Fran comptait bien rejoindre Alessa cette fois-ci, mais elle avait fini par accepter une nouvelle requête à Rockers.
Le contenu consistait à escorter Derik et Satia, elle n'avait pas pu refuser.
Des chevaliers et des soldats s'étaient bien rassemblés à Rockers, mais leurs forces restaient insuffisantes. C'est là que le sort en était tombé sur Fran, porteuse d'un surnom et de rang B.
En temps normal, on n'aurait jamais confié la protection d'une princesse à une aventurière, mais le maître de guilde était le gouverneur par intérim, et à Kranzel le statut des aventuriers est élevé. Surtout celles qui portent un surnom : on leur accorde bien plus de crédit qu'à de médiocres chevaliers.
La capacité de transport d'Urushi jouait aussi, et comme elle connaissait Satia, il n'y avait pas de candidate plus qualifiée que Fran.
Le fait que la situation militaire à Alessa se soit encore améliorée par rapport à avant entrait aussi dans les raisons qui avaient poussé Fran à accepter.
L'armée de Raidos déployée au nord semblait avoir froid aux yeux depuis l'échec de son attaque surprise. À l'origine, ils prévoyaient de prendre Kranzel en tenaille, mais leurs forces navales comme leurs troupes d'élite avaient été anéanties.
Ils avaient infligé des dégâts à Barbora et Dars, mais cela ne changeait guère la donne au nord. Peut-être hésitaient-ils entre attaquer par eux-mêmes ou battre en retraite.
Une partie de l'armée de Kranzel déjà rassemblée à Alessa avait même progressé jusqu'à pénétrer sur le territoire de Raidos. Pourtant, ce dernier se contentait d'observer, ne se produisant que des accrochages épars près de la frontière.
Dans ces conditions, Fran n'avait pas à se presser vers Alessa.
Au contraire, emmener Derik et Satia à la capitale pourrait bien acculer Raidos. Vu sous l'angle global, cela revenait à soutenir Alessa. Bon, c'est moi qui lui ai soufflé l'idée, ceci dit.
« Fran-san. Je compte sur vous. »
« Mmh. »
Derrière Satia, un démon subalterne tenait Derik, ligoté dans ses entraves. Les chaînes qui l'enveloppaient entièrement étaient un outil magique. Un objet qui scellait sa force et l'empêchait de fuir.
Outre cela, on lui avait mis un bandeau et un bâillon. Ses mains et ses pieds manquaient à l'appel. Apparemment, on les lui laissait tels quels exprès pour négocier : « Parle, et on te soignera. »
C'est devant ce Derik en piteux état que les deux filles papotent gaiement. Ça ne les dérange pas ? Elles sont fortes, toutes les deux. Les aventuriers et soldats venu les voir partir sont quand même pas mal agités, eux.
« Urushi, toi aussi, compte sur toi. »
« Oun ! »
Le départ se fit sous les regards de la foule, mais le trajet jusqu'à la capitale fut d'un confort absolu. J'avais craint des embuscades, mais apparemment personne n'avait pu faire quoi que ce soit contre Urushi qui filait dans les airs.
C'est plutôt une fois arrivés à la capitale que le danger commençait peut-être.
On fit les préparatifs à l'écart de la ville. Si Urushi était apparu dans sa forme géante, la capitale aurait plongé dans la panique.
Cela dit, il suffisait qu'il rétrécisse, donc pas de problème. Fran sautait en l'air grâce à son saut aérien, Satia était portée par Ronové, et Derik était transporté par le démon.
En avançant, on trouva quelques chevaliers qui attendaient devant les portes de la capitale. Ils ne devaient pas connaître l'heure exacte de notre arrivée... Est-ce qu'ils étaient en attente depuis qu'on avait évoqué le transfert de Derik et Satia ? Heureusement qu'on n'a pas fait de détour.
« C'est bien Satia-sama ? »
« Oui. Enchantée. »
« Ha ! Et la garde, Fran-dono, et cet homme... »
« Mmh. Espion du royaume de Raidos. »
Le regard sévère des chevaliers se posa sur Derik. La guerre aidant, les sentiments envers les gens de Raidos s'étaient passablement dégradés.
« Cet homme, par ici. »
« Compris. »
Derik fut placé dans une énorme caisse métallique que les chevaliers avaient apportée. Un grand cube de deux mètres de côté.
C'était de l'orichalque, renforcé par de la magie pour en augmenter la solidité. De plus, un sort d'allègement y était appliqué, visiblement, car deux chevaliers le portaient aisément.
On l'utilise quand on veut encore moins laisser fuir l'adversaire qu'avec une cage de fer. Dans un monde où existent la magie et les compétences, il faut bien ça pour prévenir toute évasion.
Ensuite, Derik fut emmené par une dizaine de chevaliers, tandis que Fran et Satia montaient dans une voiture. Normal, on ne fait pas marcher une princesse.
Destination évidente : le château royal.
Je pensais qu'il suffisait d'agir en garde du corps de Satia, mais Fran était aussi un témoin précieux. Elle n'était pas traitée en accessoire.
On guida les deux ensemble dans un salon du château où on les reçut avec les honneurs. Après que Fran eut englouti une montagne de friandises accompagnant le thé, un personnage important finit par pointer le bout de son nez.
En fait, un *très* gros personnage. Il s'agissait du comte Berrilies. Le père de Belméria, et l'ancien chef de l'ordre des chevaliers qui protège la capitale. Il aurait dû subir une sanction pour les dégâts causés par sa fille dans la capitale, mais...
Il semble occuper encore un poste élevé chez les chevaliers. Ou alors il est remonté en grade en un temps record ?
« Enchanté. Je suis Shidore Berrilies, de l'ordre des chevaliers de la garde. Je suis chargé de l'accueil de la princesse Satia et de l'audition du témoin capital. »
Ordre des chevaliers de la garde ! Même s'il n'est plus chef, il est manifestement toujours considéré.
Fran le connaît, et pour nous aussi c'est plus facile. Le royaume de Kranzel l'a bien compris et l'a désigné pour ce rôle.
À partir de là, les discussions avancèrent très fluidement.
Satia expliqua ce que Philias avait tenté de faire, et Fran rapporta la situation de l'époque ainsi que les informations obtenues ensuite auprès de Derik.
« Princesses Satia. Notre pays n'a pas l'intention de réclamer réparations ni excuses au royaume de Philias pour cette affaire. »
« Mais nous... »
« Il n'y a aucune preuve de ce que vous avez tenté, et à cette période nous ne souhaitons pas nous brouiller avec Philias. Au contraire, nous voulons approfondir nos relations amicales. »
En clair : on classe tout sans suite, alors faites le lien avec Philias. Pour le Kranzel actuel, c'est la meilleure option.
Perte d'un allié ou pas, gagner un peu d'argent ou de fournitures ne leur garantirait pas une supériorité certaine face à Raidos.
Satia voulait peut-être des sanctions, mais c'est un choix où personne ne gagne. Même si elle est de sang royal, c'est encore une gamine, difficile pour elle d'accepter. Enfin, disons que comparée à Fran, la différence saute aux yeux.
J'ai appris en route que Satia comme Furuto ont fusionné une partie de leur esprit en contractant un lien profond avec un démon. C'est pour cela qu'on dit que la famille royale de Philias atteint la maturité mentale plus vite. Bon, à côté de Fran, c'est flagrant.
Même so, elles ne sont pas devenues complètement adultes du jour au lendemain, ni leur savoir n'a explosé. D'où un décalage bizarre. C'est comme si l'âge adulte et l'enfance cohabitaient.
« Jusqu'ici, nous avons évité de conclure une alliance militaire formelle avec Philias. Mais cette fois, nous souhaitons renforcer nos liens de manière plus solide. »
« ... Compris. Si c'est en mon pouvoir, je m'y emploierai. »
Apparemment, c'était une coopération superficielle pour ne pas provoquer Raidos. On essaie maintenant de la transformer en alliance en passant par Satia.
Enfin, pour les deux pays, ce n'est pas une mauvaise affaire, non ?