Je chevauchais Urushi à travers Sendia. Sa force dans les pattes dépassait l'entendement : il courait verticalement le long des murs des bâtiments, empruntant la route la plus courte.
Mais les résultats n'étaient pas bons.
Nous nous étions dirigés en premier vers la tour, bien sûr. J'avais espéré y demander de l'aide aux soldats, mais...
Presque tous venaient juste de partir vers les différentes portes. Et Seridot n'était nulle part.
Le chef de troupe qui commandait à sa place me regarda en grimacant. Ses yeux ne laissaient aucun doute : je le gênais.
Quoi que je dise, il refusa d'autoriser l'envoi de soldats. Protéger cette tour ? Ne pas faire confiance aux autres factions ? Alors que la ville est sur le point de périr, de quoi parle-t-il ?
Même en m'adressant directement aux soldats restés sur place, ils ne bougeaient pas, invoquant les ordres du chef. Il n'avait dû garder que ses propres hommes.
Quant à ce qu'ils faisaient, ils évacuaient des objets de valeur. Argent, bijoux, médicaments, tout était fourré dans des sacs d'évacuation et emporté.
En pleine crise, l'argent ? Quelle sottise. Je ne peux plus compter sur cet endroit.
La seule lueur, c'est qu'il ne restait presque plus de patients. Seridot avait apparemment ordonné leur évacuation.
J'ai renoncé au soutien de la tour et décidé d'aller ailleurs. L'Association des hommes-bêtes et l'Association du Roi-Dragon étaient dirigées par Mea et Belmilia. Alors, cap sur la Guilde des aventuriers. C'est ce que je pensais, mais...
Il n'y avait presque personne à la Guilde. La plupart des aventuriers étaient déjà partis garder les portes, semble-t-il.
De plus, un bon nombre de bêtes anti-magie s'y ruaient aussi, donc aucune marge pour réduire les effectifs. Les aventuriers restants étaient indispensables à la défense de la Guilde, m'a-t-on dit.
Même si la ville tombe, les organisations n'auront plus d'importance... Ici aussi ?
Quand j'ai insisté sur le besoin de troupes, un homme se présentant comme sous-maître m'a hurlé dessus. Il prépare visiblement sa fuite hors de la ville. Ses subordonnés aventuriers resteraient comme escorte pour cela.
Tenter de s'enfuir seuls à un moment pareil... La Guilde non plus n'est pas fiable. Je me suis alors tournée vers les petites organisations, mais...
« Sainte. Désolé, mais c'est impossible. On n'a pas les effectifs à sortir. »
« Je comprends que c'est dur ! Mais c'est la survie de la ville qui est en jeu ! »
« On remplit déjà notre quota de forces, nous. »
« Le "business as usual" ne suffit pas ! Même quelques personnes parmi ceux qui sont ici ! »
« On ne peut pas baisser la garde ici. Si les autres groupes garantissent qu'ils envoient des troupes, nous on suivra. »
Ils ne font pas confiance aux autres organisations et craignent les profiteurs. Partout la même réponse. Certains m'ont mise à la porte. Aucune organisation ne veut réduire ses propres forces plus que nécessaire.
Pire, certaines préparaient leur fuite. Quelques-unes ont promis d'envoyer du monde, mais une poignée seulement.
J'ai fait le tour des petites organisations, mais sans vrai résultat. Je ne peux plus perdre de temps.
« ...Pourquoi ? Vous ne voulez pas protéger cette ville ? »
« On. »
« Tu me consoles ? »
« Kûn. »
Urushi me lécha la joue. Au contact de son cœur contre le mien, je sentis mon humeur s'apaiser. Lui qui a laissé sa maîtresse Fran derrière lui doit être tout aussi inquiet.
Je ne pouvais pas m'arrêter là.
Mais la situation bascula. D'un fracas terrifiant, le rempart est s'effondra.
Fran et les autres vont-elles bien ? Même indemnes, elles ne pourront pas arrêter l'invasion des bêtes anti-magie avec cette brèche.
« On ! »
« C... c'est vrai. Je ne dois pas abandonner. »
Il nous faut absolument des renforts. Décidée, j'ai continué à courir les organisations, mais impossible d'obtenir la moindre promesse.
À la vue du rempart brisé, tout le monde a commencé à penser à la fuite. Certains se moquaient même de moi qui voulais me battre.
« ...Pathétique ! »
En sortant du bâtiment, des larmes me montèrent aux yeux.
Ma propre inutilité, ceux qui font les gros bras d'habitude mais songent à fuir au moment critique, la situation qui m'oblige à mendier leur aide : tout est pathétique.
« Heu, Sainte... ? Ça va ? »
« Eh ? »
Ce sont quelques hommes qui m'interpellaient. Des gens ordinaires de la ville, sans doute. De gros sacs en toile sur le dos.
Ils avaient l'air de fuir la ville. Ce spectacle me fit encore plus pleurer. Les habitants croient déjà la chute inévitable.
Et Fran risque sa vie pour protéger cette ville.
C'est alors que je remarquai les lances qu'ils portaient. Ici, tout le monde a une arme par défaut.
C'est pour se défendre contre les criminels. Même si les organisations ont juré de ne pas toucher aux civils, certains ne respectent pas l'engagement. Beaucoup ont aussi hérité d'armes ancestrales.
L'idée me frappa : ne pourraient-ils pas se battre ? Avec des armes, contre des bêtes anti-magie de bas niveau...
Normalement, c'est impossible. Je n'y aurais même pas songé. Mais acculée, je me mis à parler.
« Des gens se battent pour protéger cette ville. »
« Hein ? Ha ? »
« Mais à ce rythme, la ville peut disparaître. Ne voulez-vous pas vous battre avec nous ? »
« Hein ? Non non, impossible ! »
« Ouais. Nous, on n'a aucune expérience du combat réel ! »
« Je vous en supplie ! »
« Non non, c'est impossible ! »
« Ouais, ouais ! »
« Ceux qui se battent pour nous risquent d'être anéantis ! »
Naturellement, quoi que je dise, ils ne firent que s'excuser. C'est normal.
Ils n'ont ni la force ni la résolution de se battre. Ce sont ceux qu'on protège, après tout.
« D-d'abord, le combat, laissez-le à ceux qui veulent se battre ! C'est pas nous qui leur avons ordonné de se battre ! On s'en fiche ! »
« C-c'est ça ! Eux, c'est leur métier ! S'ils crèvent, c'est leur responsabilité ! »
« On veut pas qu'on nous fasse la morale ! »
Voilà les gens de cette ville... Pour des types pareils, Fran et les autres...
Désespoir. Un mot suffit.
C'est fini. La ville va tomber. Autant aller aider Fran et les autres, faciliter leur fuite.
C'est ce que je pensais, à cet instant.
« Quelles conneries tu racontes, pourriture ! »
« Bugeeh ! M-man ! »
« Oser sortir des excuses pourries à la Sainte... ! "Les soldats on s'en fiche" ? Vous vous faites protéger tout le temps et c'est ce que vous avez à dire ! »
« M-mais enfin... »
« Ta gueule ! En plus vous essayiez de fuir en nous laissant derrière, nous ? Cette ordure ! »
« Gubo ! »
Euh, cette femme est l'épouse de l'homme, je suppose ? Elle a commencé à l'engueuler et l'a assommé d'un coup.
Les femmes des autres hommes étaient là aussi, visages tuméfiés par les coups. Je n'ai même pas envie de les soigner.
« Heu, vous êtes... ? »
« Excusez-nous, Sainte ! Moi, c'est Anna, présidente de l'Association des femmes du 3e district ! »
« Je suis Mary, présidente de l'Association des femmes de la 2e rue commerçante. »
« Moi c'est Bassa, présidente de l'Association des femmes du 5e district ! »
Les dames s'inclinaient les unes après les autres. Derrière elles, une foule courait vers nous.
Des milliers de pas. La grande artère était noire de monde, visages résolus, avançant vers nous.
Armes en main, chacune la sienne.
« Oubliez les paroles de ces égoïstes imbéciles. »
« Ce genre d'avis, c'est une infime minorité ! »
« Exact. Je savais qu'ils servaient à rien, mais de là à être des pourritures... De retour à la maison, c'est le divorce ! »
« Pareil chez nous ! On devrait plutôt les traîner au front et les balancer en première ligne ! »
C... c'est rassurant.
« Nous aussi, on est des gens de cette ville ! Laisser les autres se battre et fuir tout seuls, vous croyez qu'on peut ? Quand ça compte, on se bat ! »
« C'est ça ! Tout le monde pense pareil ! On va pas abandonner ceux qui se battent pour nous ! »
« Sainte, viens avec nous ! Tes amis font de leur mieux, non ? On va les aider ! »
« Oui... oui ! »