Dix minutes après qu'Elza fut partie rendre son rapport à Dias et ses compagnons.
On nous avait conduits dans le bureau du maître de la guilde. À l'intérieur, deux vieillards buvaient du thé.
L'un était un homme à l'allure noble. Cheveux blancs tirés en arrière, barbiche soigneusement taillée, il prouvait qu'à cet âge, on peut encore soigner son apparence.
L'autre était également blanc de cheveux, mais au gabarit imposant. On devinait sous son haori des muscles épais, entretenus jusqu'à présent. Ses yeux étaient perçants, dégageant une aura comparable à celle d'un parrain de la mafia.
« Hé, ça fait longtemps, Fran-kun. »
« Fran-chan, tu étais à Ulmutt ? »
Le bel homme qui sourit doucement, c'est Dias. Celui qui ricane avec une prestance impressionnante, c'est Ourel de la tribu du chien blanc. Tous deux étaient des connaissances de l'époque où grand-mère Kiara vivait à Ulmutt, et ils la cherchaient.
« Fran ! Content de te revoir ! »
« La poupée a parlé ? »
Sur la table qui les sépare, repose quelque chose qui ressemble à une poupée. Une vingtaine de centimètres. Est-ce censé représenter un humain ? La facture est très fine, on dirait une figurine.
Et cette poupée vient de parler. En plus, cette voix, je la connais.
« Cette voix… Lumina ? »
« Ouais. En ce moment, j'habite cette poupée. »
Je croyais que le maître du donjon ne pouvait pas sortir du donjon, mais il y avait cette combine. Maintenant qu'elle le dit, cette poupée ressemble à Lumina.
« Comment tu vas ? »
« Rien de spécial, on discutait de la gestion future du donjon. »
Dias, Ourel, Lumina… les trois piliers de la ville sont réunis. Pour nous, c'est tombe à pic. Après tout, ceux à qui il faut transmettre les nouvelles de Kiara sont tous au même endroit.
« Et toi, qu'est-ce qui t'amène ? »
« Hm. Je suis venue faire mon rapport à Dias pour la demande nominative. »
« Hô ? Ça veut dire qu'il y a du nouveau ? »
« Hm. »
« Une demande nominative pour la demoiselle… »
« Vous avez découvert quelque chose sur Kiara ? »
À la parole de Fran, Ourel et Lumina réagissent aussi.
« Hm. J'ai rencontré Kiara. »
« Oh ! »
« Vraiment ! »
« Comment allait-elle ? »
Voyant l'expression sérieuse de Fran, Dias et les autres se redressent légèrement. Lumina aussi, malgré son corps de poupée, semble capable de changer d'expression.
Dias ne profite pas de la demande pour faire sortir Ourel, donc je suppose qu'on peut faire le rapport tous ensemble.
« Kiara était dans le pays des hommes-bêtes. »
« C'était bien ça, alors. »
« Elle avait quelle mine ? »
« Elle allait bien ? Elle a évolué ? »
« Je l'ai rencontrée dans la capitale du pays des hommes-bêtes… »
Et je leur raconte notre rencontre avec Kiara, puis les combats qui ont suivi. Dias, Ourel, Lumina, les trois sont de bons auditeurs.
À la scène de la rencontre, ils poussent des cris de joie. Pendant le combat contre l'armée de bêtes magiques, ils ont les mains moites. Quand Kiara arrive en renfort, ils acclament avec excitation.
Bien sûr, je ne peux pas tout dire. L'existence d'Alicia, la mienne, et bien d'autres secrets doivent rester tus. Des gens aussi expérimentés que Dias ont dû remarquer que Fran cache des choses. Pourtant, ils comprennent aussi qu'elle dit la vérité dans la mesure de ce qu'elle peut dire.
Ils font de grandes réactions, mais écoutent attentivement.
Cependant, quand le récit du donjon approche de sa fin, leurs expressions deviennent graves. Ils ont dû sentir quelque chose de funeste dans le léger changement de ton de Fran.
Et quand Fran termine de raconter la mort de Kiara, les réactions des trois, jusqu'alors similaires, divergent fortement.
« … Kiara… »
Dias, comme incapable de tenir en place, se lève, mais retombe sur le canapé comme vidé. Il fixe le vide et expire longuement. Il ne bouge plus. Pourtant, ses mains jointes devant lui serrent si fort que le bout des doigts en devient rouge.
« C'est ça… t'as pas changé… jusqu'au bout… »
Ourel est tout aussi abattu. La tête basse, il renifle et essuie ses larmes. Mais son visage montre aussi une forme d'acceptation. Probablement qu'entre fous de combat, quelque chose se comprend.
Lumina, elle, serre les dents sur place. Pourtant, on dirait qu'elle est heureuse.
« Alors, elle a atteint l'évolution. Et en plus Tigre Céleste Noir… »
C'est peut-être Lumina qui comprend le mieux les sentiments de Kiara. La joie de l'avoir vue finir sa vie heureuse et aboutir à l'évolution l'emporte sur la tristesse de sa mort.
Un silence pèse sur la pièce un moment, puis Ourel relève lentement la tête et ouvre la bouche.
« Demoiselle… tu as dit que Kiara est morte en souriant, non ? »
« Hm. »
« C'était un sourire du fond du cœur, vu de tes yeux ? »
« Bien sûr. »
« C'est bien… alors c'est bon. »
Apprendre que l'ami qu'on cherche depuis des années vient de mourir il y a peu, il n'y a pas de quoi accepter si facilement. Pourtant Ourel hoche la tête plusieurs fois, comme pour se convaincre lui-même.
« Zeroslead… »
Dias murmure ce nom d'une voix étouffée. Il la retient, mais on sent une émotion terrifiante bouillonner dessous. Son absence d'expression en fait encore plus peur.
« Dias. Kiara a dit de ne pas faire de bêtises comme une vengeance. »
« C'est vrai. La vengeance, c'est pour les idiots. Et ça fait des années que je vois mourir des aventuriers, moi ? Je crois savoir comment les gens de votre genre finissent par être satisfaits… »
Il est maître de guilde, il sait que tout le monde ne souhaite pas une mort paisible.
« Mais moi… je ne suis pas… je ne suis pas du genre à pouvoir faire le deuil comme vous. Je suis plus sale, plus misérable… si j'ai un ennemi haïssable, j'ai envie de me venger… »
Dias le marmonne sans force. Pourtant, dans ses yeux brille une lueur sombre que je ne rate pas. Je ne sais pas ce qu'il prépare, mais le nom de Zeroslead vient de s'inscrire profondément dans son cœur.
Pourtant, lui aussi sait qu'en dire plus embêterait Fran, alors il retrouve vite son sourire.
« En plus, je croyais que Kiara subissait un sort terrible dans le pays des hommes-bêtes. Mais elle y a vécu heureuse. Ça seul me suffit amplement. »
Même sans compétence, je vois que ce n'est pas totalement sincère. Mais je ne le relève pas. Quoi que dise Fran, le cœur de Dias ne s'éclaircira pas.
« La retrouver vivante aurait été le top, mais… À notre âge, c'est courant qu'un ami meure on ne sait où sans qu'on le sache. »
« Gahaha ! Dias a raison ! Au contraire, elle a veillé Kiara à notre place. On ne peut que la remercier ! »
« Exact. Et elle a même transmis les conditions d'évolution à la tribu du chat noir. Merci. »
Au final, on me fait raconter Kiara encore et encore aux trois, mais Fran a l'air de s'amuser.
Fran adore Kiara et la respecte. Pouvoir parler d'elle à des gens qui l'écoutent sérieusement, ça la rend heureuse. Chose rare chez elle, elle gesticule et parle pendant longtemps.