« Enfin, on quitte ce continent »
« Mmh. »
Quelques jours s'étaient écoulés depuis le combat contre l'Anti-Magic géant.
Après avoir réglé les diverses suites du conflit, Fran — bon, Fran n'avait presque rien fait, elle — était revenue au port de l'Ouest. Notre employeur Brunen avait été passablement surpris, mais il nous avait dit que c'était le meilleur résultat possible.
Au départ, je comptais juste chasser des Anti-Magic pour m'entraîner, faire un pèlerinage sur la tombe, puis aller écouter ce que Trismégiste avait à dire…
Ça s'était transformé en une méga-aventure hors norme, des multiples de ce que j'avais prévu.
J'avais fait la connaissance de plein de gens : les porteurs de l'Épée Divine, les Sept Sages, des chevaliers de divers pays, et Fran, Urushi et moi étions devenus bien plus forts que prévu à la base.
« Ça fait un bail que j'ai pas pris le bateau »
« Oun ! »
Les yeux plissés face au vent salé, Fran observait le port depuis le pont du bateau. On devait appareiller pour le continent de Jilbird dans moins d'une heure.
« J'ai fait la tournée des adieux, et j'ai tout cramé les points Anti-Magic. »
« Mmh. »
Les points Anti-Magic ne pouvaient pas être emportés hors du continent. Précisément, ils ne pouvaient pas être utilisés hors du continent. C'était une sorte de monnaie virtuelle limitée au continent de Goldisia.
Quelle que soit la quantité qu'on en possédait, dès qu'on quittait Goldisia, ça ne valait plus rien.
C'était sûrement une mesure pour garder les aventuriers le plus longtemps possible sur le continent de Goldisia. Inutilisables ailleurs, mais sur Goldisia, c'était une monnaie locale qui permettait de faire la fête.
Évidemment, tant qu'on en avait un stock massif, on avait du mal à partir.
On ne savait pas comment ce système allait évoluer. Si le nombre d'Anti-Magic diminuait pendant près de 30 ans, les aventuriers de bas niveau ne pourraient plus gagner leur vie. Le cycle qui consistait à vivre grâce aux points allait s'effondrer.
En plus, l'avertissement de Trismégiste, on ne savait pas comment il allait jouer. Tout le monde ne partirait pas tout de suite, mais la tendance à dire que les faibles n'avaient pas à mettre les pieds sur le continent allait se renforcer.
Déjà, dans les réunions et tout, c'était à l'ordre du jour, et le débat sur le fait de ne pas laisser entrer les habitants, les aventuriers de bas niveau, les soldats débutants, etc., se répétait.
Du coup, le système de points Anti-Magic lui-même pouvait être forcé de changer. Bon, les grands pontes réfléchiraient à ça, nous on se contentait de tout dépenser. Comme on ne pouvait pas les transférer, on n'avait pas le choix, fallait les utiliser.
Ce qu'on avait acheté avec les points, c'était principalement de la pierre et d'autres matériaux de construction. On en avait fait don aux diverses villes touchées par l'affaire.
Enfin, je n'avais pas trouvé d'autre usage. Ce qui ne se gâtait pas quand on en stockait en masse, c'était la bouffe et les médicaments.
Mais les habitants de ce continent en avaient plus besoin que nous. On ne pouvait pas tout rafler et semer la pagaille, et même si on achetait et distribuait de notre côté, ça aurait pu créer des déséquilibres logistiques et mettre des gens dans la merde.
Après avoir beaucoup réfléchi, on avait jeté notre dévolu sur les matériaux de construction qui coûtaient un certain prix et qu'en temps normal, c'était galère à transporter.
J'en avais commandé une telle quantité qu'on aurait cru qu'on allait bâtir un château.
Profitant de la distribution, j'avais aussi salué ceux qui nous avaient aidés.
La maître de guilde Riprea et le sous-maître Dandy, qui s'inquiétaient pour l'avenir de la guilde. Les aventuriers comme Kozon qui nous avaient accompagnés pour secourir Nadia.
Mea, Quina et les gens du pays des hommes-bêtes qui couraient pour les hommes-bêtes de ce continent.
Ajisai et les gens du Shogunat d'Hagane qui restaient à Nocta parce qu'ils devaient marcher au pas avec le Saint Pays.
Les gens du milieu interlope, à commencer par le lapin-homme Dorelei qui était devenu le petit frère de Fran.
La dragonne Chelsea et la mercenaire Tsarutta avec qui on avait combattu. Earthras qui s'était terré au fin fond du continent pour calmer sa transformation en oni fou.
Tout le monde avait regretté de se séparer de Fran. Il y avait même eu des supplications sincères pour qu'elle reste sur ce continent, mais Fran les avait toutes refusées.
La mission, c'était d'escorter notre employeur Brunen jusqu'au continent de Jilbird. En plus, le but de Fran, c'était de lever la malédiction de toute la tribu des chats noirs, et ça ne pouvait pas se faire sur ce continent. Et sans pierres magiques, je ne pouvais pas grandir non plus.
« Fran. Merci pour tout. »
« Viens nous voir chez nous, la prochaine fois. »
« Orfalve, Jane. »
Les deux reines étaient apparues, presque sans escorte. Elles étaient venues spécialement pour nous dire au revoir. En serrant la main de Fran qui était descendue du bateau, elles lui avaient adressé des mots de reconnaissance.
« Si tu croises Gars, dis-lui qu'on lui passe le bonjour. »
« Passe le bonjour à mon fils aussi. »
C'est vrai, c'était la belle-mère de Gars et la mère biologique de Jan. Elles faisaient tellement jeunes que j'avais oublié. À partir d'elles, les gens venus dire au revoir s'étaient succédés.
« Fran ! Tu pars ? »
« Belmelia. Ta mère, ça va ? »
« Oui. Frédéric est avec elle. »
C'était Belmelia qui l'avait interpellée avec familiarité. Apparemment, leur amitié s'était approfondie depuis qu'elles avaient combattu ensemble.
« Désolée pour l'histoire de la compétence… »
« À ce moment-là, c'était inévitable. Et de toute façon, ce truc n'était qu'un fardeau pour moi. Au contraire, je t'en suis reconnaissante. »
Pour la Divine Dragonisation qu'on lui avait piquée, c'était réglé. Bon, on ne pouvait pas la lui rendre de toute façon, alors on avait conclu que c'était comme ça.
Je m'attendais à ce qu'elle m'en veuille bien plus, mais Belmelia n'en avait pas l'air. Si je pouvais un jour la lui rendre, ce serait bien…
« P'tite Fran ! »
« Izario. T'es là pour quoi ? »
« Hé hé. T'es pas aimable, dis donc. Je suis venu voir ma p'tite fille partir. »
Il devait être débordé par les suites du conflit, mais il avait fait exprès de venir. Fran l'avait compris et avait souri, toute contente. Elle s'était bien attachée à lui, tiens.
« Tante Nadia. Tu connaissais Izario ? »
« Disons. Ah, pardon, Izario. »
« Non, tu sors de maladie, non ? faud pas t'forcer. »
En même temps qu'Izario, Nadia et Mursani étaient venues dire au revoir, et apparemment, elles se connaissaient de vue. Elles n'avaient jamais parlé, mais en tant que fortes qui combattaient sur le continent, elles connaissaient l'existence de l'autre.
Izario soutenait Nadia qui marchait encore mal.
« Fran. Cette épée, je l'utiliserai avec reconnaissance. »
« Mmh. »
« Fais pas de conneries, hein ? »
« Mmh. »
« On se reverra ! »
« Fran ! Prends soin de toi ! »
« Merci pour tout. »
Ensuite, les aventuriers Digins, Yargiliel, l'elfe musclé William et d'autres étaient venus saluer. Sur ce continent aussi, j'avais tissé plein de liens. Cette scène me le faisait ressentir pour de vrai.
« On va bientôt appareiller. Brunen nous appelle. »
« Mmh… On y va. »
« Fran. Pleure pas. »
« Hilto… »
Hilto, qui quittait ce continent avec nous, essuyait les larmes de Fran. Colbert et Phobos étaient là aussi. Elles avaient perdu quelques disciples. Elles devaient avoir tout un tas de pensées.
Et pourtant, elles faisaient attention à Fran. C'était sûrement la maturité des adultes.
« … ! Ce morceau ! »
« Oun oun ! »
« Ah ! »
Au bout de la digue du port, Sophie se tenait. Elle jouait de la harpe en regardant le bateau qui passait. Ce morceau, je l'avais entendu maintes fois.
« La chanson de l'aventurier… »
La musique de Sophie avait dû atteindre les aventuriers venus dire au revoir. Quelqu'un avait commencé à chanter, on ne savait pas qui.
Le cercle de la chanson s'était étendu au-delà des gens venus dire au revoir, jusqu'aux gens sans lien qui étaient au port. Tout le monde avait l'air de s'amuser rien qu'à chanter.
« Ne perdez pas ! Avancez ! Montrez votre fierté ♪ »
« Relevez-vous ! C'est maintenant que ça commence ! »
« Montrez-nous votre plein pouvoir ! »
« Nous on est derrière vous ! »
« Nous, on est des aventuriers ~ ♪ »
« Les aventuriers dorés ~ ♪ »
En entendant ce chœur massif, de grosses larmes s'étaient accumulées au coin des yeux de Fran, et la chanson avait jailli naturellement de sa bouche.
« Nous, on est des aventuriers ~ »
« Oun oun ! »
« Ouais, les av', les aventuriers ~ … gloups »
Fran s'était accrochée à Urushi, enfouissant son visage dans sa fourrure. Elle avait l'air d'essuyer ses larmes.
« Tout le monde… à plus… »