J'avais déjà retrouvé mon rythme de croisière, comme je l'ai dit. Ah, comme il m'avait manqué, cet emploi du temps d'entraînement qui ne laisse presque aucun temps libre… Bon, les choses n'étaient pas exactement identiques non plus. Il y avait eu quelques changements.
D'abord, aujourd'hui marquait mon premier cours d'escrime avec Mère et Père depuis des lustres. Ça avait été mis en standby bien trop longtemps ; d'abord à cause de ce choc à la tête, puis de l'enlèvement. Disons simplement que je comptais les minutes jusqu'au coucher du soleil pour cette partie de mon programme.
Deuxièmement, et c'était un changement majeur, il y avait un nouveau visage dans la maison…
« Une autre tasse, dame Carine ? » La voix grave du majordome s'éleva tout en douceur.
J'acquiesçai, mal à l'aise. Le majordome se pencha pour verser le thé dans ma tasse vide avec une aisance déconcertante, son imposante silhouette se dressant au-dessus de moi, m'enveloppant complètement dans son ombre.
… Mais qui es-tu, bon sang ? J'aurais voulu demander, sans savoir si je devais.
Alors que le majordome reposait la théière en porcelaine sur la table nappée, il recula d'un pas et s'inclina profondément, le bras sur la poitrine, comme s'il saluait un chapeau invisible. « Pardonnez mon arrivée inopinée. J'imagine que vous êtes surprise que Mademoiselle Leila ne soit pas là pour vous réveiller. On m'a demandé de la remplacer, car elle doit s'occuper de questions pressantes. »
« … C'est ça ? » Je gardai les yeux plissés, rivés sur lui, tout en sirotant mon thé.
Ses cheveux d'un noir d'encre étaient plaqués en arrière avec une précision chirurgicale. Une barbe nette, soigneusement taillée, encadrait sa mâchoire ciselée, et si son costume était impeccable, il tirait juste un peu trop sur sa large poitrine. Il n'était pas aussi bâti que Papa, mais l'ensemble restait équilibré, une force raffinée, si l'on veut.
Il ne passait pas inaperçu, avec son allure de majordome parfait tel que tout univers fantasy devrait en posséder. Qui aurait cru que la personnification physique littérale du trope en personne se pointerait devant moi ?
La question restait posée, ceci dit. Où était Leila ? Ce n'était pas dans ses habitudes de me laisser soudainement avec une autre servante ou un autre majordome sans m'en informer au préalable.
« Dites-moi, où est Leila ? » demandai-je, mon ton insistant pour obtenir une réponse.
Il me rendit ma question par un doux sourire. « Je n'en sais pas grand-chose, je le crains. Mais je crois que c'est la duchesse elle-même qui a mandé sa présence. »
Je savais que Leila avait été embauchée personnellement par Mère, alors pouvait-elle vraiment être occupée par des affaires urgentes, après tout ? Non, Mère comme Leila étaient des gens méticuleux ; si elles avaient quelque chose d'urgent à se dire, peu importe l'urgence, elles m'auraient tout de même prévenue que Leila serait absente un moment.
Elles n'auraient pas envoyé un majordome au hasard pour me transmettre cette information, si ? D'ailleurs, maintenant que j'examinais son visage de plus près, je n'avais jamais vu ce domestique dans le manoir. Pas une seule fois.
« … Qui êtes-vous, déjà ? »
Le majordome haussa les sourcils, écarquillant les yeux. « Mon Dieu, vous ne m'avez pas oublié, dame Carine ? C'est moi, Sébastien, celui qui est chargé du jardin ? »
Donc, non content d'avoir la carrure, il portait le nom de « Sébastien » en plus…
Le trope s'écrivait tout seul sous mes yeux.
Mais quand même, ce majordome, je n'avais jamais vu sa figure. Je croisais régulièrement des servantes, des chevaliers, les élèves de mes parents quand je me rendais à mes cours et en revenais. Bien que j'aie encore du mal à retenir leurs noms, je me souviens parfaitement de leurs visages. Encore une fois, mes yeux étaient plutôt terrifiants.
Celui-là, je n'avais pas la moindre idée de qui c'était. Son sourire, aussi, avait quelque chose d'étrange ; on dirait qu'il n'atteignait jamais ses yeux. Je ne pouvais pas baisser ma garde avec lui, mes tripes me le hurlaient.
Est-ce que j'imaginais des choses ? Je n'en savais rien. Mais le mieux était de jouer le jeu pour l'instant. S'il s'avérait dangereux, je ne pourrais rien faire s'il m'attaquait alors que personne n'était là. Il semblait juste vouloir m'observer, cela dit, et je comptais ça comme une bénédiction.
J'avais un créneau libre entre mon cours d'histoire et celui de géographie. D'ordinaire, on m'ordonnait de rester dans ma chambre, mais je décidai d'aller voir Mère à la place. Il me fallait confirmer l'identité de ce type tombé du ciel.
« Eh bien, c'est sympa de finalmente mettre un visage sur le nom, Sébastien », dis-je en reprenant une gorgée de thé.
« De même, c'est un honneur pour moi de pouvoir vous servir », s'inclina-t-il à nouveau profondément. Il afficha un nouveau sourire doux. « Allons-nous passer à la première activité de votre emploi du temps, dame Carine ? »
« Bien sûr, emportez tout ça, voulez-vous ? » Je désignai le plateau d'argent sur mes genoux.
Le petit-déjeuner préparé par les chefs triés sur le volet par Leila était divin, comme toujours. Mais je ne parvenais pas vraiment à en profiter avec ce type à mes côtés.
Tout au long de mon emploi du temps, en compagnie de ce majordome, je gardai l'œil grand ouvert sur lui. Et devinez quoi ? Il en faisait autant avec moi.
Certes, Leila me surveillait pendant mes entraînements en permanence, mais son regard, à lui, me glacait littéralement le dos. Le cours de maths et celui de savoir-vivre n'eurent rien de particulier, même si le professeur d'étiquette habituel n'avait pas pu venir et que son assistant avait dû le remplacer. Il me manquait un peu, son visage.
Le cours d'histoire n'en finissait pas de ne pas passer. Je connaissais tout ce qu'on y enseignait, puisque l'instructeur ne faisait que réciter un ouvrage populaire sur la première histoire de Setus. La bibliothèque familiale possédait ce livre, j'en avais déjà tout enregistré dans ma tête, donc « décrocher » restait mon option par défaut pour ce cours. Mais le frisson du regard de ce majordome continuait de me transpercer le dos.
Dès que le cours fut fini, je partis. Sébastien ouvrit la porte en s'inclinant, me laissant glisser dehors. Nous descendîmes le couloir tous les deux, et je ne voulais pas encore tenter ma chance. Il me fallait l'occasion idéale, alors je continuai d'avancer en silence.
Puis, un visage connu apparut au coin du couloir. Armure complète hormis le heaume, c'était un garde. Je ne me souvenais pas de son nom, mais c'était un des élèves diplômés de Père, en qui je pouvais avoir confiance.
Avec lui devant nous, je tournai la tête vers Sébastien et dis : « Je souhaiterais rendre visite à Mère un instant, cela vous va ? »
Mère connaissait personnellement chaque serviteur d'ici, et j'étais certaine qu'elle n'aurait jamais laissé un nouveau domestique s'occuper de moi ! Son commentaire sur le fait que je ne me souvenais pas de lui était la preuve principale, ceci dit. Il avait menti effrontément là, tout à l'heure. J'oublie jamais un visage, même si j'oublie les noms.
Je plissai un peu les yeux, guettant sa réaction. Sûrement qu'il aurait peur et trouverait une excuse pour ne pas m'accompagner voir Mère. Ou qu'il laisserait tomber son masque et m'attaquerait sur-le-champ. Mais avec le garde devant moi, je pourrais au moins gagner assez de temps pour hurler au secours.
Alors, qu'est-ce que tu fais ?!
J'attendis sa réaction, sur mes gardes, dans l'attente fébrile de voir mes soupçons confirmés. Mais alors, il fit quelque chose d'invraisemblable. Il m'offrit un énième sourire doux.
« Bien sûr, dame Carine ! Je vous y accompagnerai avec plaisir ! » dit-il d'un ton presque extatique.
La chair de poule me parcourut l'échine. Avait-il un plan ? M'étais-je trompée tout ce temps ? Je commençai à douter de devoir l'accuser là, tout de suite. Quoi qu'il en soit, je ne me sentais plus en sécurité à marcher seule avec lui.
D'un réflexe rapide, je m'arrêtai net et saluai le garde devant moi. « B-Bonjour, monsieur le garde ! »
Le garde répondit par une révérence respectueuse. « Bonjour, dame Carine. Que puis-je pour vous ? »
Il me fallait une raison pour qu'il nous accompagne, et quoi de mieux pour appâter un homme au travail que ces mots : « J'ai remarqué le zèle supplémentaire que vous mettez dans vos rondes ces temps-ci. »
« Hein ? » Le garde écarquilla les yeux, surpris. « Je… je ne faisais que d'habitude, y'a pas de quoi— »
« Oh, mais votre éthique de travail est impressionnante, savez-vous ? » le coupai-je.
« V-Vraiment ? » Il se gratta légèrement l'arrière de la tête. « Euh, merci, dame Carine… » sa voix s'éteignit tandis qu'une rougeur montait à ses joues.
Ayant vécu ma vie antérieure comme secrétaire dans une boîte noire, je connaissais les mots justes pour empêcher les employés de notre antenne de craquer. Je n'aurais jamais cru trouver une utilité à ça dans ce nouveau monde, ceci dit.
Et maintenant, le coup de grâce ultime…
« Pour récompenser le travail que vous fournissez, j'ai décidé d'aller voir la duchesse pour demander une augmentation pour vous », lâchai-je la phrase dont la plupart feraient un rêve mouillé.
« Quoi—?! Vraiment?! Vous ferez ça?! »
Je fis un signe de tête net. « Un travail bien fait mérite une juste reconnaissance. Maintenant, accompagnez-moi au bureau de Mère. »
« O-oui, bien sûr ! Merci infiniment, dame Carine ! »
Le garde se précipita à mon côté, Sébastien se trouvant de l'autre. Je jetai un nouveau coup d'œil à son expression, pour voir s'il réagirait d'une quelconque manière.
À la place, je tombai sur le même sourire doux, distant. « Vous êtes vraiment généreuse, dame Carine. »
Je claquai silencieusement de la langue. Rien ne faisait bouger ce type, apparemment.
Tant pis, j'allais bientôt rejoindre Mère, la vérité éclaterait alors.