Haletant, Elga posa ses bras de chaque côté de mes épaules pour m'empêcher de fuir.
« Pfff, glou, heueu. Haeu, alors, c'est pas bon ? Hein ? »
À vrai dire, Elga naviguait tout juste comme une adolescente de collège. L'ambiance du baiser n'avait strictement rien d'intéressant. Manquant totalement de technique, elle se contentait, honnêtement, de faire claquer sa langue d'un bord à l'autre.
Ça avait son charme à sa manière, mais demeurer passif n'était pas dans mon caractère.
Alors au lieu de rester immobile, j'essayai d'imposer ma propre langue contre la sienne.
*Ploc.*
« Euh, euh !? Heueuaa !?»
Elga recula brusquement. Elle semblait vraiment surprise. Elle n'avait pas imaginé qu'on allait lui rendre son fait, non ?
« Q, qui te demande de bouger la langue ? Je t'ai dit de rester fixe, c'est pas clair ? Tu trouves ça drôle ? »
La lionne était furieuse. J'imaginais sans peine que cela venait du fait qu'Aira n'était pas là pour donner des ordres, ou peut-être estimait-elle que je l'oubliais par pure fierté puisque ce n'était pas la Reine en personne.
À ce stade, même un crétin aurait pu remarquer qu'Elga nourrissait secrètement une insécurité vis-à-vis d'Aira, la reine actuelle d'Angmar. Elle comparait constamment tout avec elle et s'acharnait à vouloir toujours la dépasser.
C'était probablement ce complexe d'infériorité envers la souveraine qui la titillait ainsi.
Condamnée à vivre dans l'ombre d'Aira jour après jour, j'imagine qu'elle cherchait à compenser cette frustration en m'utilisant, moi, le serviteur personnel d'Aira. C'était sa façon à elle d'évacuer les choses.
« Bref, ne fais surtout jamais ce que je ne t'ai pas demandé, compris ? »
Elga essuya sa bouche du revers de la manche de sa robe.
Ses yeux bleus balayèrent frénétiquement la pièce de part en part. Un instant, elle parut mal à l'aise. Finalement, elle lança : « Ah… », comme si quelque chose lui revenait subitement.
*Criss.*
Puis elle sortit un objet caché profondément dans l'encolure de sa robe. Il s'agissait d'un petit badge ou d'une sorte d'emblème.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Une relique des Barbares qui ont invoqué le démon. J'avais senti quelque chose de louche, alors je l'ai volée. Je me demandais si tu avais une idée de ce que c'est. »
En prenant le badge des mains d'Elga, il m'apparut tiède. Probablement parce qu'il venait directement de son sein.
'Au moins, même une fille au cœur glacé a les seins chauds.' Pensai-je en examinant l'objet.
« Ça a l'air assez élaboré, mais les marques de brûlure sont trop importantes pour pouvoir encore l'identifier. »
« Arrête de râler, c'est déjà le meilleur lot. »
« Arrête de râler » ? Vraiment sec, ce commentaire.
Mais sous cet angle, je certifierais au moins l'odeur de sang et de chair grillée qui émanait encore du badge calciné.
Je pouvais vaguement imaginer les dangers auxquels Elga et ses soldats avaient fait face.
Le tableau devait être infernal. Aux prises avec les Barbares du Sud, ils arrachaient le cœur des victimes pour l'offrir à une quelconque divinité solaire maléfique, ou je ne sais quoi du genre.
Heureusement, malgré ce mode de vie, je n'avais jamais eu à mettre les pieds sur un champ de bataille. Tout cela grâce à des guerriers comme Elga, prêts à verser leur sang au front.
En gros, ça donnait le « Râle pas devant moi alors que tu ne fais que jouer avec des chiffres dans un tribunal climatisé. »
« Bref, c'est trop complexe pour avoir été fabriqué par les Barbares Kukulzar des jungles du Sud. S'ils en possédaient plusieurs, j'ai du mal à croire que ce soit seulement coïncidence. »
J'aurais pu interroger le vieillard à l'anneau de colombe que je m'étais procuré à la Cour. Peut-être aurais-je obtenu des informations. Mais cette femme devant moi vient de trancher sa tête, me laissant planté là…
« Je vais me renseigner. »
« Oui, alors, je pars où en expédition ensuite ? Tu vas inciter Aira à m'envoyer dehors encore une fois, c'est bien ça ? »
Elga était plutôt maligne. Ce qui tombait bien, car sans ça, elle n'aurait jamais décroché son poste de commandante sur le front.
Je rangeai le badge dans ma poche et répondis avec diplomatie.
« Tu viens de rentrer d'expédition. Il vaut mieux que tu restes à la Capitale Royale pour te reposer pour l'instant. Repose-toi, et si tu as des blessures, va te faire soigner. »
Même si l'exécution de Belmott avait été suspendue et la rébellion écrasée, une étincelle dangereuse continuait probablement de couver quelque part.
Pour l'instant, il apparaissait bénéfique, à bien des égards, de conserver quelqu'un comme Elga et sa garde près du Palais Royal.
Son retour prématuré après une expédition achevée en un temps record était un atout surprenant. Aussi lançai-je à la lionne, mi-gratitude, mi-moqueuse :
« C'est peut-être tardif, mais je suis ravi que tu sois revenue sain et sauve d'expédition. »
« … De quoi tu parles ? Tu te rends compte de qui rentre tôt pour se prendre ce genre de discours ? Ah, peu importe, j'ai bu. J'y file. Il gèle ici ! »
*Froufrou.*
Finalement, perdant apparemment toute curiosité pour ma personne, Elga se retourna vers la salle du banquet. Elle entrait et sortait quand bon lui semblait. Elle harcèlait puis partait sans prévenir.
Je crus pouvoir enfin respirer. Quelle aubaine. Après cette longue traînée, Elga murmura soudain d'un ton bas et grave, loin de son habitude, sans tourner la tête :
« Hé, Tae-oh. »
« Tu as autre chose à ajouter ? »
« Si, il y a un an, à l'anniversaire d'Aira… Que serais-tu devenu si je ne t'avais pas mené à la Cour… ? »
Il y a un an. Déjà un an ?
Je repensai au moment précis où j'avais pris possession de ce corps.
Mes souvenirs de cette époque restaient gravés à jamais. Je m'étais retrouvée inconsciemment au pied d'une cage. J'avais aussitôt pensé à une enlèvement.
Une semaine plus tard, en entendant parler d'Elga Von Lioness venue acheter des esclaves de boisson au marché, j'avais réalisé que j'étais coincé dans un roman.
Les sourcils froncés, je ne souhaitais pas vraiment remettre les doigts dans cette plaie…
La lionne termina simplement par un « Non » catégorique avant de regagner la salle du banquet, traitant la scène comme si de rien n'était.
« Ah ? C'était plutôt fade, finalement. »
Il était temps que je rentre. J'en arrivais à me sentir comme un mendiant astreint aux heures supp'. Étaient-ce là les affres d'un entretien avec son supérieur ?
Je quittai la Cour pour regagner ma résidence privée dans la rue centrale de la Cité du Monarque. Un logement modeste, une petite maison familiale à deux chambres.
Éloignée des bas-fonds, la zone résidentielle jouissait d'une tranquillité exemplaire. Rien d'autre à y gagner que la facilité des trajets vers le Palais Royal.
On racontait que « Tae-oh habitait un magnifique manoir, doté d'un entrepôt souterrain secret rempli à ras bord de lingots d'or empilés comme des montagnes. »
En vérité, je ne nourrissais aucune convoitise pour ce genre de biens.
Je me disais que posséder une telle fortune ne manquerait pas d'attiser les envies de meurtre.
Sans même compter l'or, Aira pourvoyait à tous mes besoins et assurait ma sécurité. Point besoin d'accumuler des richesses qui ne feraient qu'attirer les assassinats.
Cela dit, je devais admettre que les potins contenaient une part de vérité.
Ma demeure abritait bel et bien un coffre-fort souterrain sur mesure. Un blindage indestructible, inviolable.
Une fois certain d'être seul, j'ouvris la porte secrète dissimulée sous le tapis du salon et descendis à la cave.
À l'intérieur se trouvaient des années de lingots d'or, et surtout, un rouleau de parchemin.
Un rouleau de parchemin.
Oui, c'était bien un parchemin.
Je déroulai le document pour la première fois depuis longtemps et lus ce qui y était consigné.
Révolte suite à l'exécution de Belmott. L'Association de l'Aube a étendu son emprise périphérique grâce à la caisse noire du politicien.
Ce qu'il y avait marqué n'était rien d'autre que le synopsis du roman, « Chasseur de Vilains ».
Avant d'oublier l'intrigue, j'avais noté les grands événements dont je me souvenais. Cette liste valait plus que tous mes autres trésors confondus.
« Le dossier de l'exécution de Belmott étant clos, l'Association de l'Aube peut attendre. »
Tel un cochonnet sur une liste, je traçai un petit « X » à côté de ma note. Et désormais ? Que m'attendait-il ?
Mon regard redescendit lentement sur les lignes suivantes.
L'Héros apparaît.
*Bruissement.*
Je remontai précipitament le parchemin, au cas où quelqu'un surgisse à l'improviste.
Ce carnet restait strictement personnel.