Après avoir fini de manger à la cantine, nous avons décidé de nous rendre immédiatement au donjon.
J'ai demandé le chemin à la patronne de l'auberge, mais son explication fut brève.
« Pour le donjon de l'ouest, direction le fort de l'ouest. Pour celui de l'est, visez le fort de l'est et marchez tout droit, vous finirez par y arriver. »
Apparemment, le donjon se trouve à l'intérieur de ce bâtiment cylindrique. Plus précisément, la construction a été érigée de manière à entourer le donjon.
À l'époque où Dias a conclu son contrat avec le maître du donjon, la grande majorité des gens restaient sceptiques quant à son existence, et nombreuses étaient les voix inquiètes.
Il a donc fallu montrer patte blanche aux sujets du royaume de Kranzel, histoire de prouver qu'on prenait des contre-mesures. Même si le maître du donjon les trahissait, ces murs épais permettraient d'endiguer la prolifération des bêtes magiques dès la source. Les remparts qui ceinturent la ville ont la même fonction.
Si le fort qui entoure le donjon venait à être percé, les murailles de la ville deviendraient une seconde cage. Avec autant de précautions, la plupart des citoyens devraient être rassurés.
Mais qu'en est-il des habitants d'Urmut, au juste ? Au pire, la ville deviendrait un champ de bataille.
J'ai posé la question à la patronne, et il semblerait que les résidents accueillent plutôt favorablement le donjon. La majorité a déménagé ici en toute connaissance de cause, attirée par la présence du donjon — aventuriers, commerçants et leurs familles. Ils en ont accepté les risques. Mieux encore : le donjon étant leur gagne-pain, ils estiment qu'il faut le protéger.
Quant aux remparts, financés par le royaume, ils les considèrent comme un coup de chance.
Pas étonnant de la part des habitants d'une ville qui attire aventuriers brut de décoffrage et commerçants sans scrupules. Ils ont le sens des affaires.
Comme indiqué, nous avons marché en gardant constamment le fort de l'est en vue. Un dédale de ruelles qui semblent avoir égaré tout plan d'urbanisme quelque part.
Et plus on s'approchait du fort, plus le labyrinthe se complexifiait. Le quartier est vieux, l'un des plus anciens de la ville. Bâti aux origines, il s'est développé en vrac, sans se soucier de réglementations ni d'esthétique.
Entre escaliers à grimper et impasses qui forçaient à rebrousser chemin, nous avons marché une bonne heure avant de nous retrouver devant le fort de l'est.
« On y est. C'est ici le donjon ? »
« On ? »
« C'est le fort qui enserre le donjon. Si vous passez par cette grande porte, vous devriez voir l'entrée. »
De près, il est imposant. Mais ce n'est pas un fort ordinaire. Pas de douves, porte réduite, pas de fenêtres. Normal, me direz-vous : son but est de sceller le donjon.
Les étages supérieurs sont occupés par une garnison permanente, prête à intervenir en cas de pépin.
Devant le poste de garde dressé face à la porte, une dizaine d'aventuriers font la queue. Visiblement, ils attendent leur tour pour l'enregistrement.
Nous nous rangeons derrière eux. On nous mate toujours autant, mais personne ne vient chercher noise.
Le donjon de l'est attire surtout des aventuriers de rang D ou plus, et ils doivent sentir que Fran n'est pas une gamine ordinaire. La présence d'Urushi joue aussi. Il a retrouvé sa taille normale, et son aura est impressionnante.
Même les aventuriers les plus turbulents hésitent à s'en prendre à un loup géant. Dommage que ce ne soit pas utilisable en ville ni dans les couloirs étroits du donjon.
« Le suiv… — Whoa, il est énorme ! Un loup énorme ! »
« H-hey ! Qu'est-ce qui te prend ? »
Le soldat chargé de l'inspection hurle en voyant Urushi. Ah, il était dans l'angle mort du bâtiment, les gardes ne l'avaient pas repéré.
« Ah. Excusez-moi ! J'ai eu un choc. »
« Pardonnez cet idiot, mademoiselle. »
Ils sont bien plus aimables que les soldats croisés hors les murs. Pas l'air louche non plus. Leur attitude respire la sincérité. Et surtout, pas l'ombre de mépris ou de arrière-pensée à l'égard de Fran. Elle-même semble surprise.
« … ? »
« Qu'y a-t-il ? »
« Un. Ils sont totalement différents des soldats de l'extérieur. »
« Ah. Il s'est passé quelque chose ? »
« Les gars sérieux ont été envoyés à Barbora. »
Urmut a besoin de soldats costauds pour encadrer les aventuriers et surveiller le donjon. Du coup, on engage n'importe qui tant qu'il tape fort, même avec un casier.
Mais pour le détachement envoyé à Barbora, impossible d'expédier des têtes brûlées. On a dû piocher dans le noyau dur, les soldats consciencieux qui tiennent la boutique au quotidien.
Résultat : les brutes qui d'habitude chassent les bêtes magiques hors les murs ou maîtrisent les criminels à la force des poings se retrouvent en patrouille en ville, et la sécurité s'en ressent. Les soldats eux-mêmes foutent souvent le bordel.
« Enfin, les envoyés rentreront bientôt, et le maître de guilde comme les aventuriers de haut rang font des rondes, alors le chaos devrait retomber vite. »
« Toi aussi, fais gaffe. T'as pas du tout tête d'aventurière. Sans la carte de guilde, on ne pourrait pas te croire. »
« Elle doit battre le record de la plus jeune à tenter le donjon de l'est, ceci dit. »
« Bon, c'est enregistré. Dorénavant, les infos de conquête du donjon seront consignées sur votre carte. »
« Enregistrées ? »
« Ouais. Nombre de monstres abattus, étages atteints. On voit tout de suite si une quête est validée. »
Pratique. Fini les rapports fastidieux pour les quêtes d'extermination. Inversement, impossible de tricher, mais comme nous n'en avons pas l'intention, ça nous est égal.
« Attention : l'enregistrement est nécessaire pour chaque donjon. Celui de l'est ne vaut pas pour l'ouest. »
Donc si on va un jour dans le donjon de l'ouest, il faudra refaire la procédure.
« Voici, je vous la rends. »
« Fais pas de bêtises. »
« Un. Merci. »
Bon, on peut enfin entrer dans le donjon.
« Allons-y. »
« On ! »
« Au début, restez prudents. Parait qu'il y a plein de pièges. »
« Un. Compris. »
En y repensant, c'est la première fois qu'on s'attaque à un donjon de cette difficulté rien que tous les deux. Mieux vaut trop de prudence que pas assez au début.
Je tiens absolument à éviter le scénario « failli mourir dans un piège d'entrée de jeu ».
« Histoire que notre entraînement serve à quelque chose, Urushi, signale les pièges seulement en cas de danger mortel. »
« On. »
Le soldat manipule un mécanisme et la porte du fort s'ouvre toute seule. On distingue un filet de mana, c'est sûrement un outil magique qui gère l'ouverture.
Une fois franchie la porte, l'intérieur forme un dôme de murs de pierre. En son centre se dresse une sorte de petit sanctuaire.
« C'est ça, l'entrée du donjon ? »
« Il est petit. »
« On ? »
En m'approchant, je découvre un escalier qui descend à l'intérieur du sanctuaire. Une entrée bien modeste pour un donjon réputé.
Mais pas question de baisser la garde. L'adversaire, c'est un donjon.