« Bon, en attendant, on va te trouver un nom. »
« Ah oui, mon nom aussi a été effacé. »
« Couper les liens avec la vie d'avant, c'est la tendance dominante en matière de réincarnation, figure-toi. La triche par les connaissances de son ancienne vie, si on n'y fait pas très attention, ça finit toujours en “je peux pas m'en souvenir, quoi”, “je sais même pas si ça existe dans l'autre monde, quoi”, “ça marche aussi dans le monde moderne, quoi”, “dans le futur ça passera pas, quoi”, “ma vie d'avant était trop pourrie pour que je sache parler aux gens, quoi”, “la langue est différente donc ça freine l'apprentissage, quoi”. »
« C'est pas faux. »
Pourquoi il finit toutes ses phrases par « quoi », mystère. Mais c'est vrai que le savoir, parfois, ça encombre.
« Un dieu, c'est pas un scénariste. Alors ne me demande pas l'impossible. »
« Vu que l'omnipotence est bien moins utile que prévu, je ne compte pas sur vous. »
Sur Terre, dire un truc pareil, ça se paierait cher. Mais aller réclamer à un dieu de tout arranger, c'est une erreur dans n'importe quel monde.
« De toute manière, un humain a le devoir de régler ses problèmes lui-même. Si on t'aide, tu remercies, très bien, mais au fond, la seule personne qui te sauve, c'est toi. Et puis quoi, des milliards de gens qui s'en remettent aux dieux ? On ne suit pas. »
« Ça sent le vécu. »
Si tout le monde sur cette planète voulait être le plus riche, le plus fort, la plus jolie, et qu'il fallait exaucer chacun, il faudrait autant de mondes que d'habitants. Et si on demande de ressusciter un être cher, plutôt que de le ramener au cas par cas, autant rendre les gens immortels. Réapparition automatique, comme dans un jeu. Bref : prier un dieu, c'est impoli, et de toute façon ça ne s'exauce pas.
Donc me voilà pistonnée, dans une situation que je n'ai même pas eu à espérer. Ce qui, à la lettre, est parfaitement vrai.
« J'ai fait le tour ? S'il te manque un truc, demande au Carnet akashique. C'est long à dire, on va garder “Carnet rouge” comme surnom. Il ne sert à rien, de toute façon. »
« De toute manière, les trucs trop beaux pour être vrais, ça n'existe pas. Je ne suis pas assez bête pour me monter la tête toute seule et être déçue toute seule, rassurez-vous. »
« … Digne d'une amie de cette femme. Bon. Ton nom, ce sera Azalée, ça te va ? »
« Azalée ? »
« Une fleur rose, cousine du rhododendron. Dans le langage des fleurs : la joie de la jeunesse. »
« Beurk, c'est mielleux. »
« J'ai feuilleté mon omniscience et c'était dedans, donc quelques modernes se sont glissés discrètement sur cette planète. Fais attention à toi. Tu es une fille bien, je trouve. »
« Merci ! Mais je suis un slime ! »
C'est ainsi que j'ai quitté le monde blanc pour renaître, sous la forme d'un slime rose et gélatineux, dans un monde qu'on appelle la planète rouge et où ne vivent que des monstres.
***
Bon… hmm ? J'ai comme une impression de déjà-vu.
Pas de bras, pas de jambes. Ce n'était donc pas un rêve. Ma vision est bizarre, aussi. Et je perçois plus ou moins mon propre corps. Ah, le ciel est rouge. C'est le crépuscule ?
Derrière moi, une haute falaise. Le carnet rouge est bien visible dans un coin de mon champ de vision. … Carnet rouge, moi qui suis un slime terreux, que dois-je absorber en priorité pour survivre, et comment le faire sans danger ?
[À cinquante mètres à l'ouest se trouve un ruisseau. Absorbez le plus d'eau possible. Un slime privé d'eau gagne en défense mais perd en mobilité, en régénération et en vitalité.]
Ah… qui décide du découpage de l'information, au juste ? Précis et vague à la fois. Ça recoupe ce que disait le petit dieu canon, c'est peut-être lui.
Bon, peu importe. Il faut aller boire. J'avance, gloup-gloup, ploc-ploc. Je n'avance pas vite. Alors comme ça, je serais faible ?
Ah, je peux voir mon statut, c'est vrai.
[Nom : Azalée]
[Sexe : féminin]
[Espèce : slime terreux]
[Mana : 5]
[Compétences : contrôle du mana · magie de terre · magie de soin · magie de purification · tentacules · harpon]
[Compétences d'espèce : dissolution-absorption · corps de slime · poison hémorragique léger · acide]
[Compétences spéciales : traduction linguistique · Carnet akashique · Créateur de donjon]
[Titres : Solitaire · Élue de la déesse]
J'ai plein de trucs utilisables !
Il n'y a que le mana d'indiqué. Pourquoi ?
[Dans ce monde, toute matière est constituée de mana. Le mana soutient l'endurance et la force physique. Un être au mana élevé possède une vitalité supérieure, des réflexes plus vifs, et son intelligence, sa vue et sa perception s'en trouvent affectées : en règle générale, plus le mana est élevé, plus l'individu est puissant. La technique, la mémoire et même la chance dépendent du mana. Les capacités d'application comptent aussi, bien sûr, mais la faculté d'apprentissage à l'entraînement dépend elle aussi du mana.]
Ah. Le mana, solution universelle.
[Le mana se dissipe, il n'est donc pas universel.]
Oh, il me répond. Comment fait-on pour augmenter son mana ?
[Il existe plusieurs méthodes, mais la faculté la plus importante en matière de mana est la capacité d'absorption. Une absorption élevée fait monter la réserve maximale. Cette capacité d'absorption est, au fond, l'aptitude à contrôler son propre mana. À noter qu'une personne à cent de mana et une personne à mille de mana ont le même poids : il est possible de contrôler son mana jusqu'à lui donner une masse. En revanche, la pression de mana de la seconde est nettement supérieure. Une pression élevée améliore la défense, le renforcement corporel, ainsi que la guérison des blessures, poisons et maladies. C'est pourquoi le niveau de mana influe jusque sur les compétences de guerrier. Cela dit, la spécialisation magique et la spécialisation physique n'emploient pas le mana de la même façon : rares sont ceux qui excellent dans les deux. Et ce qui détermine votre niveau de mana, c'est votre capacité d'absorption. Pour l'entraîner, il est efficace de se retirer dans un environnement saturé de mana, un donjon par exemple. Par ailleurs…]
J'ai déjà raté ma formulation. C'est long. C'est vraiment long. Beaucoup trop long. Et il y a bien trop de choses qui m'intriguent là-dedans. Il faut que j'aille boire vite fait, que je me terre quelque part et que je creuse tout ça.
Ah, c'est passionnant. J'ai des compétences, des titres : il faut que je regarde tout ça au plus vite.
Allons-y. Gloup-gloup, ploc-ploc.
Le bord de l'eau. Ah !
Ma triche de connaissances s'active. Près de l'eau, il y a beaucoup d'animaux, il faut se méfier ! Les cerfs, les sangliers et les ours peuvent tuer un humain, et les renards et les chiens errants portent des germes et des parasites mortels !
Les créatures dangereuses dans un rayon de cent mètres. En avançant avec le carnet rouge, je pourrais peut-être m'en servir comme détecteur.
Mais j'ai été un peu lente. Je l'ai rencontré.
Un être qui revient sans cesse dans les légendes et les récits : il est apparu.
La peau verte, un nez en bec d'aigle. Les yeux exorbités.
Il mesure dans les cent vingt centimètres, une taille d'enfant, le dos voûté. Et pourtant, le sous-estimer serait une erreur : il attaque les villages avec une force inattendue et, parfois, enlève des humains.
Un monstre capable de parler et doté d'une certaine intelligence.
Il dégage une puanteur d'eau croupie. Je suis un slime et je perçois les odeurs et les goûts, tiens.
L'ennemi éternel du faible, tel qu'il est dépeint dans mille récits !
Le monstre de fantasy le plus célèbre des romans et des jeux !
Un gobe… Une assiette sur le crâne. Une carapace sur le dos. Il vous arrache la bille des entrailles par le derrière.
Mais c'est un kappa ! On était partis sur un gobelin ! C'est un kappa ! On n'est pas en fantasy occidentale, ici, Carnet rouge ?! Un kappaaa ! Y a un kappa !
« La ferme, la fan de fantasy occidentale ! Un kappa, c'est plus fort qu'un gobelin ! Et puis nos descriptions se ressemblent trop, aussi ! Au bord d'une rivière, c'est forcément un kappa ! »
« Rien à faire ! Excuse-toi auprès des gobelins ! D'ailleurs, le carnet rouge dit qu'il y a aussi des gobelins ! »
« Misérable ! Réclamer des concombres, exceller au sumo, avoir l'assiette pour point faible, arracher les billes, savoir préparer des remèdes… tu oses te moquer de moi, qui écrase le gobelin en matière de personnalité ! »
Aïe, je l'ai mis en colère. Un simple slime ne bat pas un kappa. Le gobelin, ce n'était déjà pas gagné, alors le kappa, qui est effectivement plus fort. Sauf qu'un kappa, ça ne sort qu'au bord de l'eau.
Et puis, il n'est pas anormalement calé en fantasy, ce kappa ? Slime contre kappa. Oui, à la loyale, je perds. Alors ce sera la guerre de l'information ! Je suis une bourrine, mais guerre de l'information quand même !
« Attends, kappa. Tu serais japonais, toi ? »
« Ouais… c'est ça. La réincarnation en autre monde a fini par gagner les yôkai… »
« Non, ça se fait pas mal, la réincarnation en yôkai. Le renard à neuf queues a du succès. »
« T'es calée ! Sauf que toi, t'es un slime ! Un kamaitachi, ça t'allait pas ? »
« Bof, c'est trop fade, je veux pas. »
J'ai vu s'afficher dans le carnet rouge : « Les yôkai existent aussi, en nombre appréciable. » On va éviter le sujet.
« Je veux juste de l'eau. Ne me gêne pas ! »
Je n'ai pas d'arme. Quoique, il n'est pas plutôt costaud, le slime terreux ? J'ai du poison, entre autres. Un harpon ? Avec mes tentacules, je peux fabriquer, à même ma chair de slime, un harpon ordinaire ou un harpon qui inocule un venin, comme celui des cônes marins. Ça peut servir.
« Bah, pour de l'eau, ça va. Bois donc. »
« Un kappa plutôt gentleman ? Kappa gentleman. Ça me donne envie de sushis. Et de biscuits salés goût crevette. »
« M'en fous. »
Le kappa a fini par me porter jusqu'à la rivière, moi et mes petits bonds pataud, ploc-ploc. Kappa gentleman. Bon, kappa quand même. Un slime, ça n'a pas de bille dans les entrailles. Et comme je suis légère, un kappa fort au sumo devrait me battre facilement. Un jour, je le battrai au sumo. Ça devrait lui faire plaisir.
Arrivée à la rivière, j'ai décidé de boire énormément. Il semblerait qu'un corps de slime bouge d'autant mieux qu'il est chargé en eau et en nutriments. … Il y a un kappa, mais est-ce qu'il y a des concombres ?
J'ai entendu dire que le concombre était toxique s'il n'était pas mariné au vinaigre. J'aimerais bien en manger avec des konjac en fils ou du tofu frit, le tout mariné dans du vinaigre et de la sauce soja. Du surimi, ce serait bien aussi. Et pourquoi pas des shiitakés mijotés au sucre, à la sauce soja et au mirin, pour ajouter du sucré et de l'umami.
Sauf que je déteste les shiitakés, moi.
Bon, buvons. Glou, glou. Non mais je fais vingt centimètres de haut, la taille d'un ballon de foot, et j'arrive à boire des quantités pareilles. Sans m'élargir ! Hein ? J'engloutis des volumes incroyables. Et mon volume ne change pas.
Plus je bois, plus je deviens forte ? Mon poids et ma force augmentent, peut-être ?
Le kappa a de bons bras, il ne risque pas de me lâcher. Mais si ça continue comme ça, ça pourrait devenir problématique.
Une fois bien remplie d'eau, il me reste à trouver de quoi manger et un logement, non ?
Les autres kappas et les gobelins me font peur, fuyons vite. Je demande au kappa de me reposer.
À peine échappée du ruisseau, le kappa me court après. Qu'est-ce que tu veux, à la fin ? J'ai fait tomber un bijou ?
« Mon nom est Sunshine ! Ça s'écrit “Lumière du soleil” et ça se lit Sunshine ! »
« Le kappa se vante d'avoir un prénom fantaisiste ! »
Je lui ai dit que moi, c'était Azalée, et il est reparti vers sa rivière. C'était quoi, ça ? Mon prénom à moi n'a rien de fantaisiste !
Je creuse un trou. Pas question de vivre là où traînent des monstres pareils !
Je vais me terrer, JO○O !