis et foyer d’Aro et Trent.
Aux alentours, on apercevait encore les silhouettes étranges des Scarabées Impairs, Abysses.
On m’y avait intronisé « Divinité des Dragons », au final.
Ayant souvent fini par recevoir des fleurs après avoir été traité de monstre dès le premier contact, cette reconnaissance m’avait touché au plus haut point.
J’avais promis à Béra, prêtresse de la Déesse-Dragon, de retourner visiter le village des Litoval un jour.
Ce serment ne serait jamais tenu.
Attendraient-ils éternellement malgré ma disparition ?
Navré de les avoir largués… Désolé.
Mais j’tiendrai ma promesse et protégerai cette planète, quitte à payer de ma vie.
Mon esprit s’est ensuite volé vers l’île-arbore géante à l’extrême Ouest.
C’est là que j’avais rencontré Elodia, ancien bras droit du Démon-Roi et… mon père.
Nos esprits n’ont jamais réellement fusionné, lui étant un misanthrope adorant les monstres above all, mais je suis heureux de savoir que j’ai pu veiller sur ses dernières heures.
Malgré des idéaux et des positions diamétralement opposés, je n’ai jamais pu nourrir d’aversion pour ce fier roi-dragons.
La capitale d’Alvan fut ensuite visée par mes souvenirs.
J’y avais revu Volk le chasseur-dragons et vieux Magiatat près des grandes mines locales.
C’est aussi à Alvan que j’avais retrouvé , convaincu qu’on ne se reverrait jamais.
La première fois que j’avais vu Volk, je me demandais quels gars craignaient de tels hommes ; jamais je n’aurais imaginé à quel point notre relation durerait.
Vint ensuite l’endroit exotique à l’extrême Est.
Le théâtre de ma rencontre avec Umkahime, servante de Meera, ainsi que du duel décisif contre Lilixira.
Lilixira y avait rassemblé les meilleurs combattants humains venus de tous horizons pour ma propre chasse.
…Elle tomba devant moi, entraînant Ahis dans sa défaite fatale.
Je l’avais haïe de toutes mes forces pour m’avoir tendu un piège causant la mort de mon partenaire, mais aujourd’hui, je comprends parfaitement sa situation et ses motivations.
Songeant aux exactions d’Inos subies par Meera et moi-même, elle avait probablement été manipulée jusqu’à n’avoir aucune autre échappatoire.
Hélas, je ne pus explorer la Forêt Ngai.
Elle ne paraissait pas reliée géographiquement à ce continent, située peut-être ailleurs.
Peut-être accessible uniquement depuis la cathédrale du Saint Royaume de Realum, ou via le [Transport intermonde] d’Inos ou de Laplace.
Néanmoins, mes souvenirs associés à cet endroit restaient intacts.
J’avais couru fiévreusement entre Aro et Trent à travers ces terres inconnues… avant de rencontrer Meera, héroïne de l’ancienne époque.
Meera était un roc sur qui compter. Même si elle affichait parfois une allure effrayante, sa bonté naturelle transparaissait dans chacune de ses paroles et actions.
Son visage rayonnant lorsqu’on partageait des repas ensemble restait gravé dans ma mémoire.
J’aurais aimé la sortir vivant de cette forêt, mais elle préféra me confier ses pouvoirs et quitter ce monde.
…Navré de t’avoir traité de putain de compétence pourrie et de l’avoir ignorée sans cesse, toi, [Trou de ver].
C’est seulement maintenant que j’en prends pleine mesure : la valeur d’un sort dépend entièrement de celui qui l’emploie.
Tu étais une compétence divine exceptionnelle.
Certes, elle allait servir à sauver le monde, mais elle m’a surtout offert ce dernier voyage sentimental à travers mes souvenirs.
Impossible d’en rêver de meilleur.
Désolé de ne pas pouvoir revenir, les gars.
J’aurais tellement aimé rapporter tout ça à ceux qui m’attendent.
Leur dire que mon partenaire survivait encore, racontar les péripéties acharnées pour vaincre le Dieu… Voilà ce que j’aurais voulu répéter.
Que dorénavant j’aurais du temps pour planifier des stratégies de contact civilisé plus élaborées, etc.
…J’aurais tant voulu continuer à passer du temps avec vous tous.
Qu’est-ce que tu sais de ce monde factice, Inos ?
Toi qui n’as connu qu’une seule Terre, tu ne l’imaginais peut-être pas, mais celle-ci était absolument magnifique.
Soudain, une vibration sourde parcourut l’air, précédant une atmosphère oppressante et menaçante.
Mon instinct a décrypté le message instantanément.
Ah, c’était Foren, avatar pur de l’obsession d’Inos, qui commençait enfin à s’éveiller.
Désolé pour toi, Inos.
Ton boss caché ultime mérite qu’on lui applique un simple parchemin de téléportation.
Parce qu’un tel titan ne doit pas être autorisé à divaguer hors de ses chaînes.
J’ai aligné les coordonnées sur Foren profondément souterrain et activé le [Trou de ver].
Mon titanesque corps, étendu sur tout le ciel, a été projeté sur les coordonnées sombres de Foren.
Créé comme bouton de réinitialisation global, Foren venait simplement d’être effacé de l’existence mondiale.
Immédiatement, le poids écrasant du continent entier s’est abattu sur ma propre chair.
Mon enveloppe corporelle cédait sous la pression inévitable.
Je sentais ma propre conscience s’effriter et s’amenuiser avec elle.
Merci d’avoir croisé mon chemin, tous… De tout mon cœur.
J’ai déjà accumulé suffisamment de regrets et de remords.
C’est pourquoi je voulais terminer sur une note de gratitude envers chacun d’entre vous.
Sur cet ultime souhait, ma pensée s’affaiblit puis sombra dans l’oubli.
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