Une armée de démons apparut derrière les nains.
Grâce à leur appui, nous parvînmes à rejoindre les nains tant bien que mal.
« Maître Orfalv ! Merci pour le secours ! »
« Ahahaha ! C'est l'occasion idéale pour rembourser ma dette envers Fran ! Ne t'en fais pas ! »
Les nains accueillirent la compagnie de cent en riant aux éclats des mots de Hilt.
Ceux qui s'étaient portés au-devant pour protéger Fran et les siens nous adressèrent un clin d'œil rassurant en nous croisant. Pouces en l'air, poings levés : ils cherchaient visiblement à nous tranquilliser.
L'ennemi n'était pas de simples antimages. Même si leur coordination s'était effritée, c'étaient des troupes d'élite comprenant des antimages noirs. De simples soldats auraient eu la mort au bout de l'épée.
Pour les nains, en revanche, la différence semblait minime.
Tout comme lors de notre première bataille conjointe, ils abattaient les antimages avec un calme déconcertant tout en avançant d'un pas lourd et régulier.
Hein ? C'étaient des antimages de bas niveau ? Leur avancée ne faiblissait pas au point de laisser croire à une telle méprise.
Le spectacle qu'offrait Orfalv, menant les guerriers en première ligne, nous sidéra même nous.
Il ne se défendait pas. Il encaissait toutes les attaques grâce à sa constitution d'acier et son armure, puis brisait l'adversaire d'un contre-coup. Et lesdits adversaires étaient des chevaliers noirs et des chevaliers rouges contre qui nous avions nous-mêmes peiné.
Pas un seul antimage ne perça le mur nain.
L'atmosphère tendue qui régnait chez Fran et les siens se détendit légèrement. Pas par insouciance, mais parce qu'une lueur d'espoir naquit, apportant un soulagement palpable.
Les dos des nains en combat portaient toute cette fiabilité.
Et ce n'étaient plus les seuls désormais.
Depuis les lignes démoniaques rejointes à l'arrière des nains, sorts de soin et de soutien pleuvaient sur ces derniers. Avec une puissance de feu pareille renforcée par la magie, c'était donner une massue à un oni.
Je pus enfin porter mon attention sur le camp démoniaque.
Je crus qu'ils étaient environ la moitié de l'effectif nain, mais le chiffre réel devait être bien plus bas. Leur nombre m'avait trompé car les morts-vivants asservis par les démons gonflaient les rangs.
Un peu plus de deux cents morts-vivants protégeaient les démons en tant qu'escorte. Des spécimens redoutables, pour la plupart.
Je cherchai la présence de Jan, me demandant s'il était vraiment là, mais ne la trouvai pas. Masquait-il son aura ?
C'est alors que l'avertissement de l'Annonce me parvint.
[ Une présence approche. ]
« Hein ? »
Où ça ? Je ne perçois rien, mais l'Annonce ne ment pas. Je concentrai toute ma perception sur la détection d'aura pour localiser la source de l'alerte.
Et effectivement, quelque chose était là. Je parvins à capter une vibration infime, celle de pas sur la terre. Fran semblait avoir repéré la même présence.
Nous nous retournâmes, les yeux écarquillés.
Quelqu'un s'était approché jusqu'à notre dos immédiat.
C'était la magicienne qui se tenait à la tête de l'armée démoniaque.
Aucune hostilité n'émanait d'elle, pourtant elle s'était bien glissée jusqu'ici en masquant sa présence. Fran la toisa avec méfiance.
La femme, elle, haussait les épaules avec un air qui n'avait rien de coupable.
« Oh ? Je suis grillée ? »
« … Qui es-tu ? »
« Ahahahaha ! Je m'appelle Jein ! Jein Dûbî ! La souveraine des enfers qui scrute l'abîme obscur ! »
Punaise, même sans le nom de famille, on devine qu'elle a un lien avec Jan ! Sa sœur ou un truc du genre ?
Je tentai une Identification, mais elle fut repoussée. Cette sensation… Ce n'était pas seulement une différence de niveau, quelque chose bloquait activement. Probablement une compétence d'Entrave à l'Identification couplée à un objet.
« Ahahaha ! Tu as tenté une Identification, hein ? Peine perdue, peine perdue, peine perdue ! Je porte un objet ultra-puissant d'Entrave à l'Identification ! Même l'Œil divin de Gars rebondit dessus ! Bon, ce gamin ne sait pas encore maîtriser son Œil divin, donc c'est normal que ça marche ! »
Elle a appelé Gars « ce gamin » ? Je croyais qu'elle était la sœur de Jan, mais c'est peut-être sa sœur aînée. Avec les races longévives, l'apparence ne donne aucun indice sur l'âge.
« … Qui es-tu ? »
« Hein ? Tu viens de poser la même question, non ? »
« J'ai entendu ton nom. Jein. Mais pas qui tu es ni d'où tu viens. De la famille de Jan ? »
« Ah ! C'est vrai, c'est vrai. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas à me présenter à quelqu'un qui ne reconnaissait pas mon nom… Raté, moi ! »
Autrement dit, ici, son nom suffit à établir son identité : c'est une célébrité locale.
« Ha ! Depuis mon arrivée sur ce continent, on fait souvent la grimace quand je me présente… Serait-ce à cause de ça ? J'étais persuadée qu'on tremblait devant ma réputation tonitruante ! »
Cette façon de ne pas écouter, cette personnalité excentrique… Elle a définitivement le même sang que Jan. Le physique aussi.
Environ un mètre soixante, une peau blanche tirant sur le bleu. Des cheveux argent ternis, des cornes de bouc. Les mêmes yeux rouges.
Seule son expression est plus douce. Yeux tombants, une impression étrange de familiarité.
C'est peut-être sa voix ? Ce qu'on appelle une « loli-voice ». Elle pourrait doubler une écolière. L'exact opposé de la majesté d'Orfalv.
Elle aussi portait une robe ornée d'accessoires en forme de crânes. Simplement, son décolleté plongeait généreusement et le bas était taillé comme une robe moulante.
« Ah, c'est vrai, c'était l'heure de la causerie avec toi ! Je suis Jein. Jan Dûbî est l'un de mes fils indignes ! »
« Fils ? »
Sérieux ? C'est la mère ? Je m'en doutais vu la ressemblance, mais quand même !
« Exact ! Euh, le neuvième, il me semble ? »
« Jein, c'est le huitième. »
« Ah, c'était ça ? »
« ! »
« Wouah ! »
Je bondis. Le collier de crânes qui brillait sur la poitrine de Jein venait de parler ! J'avais cru à de simples bijoux en argent façonnés en crânes…
Un mort-vivant ? Pourtant, je ne perçois aucune présence…
« Surprise ? C'est un objet transformé en mort-vivant ! Comme il est spécialisé dans la dissimulation et le camouflage, tu ne sens rien, hein ? »
Apparemment, ce collier est le mécanisme derrière l'Entrave à la détection de présence et à l'Identification. Il doit conférer un effet de camouflage à son porteur et à lui-même.
« Je suis Tôto Dûbî. Je fais office de surveillant pour cette gamine. »
« Dûbî ? »
« Tôto est mon arrière-grand-père. Il s'est lui-même transformé en mort-vivant et continue de servir le pays. »
« Hum. Je compte sur toi. »
« … Jein, c'est une grande personne ? »
« Ahahaha ! Le nom de Dûbî est celui du souverain du royaume démoniaque ! »
« Donc ? »
« Quel gamin calme. En d'autres termes, cette gamine est la reine du royaume démoniaque — le Roi Démon. »
« C'est exact ! »
Elle renifla fièrement, faisant la maline. Hein ? C'est ça, le Roi Démon ? Et comme c'est la mère de Jan, elle est plus âgée que lui ? Son aura, ses manières, son apparence… On dirait une ado de quinze ans grand max…
« Heu… »
« T'es, t'es pas un peu trop calme ? »
« Cette attitude sereine ! Elle me plaît ! »
Non, je suis calme parce que je ne pige pas la grandeur d'un roi ! Je suis en train de flipper, moi ! Vraiment la reine ? Alors Jan est un prince ? Sérieux ?