Le lendemain, nous avons entamé la descente des escaliers. La veille au soir, Jean nous avait accueillis dans sa cabane… Bon sang, ce n’était pas depuis notre réincarnation qu’une nuit nous avait autant mis les nerfs à rude épreuve.
Des gémissements étranges qui fusaient parfois. Des explosions sourdes montant du sous-sol. Une présence hors-norme glissant près de nos portes. Fran avait vraiment dû dormir comme un loir dessus ! C’était bon signe, je me réjouis sereinement de son endurance.
Au programme du petit-déjeuner : des œufs au plat violet et une soupe vert sombre. De la viande mystérieuse à point, ainsi qu’une boisson lactée d’un bleu électrique. Ursi avait droit à la même composition, bien sûr.
L’idée que ça goûte plutôt pas mal m’effrayait au contraire. Pas d’effet secondaire immédiat, certes, mais tenait vraiment le coup ? Je m’étais retrouvé à poser la question cinq fois à Fran et Ursi.
« Par ici si vous voulez bien. »
Bernardo nous guida ensuite vers un escalier menant aux souterrains de son… disons « laboratoire ». En y descendant, j’ai vite compris que l’appellation « prétendu » était amplement injustifiée tant l’équipement était fourni.
« Vous voilà surpris par la véritable étendue de mon laboratoire, n’est-ce pas ? »
« Ouais, c’est carrément impressionnant. »
« Trop stylé. »
« Ouip. »
Un immense cercle runique trônait au centre du sol. Des faux et des bâtons étaient accrochés aux murs, tandis que des flacons et des mortiers grouillaient sans ordre organisé. Les jarres et les paniers débordaient d’herbes médicinales et de minéraux au aspect visiblement toxique, et une gigantesque chaudière laissait bouillonner un liquide aux couleurs suspectes.
Top ! C’est plus un atelier qu’un labo, en vrai. L’ambiance tombe pile dans la salle secrète d’un nécromancien. J’en avais envie de tout démontasser et remontesser à ma guise !
« Et là-bas ? »
« Ça vous intrigue ? »
« Il y a une odeur de sang. »
« Ha ha ha ! Comme se vaut le peuple beastman, votre odorat est excellent. Cette pièce sert à conserver les cadavres. On y stocke les spécimens de première qualité ! De l’autre côté se trouve la salle blindée réservée aux expériences hautement risquées. Je faillis même y passer la semaine dernière ! »
Salle de conservation de cadavres, le nom sentait déjà le truc limite. Du pur style necromancien. Mais attendez, il avait failli crever là-dedans ? On allait tous finir en compote, non ?
« Très bien, attelons-nous aux préparatifs. Grâce à vos systèmes de stockage dimensionnel, vous pourrez embarquer quelques affaires, j’imagine ? »
« Mhm. Laisse tomber. »
Direction porte-bagages. Bon, tant mieux si ça booste nos chances de survie, autant ne rien négliger.
« Prenons ça, et puis ça… Ah oui, celui-ci aussi. Et cet autre objet est indispensable. Attends, je vais fourrer ça et encore celui-là. Après tout, ce n’est pas moi qui porterai le poids. Hum. Dans ce cas, prends ceci et cela… »
« Y’a pas trop beaucoup, ça ? »
En un clin d’œil, une petite montagne s’empila sur le sol. Entre potions de facture douteuse et ustensiles au usage imprécis, le assortiment était éclectique. Parmi eux, des lampes en forme de crâne au air sinistre, des pendentifs imitant des zombies, ou encore des outils donnant franchement envie de garder ses mains au chaud dans ses poches.
« Renif, renif. »
« Hé, Ursi ! Oublie. On ne sait jamais ce qui peut coller à ta peau ! »
« Grrr… »
La situation manquait cruellement de comique quand on imaginait réellement être maudit par un coupable gadget.
« Tant pis, on va faire deux chargements. »
« D’accord. »
Pendant qu’on interrogeait Jean sur les objets inconnus, il nous a fallu environ une heure pour empiler l’intégralité de nos fournitures.
« Plus rien ne manque ! Tout est prêt ! »
« On y va enfin ? »
« Enfin. »
« Mmh. Suivez-moi. »
Avec Jean en tête, nous sommes sortis du bâtiment. Seule question cruciale restait en suspens : comment gagner l’île flottante ?
« Dis-moi, tu connais l’astuce pour rejoindre l’île volante ? »
« Téléportation ? »
« Fufun. Moi qui suis maître de la nécromancie, j’ai horreur de ces procédés vulgaires ! »
Ce qui signifiait qu’il existait définitivement un rituel de vol quelque part dans la magie funéraire ou la sorcellerie des enfers ?
« Hmm ? »
« Hahaha. Regardez bien, je vais bientôt vous convaincre ! Bernardo ! »
« Hai ! »
« Êtes-vous prêts ? »
« Oui, comme demandé. Par ici. »
Bernardo nous conduisit jusqu’à la cour arrière du bâtiment. Au centre, un cercle d’une dizaine de mètres de diamètre avait été tracé, parsemé de pierres magiques disposées avec une rigueur mathématique.
« Parfait ! Tout est conforme ! »
« Je vous remercie. »
« Alors voici, contemplez ! La quintessence de mon art ! Prenez-en plein la vue ! »
Jean lança ces mots en croisant ses avant-bras devant lui, puis leva les bras d’un geste sec vers le ciel. Il entama immédiatement une incantation retentissante.
C’était du pur syndrome du collège, sans détour, mais ça collait parfaitement à Jean actuellement. À force d’observer la scène, je n’y trouvais aucune disgrâce.
« Franchement classe. »
« Hop ! »
Mmh. Refuserais de contredire ça. Tandis que Jean enchaînait ses formules, posant dans sa posture typique destinée à répartir l’énergie vitale, une fine aura lumineuse tourbillonnait autour de lui. Le profil type du mage en somme.
« ―――─ »
« ―――─ »
Quand même, ça tire en longueur. Ça fait déjà trois minutes qu’il enchaîne les syllabes alors qu’il possède pourtant le bonus pour raccourcir les incantations.
Puis, trois autres minutes passèrent.
« ―――─ INVOQUATION DE MORTS-VIVANTS SURDIMENSIONNÉE ! »
Accompagnée d’un cri vigoureux, le cercle envoya un jet de lumière noirâtre vers le plafond. Pareille à une fontaine luminescente projetée violemment depuis le sol, la vision était absolument saisissante.
« Kwhahaha ! Viens à moi, mon serviteur ! Que ton nom soit Andy ! »
« Groooowl ! »
« Wouah ! Qu’est-ce que c’était que ça ? »
« Incroyable ! »
« Gruuuum ! »
Nous avons tous laissé échapper des cris en voyant la créature surgir lentement du cercle runique. Fran avait les yeux brillants de fascination, mais Ursi affichait une méfiance palpable. Je ne mentirais pas, j’ai eu moi-même une sacrée frayeur initiale.
Ce que Jean venait d’invoquer après tant de ritualisme se révélait être un squelette géant dépassant facilement les dix mètres. Probablement une wyverne. Mais pas celle de catégorie inférieure dont je m’étais déjà débarrassé par le passé. Celle-ci apparaissait nettement plus massive et redoutable ; une vraie wyverne dans toute sa splendeur.
« Ha ha ha… kwhaha cough ! Wa ha, qu’en pensez-vous ! Magnifique, n’est-ce pas ! Cough ! »
Eh là, il toussait fort. Nageant dans sa sueur, la respiration saccadée, il devait avoir filé à vide. Mais je comprends aisément sa fierté vu la puissance brute qu’il venait de mobiliser. Le rendu valait vraiment le coup.
[Race : Squelette-Wyverne-Surdimensionné : Mort-vivant : Bête magique Nv30]
[État : Contrat, Réduction des faiblesses]
[PV : 1034 PM : 433 Force : 539 Endurance : 551 Agilité : 531 Intellect : 10 Magie : 93 Dextérité : 55]
[Compétences]
[Intimidation : Nv6, Infiltration : Nv3, Entrave d'analyse : Nv3, Panique : Nv6, Régénération : NvMax, Barrière magique : Nv5, Fantôme vengeur, Immunité au poison, Croc empoisonné]
Ses indicateurs écrasaient ceux de la wyverne mineure. Et je remarquais surtout une compétence totalement inédite jusque-là.
« Un Fantôme vengeur ? Première fois que j’en lis l’appellation. »
[Fantôme vengeur : Compétence composite propre aux morts-vivants supérieurs animés par une rancune tenace.]
À cause de l’entrave d’analyse, je percevais difficilement son fonctionnement exact.
« Le Fantôme vengeur constitue une faculté hybride regroupant plusieurs aptitudes. Il confère le vol, le dégagement de mana, la résistance physique et mentale, la transformation de la rancœur, et un boost général des caractéristiques. En contrepartie, il ajoute trois faiblesses critiques : vulnérabilité aux artifices lumineux, affaiblissement face aux soins, et fatalité face aux rituels de purification. »
Compris. Une sorte de multi-compétences combinées. Assez similaire à mon propre tir d’ondes vibratoires, en fait.
« Elle offre des avantages notables comme le déplacement aérien, mais demeure une arme à double tranchant puisqu’elle multiplie les limites. Rassurez-vous toutefois, mes sorts atténuent ses failles principales pour l’instant. »
« Réduction des faiblesses ? »
« Tiens, effectivement, ça correspond. Et le titre semble bizarre, du reste. Surdimensionné ? »
« Exact. Cela découle directement de la formule Invocation de Morts-Vivants Surdimensionnée. »
Apparemment acquis au rang cinq des techniques infernales. Un grade complètement fou ! L’impact obtenu méritait largement l’effort fourni.
Pour cette invocation précise, les points de vie, mana, force, endurance et agilité progressaient de deux cents unités, accompagnés d’un niveau cinq en régénération et d’une réduction des points faibles. Un dossier techniquement irrégulier. Bien sûr, le modèle disparaissait intégralement au bout d’une journée, mais ce surplus de combativité compensait amplement. Si les seuils de résistance étaient abaissés, les protections générales restaient parfaitement opérationnelles de toute façon.
Bon, même si je gardais un vague souci au niveau défensif, acquérir cette faculté restait prioritaire. Il suffisait simplement de l’équiper pendant les trajets pour profiter du vol instantané.
« Est-ce qu’on pourrait grappiller cette capacité dans un donjon ? »
« Tu convoites ce type de créature ? »
« Ouaip, la composante vol fait une sacrée différence. »
« Hum. Dans ce cas… essaie d’assimiler cet objet. »
Jean sortit de sa gibecière un bijou semblable à un cristal. Il s’agissait d’un artefact singulier permettant d’appeler l’esprit attaché à une pierre magique, à condition d’y insérer celle-ci préalablement. On l’appelait généralement une sphère d’invocation.
« Tu vas pouvoir te servir de la gemme qu’elle recèle. »
« Tu es sûr ? Ça a l’air d’être une pierre magique particulièrement puissante. »
« Aucune importance. Cette pierre provient d’une goule berserk, une bestiole intraitable sombrant en état de furie perpétuelle. Elle fond sur tout le monde sans distinction, amis ou ennemis. Je cherchais justement une utilité concrète pour la sortir de ma réserve, donc autant la confier à une utilisation profitable ! »
Autant dire que j’acceptai la proposition avec reconnaissance. La dette serait soldée lors de notre prochaine expédition souterraine.
« Fran ! »
« Mmh ? »
Je hachai net le cristal lancé en hauteur par Fran grâce à ma lame.
Sentir une pierre magique de cette trempe s’intégrer à moi remonta drôlement le moral. J’acquis alors les compétences Fantôme vengeur et Croc putride au rang un. Ce dernier projetait des attaques corrosives capables de décomposer la chair adverse.
Quant à la faculté de vol. Hu hu hu. Avec ça, le déplacement aérien devenait officiellement mien. Qui sait, je gagnerais peut-être l’île flottante par mes propres moyens désormais ?
« Je l’équipe tout de suite. »
« Super. »
Activation du mode Fantôme vengeur !
« Woaah ? »
« Je flotte doucement. »
Quel ressenti bizarre. Tellement décrit par Fran, cette sensation légère et décalée. Une lueur douce m’enveloppait. Une chaleur agréable traversait mon acier. Comme un bain de soleil prolongé… Ahhh, quel confort…
« Attendez ! Danger ! Hé, Maître ! Ça tourne mal ! Désactive ce sort immédiatement ! »
« Hein ? »
« Gaou gaou gaou gaou ! »
Ursi aboyait frénétiquement derrière nous. Que pouvait-il bien trouver de si alarmant ?
« Tu m’entends ? Retire ce mode maintenant ! Dépêche-toi ! »
« C’est comme si j’allais monter au septième ciel… »
« Maître ! »
Mmm, quel plaisir…
***
Phouiiiou… Franchement, j’étais parti pour mourir de bonheur. Littéralement.
« Ça va ? »
« Ouaip, je suis remis. »
Manifestement, piloter correctement le Fantôme vengeur exigeait bel et bien une colère noire, comme son nom l’indiquait. Dépourvu d’un tel ressentiment, mon esprit basculait systématiquement vers l’apaisement total : absence de regrets → dormition pacifique vers l’au-delà.
Fran aurait dû subir le même mécanisme, sauf que l’ancrage solide entre sa chair et son esprit l’en préserva, le limitant simplement à un état de transe extatique.
Mon cas étant différent, une âme logée provisoirement dans le fer d’une épée ne possédait probablement aucune force de rétention terrestre suffisante pour résister à l’attraction spirituelle.
Le mode Fantôme vengeur resterait donc scellé pour le moment.
« Wow, quelles informations passionnantes à collecter ! Merci beaucoup ! »
« Lui, il a failli laisser sa peau ! »
« Ha ha ha. Tu viens de vivre une expérience unique en son genre. Que veux-tu de mieux ? »
Rha. Le pire chez lui, c’est qu’il disait chaque mot avec une honnêteté absolue. Maladresse rédhibitoire.
« Grr. Passe. Allons-y une bonne fois. »
« Montez sur Andy alors. »
« D’accord. »
« Tu peux t’accrocher où tu veux, c’est large. »
C’était des os après tout. Fran prit place entre les ailes, enserrant fermement la colonne vertébrale. Ursi replia sa silhouette dans son ombre protectrice. Quant à Jean, il s’était perché confortablement sur la tête squelettique.
« Vous êtes prêts ? »
« Prêts. »
« C’est parti. Embarquez, Andy ! »
« Groooowl ! »
Sous l’impulsion de Jean, la wyverne déploya ses membris. Objectivement, voler grâce à une charpente osseuse relevait de l’impossibilité physique, mais la masse colossale soulevée ignorait purement et simplement la gravité pour flotter délicatement dans les airs. La marque indéniable du pouvoir du Fantôme vengeur.
« Haha ! Cap sur la tanière des morts-vivants ! »
« Compris. »