Fran fit un sort de soin rapide sur Solas, gisant au sol.
C’était une blessure grave, membre supérieur et inférieur arrachés. Un seul *Heal* ne suffirait pas à tout refermer, mais il fallait au moins stopper l’hémorragie si on voulait pouvoir l’interroger.
« … »
Tout du long, Solas garda un visage impassible, les yeux rivés sur Fran dans un noir silence.
« D’abord, lève le blocage d’Appréciation. »
« Hein ? »
« Faire l’innocent ne sert à rien. »
« … Je vois. Tu as l’Appréciation. »
« Ouais. »
« Et si je refuse ? »
Était-ce une tentative de négociation ou simple entêtement ? Solas l’avait lancé d’un air provocateur. Mais je n’avais aucune intention de marchander normalement avec lui.
On ne connaissait toujours pas la nature de cette compétence mystérieuse. Il fallait d’abord en percer le secret.
« Je vais te faire souffrir petit à petit. Je ne te tuerai pas. Grâce à la magie de soin, je t’empêcherai même de te suicider. »
« … ! »
Dans ce genre de situation, l’expression neutre de Fran fait merveille. Ç’a l’air terriblement sérieux, quoi qu’on en pense. Bon, c’est du sérieux, ceci dit.
Solas a dû sentir sa détermination, car une pointe de peur transparut nettement dans son regard.
« … Ma vie, vous me la laissez, hein ? »
Au moment où Solas posa la question d’une voix qui sondait le terrain, je perçus quelque chose. Jusqu’ici, je n’avais ressenti qu’un vague malaise, comme un crépitement — mais cette fois, j’ai capté distinctement qu’il venait de faire quelque chose.
Une sensation impossible à ignorer, comme si on caressait la lame.
Ce doivent être *Détection de malveillance*, *Pressentiment du danger*, *Perception de présence*, *Détection de magie* qui opèrent. Résultat : j’ai pu capter l’émanation d’une compétence.
« Fran, t’as senti ? »
« ? »
« Urushi ? »
( Ouaf ? )
Visiblement, ni Fran ni Urushi n’ont perçu. Mais pourquoi moi seul ? Ah, j’ai la compétence *Magicien* qui me laisse sentir le flux magique. Physiquement, mes cinq sens perdent face à Fran qui les utilise à fond, mais pour détecter sorts et compétences, je suis peut-être au-dessus.
( Quelque chose s’est passé ? )
« Probablement. »
« Mmh. »
Fran acquiesça d’un hochement sec, puis m’enfonça de toute sa force dans le dos de Solas, allongé ventre à terre.
« Gyaaaaaaaah… ! »
Le poumon est transpercé net. Un civil serait mort sur le coup, mais le fait qu’il soit aventurier de niveau décent a joué contre lui. Sa vitalité élevée l’empêche même de s’évanouir ; Solas crache mousse et sang, se tordant sous la douleur atroce.
« Higu-gigigigigi ! »
« *Middle Heal*. »
« Haa… haa… »
Fran referme la plaie, mais le visage de Solas vire au désespoir total. Il a compris qu’elle ne bluffait pas.
« Tant que tu n’auras pas levé le blocage et fermé ta gueule, je ne te laisserai rien faire d’inutile. »
« Grrr… »
« Haa… haa… »
Que ce soit la peur ou les séquelles du poumon percé, sa respiration s’accélère brutalement. Il ne cache plus son effroi, des larmes perlant au bord de ses yeux levés vers Fran.
« C-c’est bon ! Je lève ! Mais c’est l’effet d’un équipement ! J-je l’enlève tout de suite, attendez un peu ! »
Le blocage provenait d’une bague. Solas porta sa main gauche restante devant son visage et mordit dans l’anneau qu’il avait au majeur. Ah, c’est ça. Comme je lui ai tranché le bras droit, il compte l’ôter avec la bouche.
Mais la bague ne bouge pas d’un millimètre. C’est bien le problème avec les bagues. Un peu de gras ou de gonflement et c’est bloqué.
Solas s’acharne, désespéré, mais l’anneau ne cède pas.
« Haa… gumu… »
Devant cet échec, Fran perd patience.
« C’est bon. »
« Eh — gyaaa ! »
L’instant où Solas lâche l’anneau, mine ahurie, Fran lui coupe le doigt. Radicale, mais efficace. Je ne peux m’empêcher d’admirer la précision : seul le majeur est sectionné, rien d’autre n’est touché.
« *Heal*. »
« Hii hii… »
Seul regret : la bague s’est brisée. Pas de la faute de Fran — c’est un modèle jetable qui se casse quand on tente de le retirer. Mais l’Appréciation fonctionne à nouveau.
[Nom : Solas — Âge : 33 ans Race : Bête-homme, clan Chat rouge Classe : Éclaireur de donjon État : Normal Niveau : 34 PV : 208 PM : 187 Force : 101 Vitalité : 98 Agilité : 187 Intelligence : 111 Magie : 84 Dextérité : 191
Compétences Assassinat : Nv3, Jeu d’acteur : Nv6, Discrétion : Nv6, Tromperie : Nv5, Perception de présence : Nv3, Action silencieuse : Nv4, Technique dague : Nv3, Art de la dague : Nv6, Lancer : Nv4, Résistance poison : Nv3, Détection magie : Nv2, Détection pièges : Nv6, Désamorçage pièges : Nv6, Manipulation de l’énergie
Compétence unique Affinité forcée : Nv6
Titres Traître, Meurtrier]
Pas mal du tout. Niveau rang C. Et les niveaux de compétences sont plutôt élevés.
« Une compétence unique. *Affinité forcée* ? »
« *Affinité forcée* ? C’est quoi comme compétence ? »
« C’est… Ah, j’ai compris. J’ai compris, bon sang ! Je parle ! Alors baisse l’épée et éloigne le loup ! »
« Grr. »
C’est ça. Pas de blabla, cause vite.
« Cette compétence, quand je l’active, fait naître de la sympathie autour de moi. Les gens me voient comme un camarade, un ami, et passent outre les doutes ou malaise. Le hic, c’est que ça ne va pas jusqu’à amant ou meilleur ami. »
C’est donc pour ça. On n’a pas ressenti d’étrangeté face à ses paroles et actes — non, on a ressenti le malaise, mais on l’a mis sur le compte de notre imagination.
« Un petit déclencheur suffit à faire naître un gros doute et la compétence se brise. »
« Tu t’es infiltré dans des groupes d’aventuriers avec ça, pour les faire attaquer par tes complices ? »
« Ouais. »
C’est bien ce que je pensais. Vu la manière dont il déclenchait les pièges exprès, il opère dans ce donjon depuis un bon moment.
« D’autres complices ? »
« Personne. Ceux que tu as tués, c’était tout le monde. »
« Mensonge. »
« Mensonge. Combien de complices ? »
Fran me pointe sous le nez de Solas.
« Vous avez… *Perception du mensonge* ? »
« Mmh. »
« … J’avais pourtant fait gaffe… »
Je vois. *Blocage d’Appréciation* et *Affinité forcée*. S’il fait juste gaffe à *Perception du mensonge*, le risque de se faire griller chute drastiquement.
En y repensant, les propos de Solas restaient flous, à double sens. Il induisait en erreur sans mentir franchement. Avec *Affinité forcée*, la victime avale la couleuvre d’elle-même. Comme nous tout à l’heure.
*Logique du mensonge* est utile, mais on ne peut pas s’y fier aveuglément. Il faut soigner ses questions, sinon on retombera dans le panneau. Cette leçon, c’est un gros gain.
« Soit tu causes franchement, soit tu causes après la torture. »
« J-j’ai encore quatre subordonnés ! »
« Mmh. »
Franchement, c’est mieux. Et c’était lui le chef.
« Où sont-ils ? »
« … Aujourd’hui, ils doivent être à la guilde des aventuriers. »
Apparemment, Solas infiltre d’abord pour glaner des infos, puis passe à l’acte. Il vise les groupes qui rapportent bien, mais ces groupes sont souvent téméraires ; s’ils disparaissent dans le donjon, l’entourage se dit « normal » et n’approfondit pas.
En plus, il ne frappe qu’une fois par mois environ, et laisse souvent filer sans rien faire. Pour éviter qu’une rumeur « tout groupe où entre Solas meurt » ne circule. Méthodique.
Je veux qu’il nous mène à ses complices. Les ordures, on les nettoie.
« Mais il a vu pas mal de nos compétences. Si on le laisse en vie, nos infos risquent de fuiter par lui. Qu’on fait ? »
( Trancher. )
« Ça a l’air le plus sûr… »
Ses hommes, on les choppera, ça nous donnera le détail de leurs crimes. Mais Solas, le chef, peut détenir des infos exclusives. Planques de trésors, par exemple.
« Attends. Y a une compétence que je veux tester. »
L’essentiel, c’est que rien ne sorte de sa bouche sur nous.
« Si tu nous mènes à eux, je ne te ferai plus de mal. »
« Compris… »
« Mais à une condition : un contrat. »
« Contrat ? Vous avez aussi la magie de contrat ? »
« Divulgation totale de nos informations interdite. Rupture = mort. Tu acceptes ce contrat. »
« J’accepte ! »
Réaction rapide. Il a compris qu’un refus = mort.
« Alors, on fait le contrat. »