« Bon, c'est fini. »
Pas mal, non ? On dirait exactement les karē-pan qu'on vend en boutique.
« Maître, laisse-moi goûter ! »
« On-on-on-on ! »
Tandis que je posais les karē-pan sur une grille pour les égoutter, les deux qui étaient censés grignoter s'approchèrent en remuant la queue à tout va.
« Attendez un peu. Ils sont encore gras. »
« Eeh… »
« Ou… »
Impatients, ils s'assirent devant les karē-pan et se mirent à attendre. Même s'ils regardent fixement, ça n'ira pas plus vite.
Bien dorés, couleur renard, le type nature au porc. La pâte légèrement pimentée et teintée de rouge, le type moyennement épicé au bœuf. La panure saupoudrée d'une herbe genre persil pour l'accent, le type ultra-épicé au poulet. J'en avais fait six de chaque.
Les karē-pan frits reposèrent une quinzaine de minutes sur la grille, et quand la chaleur résiduelle se fut un peu dissipée, c'était prêt.
La moitié servirait d'échantillons pour la Guilde des Cuisiniers, je les rangeai dans mon Stockage Dimensionnel. Le reste, c'était le goûter de Fran et Urshi qui bavaient en les fixant.
« Allez, vous pouvez manger. »
« N ! »
« On-on ! »
Quand je dis « yoshi » aux deux qui faisaient « mate », ils se jetèrent simultanément sur les karē-pan.
« Délicieux, délicieux, délicieux. »
« Ofu-ofu-ofu. »
Ils avalèrent le type nature en trois bouchées. Tandis que Fran et Urshi mâchouillaient, je leur demandai leur avis.
« Alors ? »
« C'est le top à part entière. Le riz au curry est suprême, mais le karē-pan est l'ultime. »
« On ! »
Suprême et ultime, c'est quel manga culinaire ? Bon, tant qu'ils trouvent ça bon…
« Celui-ci aussi est délicieux. »
« On. »
« Urshi préfère celui-là, hein. Et toi, Fran ? »
« Impossible de les départager. »
Le moyennement épicé va à Fran. Et l'ultra-épicé ?
« C'est piquant. Mais c'est bon. Mais c'est piquant. »
« On-on-on ! »
Fran aime jusqu'au moyennement épicé, ça se voit. Urshi, lui, a adoré l'ultra-épicé.
Quel ratio de vente ? L'ultra-épicé sélectionne sa clientèle… Pour le premier jour, je ferai cinquante-cinquante nature et moyennement épicé. À partir du deuxième jour, j'augmenterai les goûts, ça fera du buzz. L'ultra-épicé, je verrai en le lançant petit à petit.
« Puisque le goût ne pose pas problème, allons à la Guilde des Cuisiniers. »
« N. Compris. »
La salle où l'on nous guida, au sous-sol de la Guilde, était vaste. Plafond haut, on se croirait dans un gymnase.
« Veuillez sortir les ingrédients que vous utiliserez. Ça va ? Si certains sont difficiles à transporter, on peut se déplacer nous-mêmes. »
« Ça va. »
« Vraiment ? À voir votre sac d'objets, il n'a pas l'air si grand… »
« N. Alors, je sors. »
« Hein ? Eeh ? »
C'est ça. En voyant Fran les mains vides, l'employé a dû penser qu'elle sortait un peu d'ingrédients de son sac d'objets et gardait le reste dans un entrepôt.
Apparemment, les autres participants apportent bien leurs produits, mais pour l'estimation des ingrédients, on fait d'habitude venir un employé de la Guilde.
L'employé resta bouche bée à voir Fran sortir ingrédient après ingrédient du Stockage Dimensionnel, mais il se ressaisit vite pour reprendre son travail.
Il commença l'estimation en utilisant une compétence.
« Légumes, farine, ce tonneau c'est de l'huile ? Et là, des épices en quantité… »
Il note plein de choses sur son formulaire.
« C'est de l'eau magique ? C'est luxueux. Et de la viande de bête magique ? Oh, du Gullinbursti, de l'Apis, du Grincambe ! »
Au bout d'une heure d'estimation, le total de tous les matériaux s'élevait à environ 150 000 gold. Si j'utilise tout, je pourrai faire 30 000 karē-pan. Soit 5 gold le coût matière par pièce. Je compte les vendre 10 gold, donc un taux de coût de 50 %. C'est bien plus cher que prévu.
Mais ce n'est pas un coût qui empêche de jouer. Sur Terre, avec l'électricité et la main-d'œuvre, la rentabilité aurait été limite.
Les participants étant tous des cuisiniers, chaque plat poursuit le goût au point d'ignorer la rentabilité, donc les coûts sont assez élevés en général. Si je vends en masse à marge faible, je pense pouvoir gagner.
Au passage, la vaisselle pour la vente et la main-d'œuvre ne comptent pas dans le concours. Tout est à nos frais. Par contre, on nous a bien dit de ne pas trop soigner la vaisselle. Y a longtemps, un participant avait attiré les clients en servant une soupe bon marché dans de la vaisselle de luxe, et ça a été jugé comme tricherie. Normal, quoi.
« Alors, on va goûter et examiner votre produit. »
« N. »
« Alors, je me sers… Hohou. C'est bon ! Et même… étrange… »
Digne d'un employé de la Guilde des Cuisiniers, il a saisi la saveur et l'originalité du karē-pan. Il hoche la tête à chaque bouchée.
« Je vois, vous avez préparé plusieurs goûts. Les ingrédients fournis ne posent pas de problème. »
Il identifiait les ingrédients en mangeant. C'est l'effet de la compétence « Langue Analytique ». Deviner tous les ingrédients rien qu'en goûtant, c'est vraiment un perso de manga culinaire.
Ensuite, on nous montra le stand. Le stand est fourni par la Guilde, avec plusieurs modèles au choix.
Nous avons pris celui qui a le strict minimum en plan de travail, mais des étagères larges. Comme ça, on pourra placer trois vendeurs.
Pour l'enseigne, si on donne le design, la Guilde s'occupe de la faire. Du coup, en référence au nom « Enseigne Queue Noire », on a demandé un dessin de queue de chat noir avec le nom.
Reste à soumettre la recette, et c'est fini ?
« Ah, et ça. »
« Ha, la recette, bien reçu. On la garde sous notre responsabilité. »
« N. Alors, c'est fini ? »
« Ha, oui. Mais vous donnez la recette si facilement… ? »
« ? »
« Non, d'habitude tout le monde hésite pas mal. La plupart la mettent dans une enveloppe scellée et insistent pour que personne ne la voie à l'ouverture. »
Nous, c'est un brouillon sur un papier. L'employé est perplexe, c'est compréhensible.
« Surtout pour un plat aussi nouveau et inhabituel, beaucoup sont très pointilleux sur la gestion de la recette. »
« C'est bon, je fais confiance. »
« Bien sûr, on ne la divulguera jamais à l'extérieur. »
« Alors c'est bon. »
De toute façon, même si la recette fuit, ça ne me dérange pas tant que ça. Après tout, je ne l'ai pas créée de zéro. Je me sers juste de ce qui existait sur Terre. Pas d'attachement particulier.
Bien sûr, si on exploite bien la recette du curry, on peut se faire pas mal d'argent, mais je ne suis pas dans le besoin. Enfin, chasser des bêtes magiques et les vendre doit rapporter plus.
Si la recette se répand, ça peut donner naissance à des recettes originales qui n'existent que dans ce monde. Ça, Fran serait contente.
Bref, je n'ai pas l'intention de la donner gratos, mais pas besoin d'être parano sur les fuites non plus.
« Bon, rentrons préparer la production. »
« N. »
Dès maintenant, nuit blanche pour faire des karē-pan. Cinq mille de chaque goût, stockés dans le Stockage Dimensionnel. Ce qu'on frit sur place, c'est purement pour attirer le client. L'essentiel du stock est prêt d'avance. Comme ça, pas de souci de réapprovisionnement.
Au pire, s'il en reste, ça fera le goûter de Fran et Urshi.
« Oh, ce n'est pas Fran-chan ? »
« Colbert ? Tu fais quoi ? »
C'est Colbert qui nous a interpellés dans le hall de la Guilde.
« En fait, je te cherchais ! Tu avais dit que tu viendrais aujourd'hui, alors j'attendais. Le concours, c'est bientôt, non ? Je me disais que je pourrais peut-être t'aider. »
Colbert s'approche en reniflant bruyamment. Il est ultra-motivé.
« Non, vraiment, je veux juste aider ! Pas du tout parce que je pensais pouvoir goûter à la cuisine du Maître ! »
Ah, c'est ça. Bon, s'il aide pour ça, je lui offre à manger tant qu'il veut.
(Maître ? On fait quoi ?)
« Puisqu'on y est, on lui demande s'il connaît des vendeurs ? »
Je comptais demander à Lenghil, mais des aventuriers feraient aussi office de gardes, c'est pratique.
« On cherche des vendeurs pour le jour J. Qui savent calculer, et cuisiner c'est encore mieux. Idéalement trois personnes. »
« Laisse faire ! Demain, je te les trouve ! »
« La paye, c'est moi qui la donne. »
« Compris. Alors c'est réglé. Je te ramène les meilleurs ! »
Voilà, les vendeurs c'est réglé. Il reste deux jours avant le début du concours. Je vais faire les meilleurs karē-pan qui soient !
« Fran, tu m'aides ? »
« N, je fais de mon mieux. »
« Urshi, toi tu fais le guet, d'accord ? »
« On-on ! »