Minuit sonna, et je sortis de la chambre en douce. Cela dit, j'avais quand même prévenu Den, parce qu'il se ferait du souci si je partais sans un mot. J'étais vêtue de mon habituel ensemble bleu foncé et de ma cape. J'enroulai mon foulard à effet de Purification autour de la tête, comme un turban, pour masquer mon visage.
La sécurité n'était déjà pas brillante dans cette ville, si bien que la circulation nocturne vers Raum ou Stolla était incomparablement plus faible. Ma destination, ce soir, était le poste de garde. Inutile de dire que mon but était le petit flacon qu'ils avaient récupéré.
D'après Den, l'homme en avait avalé le contenu d'un trait, mais j'en doute qu'il fût totalement vide jusqu'à la dernière goutte. D'ailleurs, même quelque chose de séché et collé à l'intérieur ferait l'affaire. Je voulais mettre la main sur le cœur de cette drogue qu'ils fabriquaient.
J'arrivai près du poste proche de la porte, et j'observai par une fenêtre. Les corps de garde sont généralement près des portes. C'est parce que les ennuis viennent d'ordinaire des gens qui arrivent de l'extérieur. Bien sûr, dans le cas des grandes villes, ils sont aussi disséminés un peu partout, mais celui-ci était le plus proche de la ruelle où Finia et Den avaient eu leur mésaventure.
« D'ailleurs, si je ne le récupère pas vite, il risque d'être transmis à quelque service bizarre. »
Je ne connaissais pas la vraie nature de cette drogue, mais on a tendance à la faire passer à un service spécialisé pour en expertiser le contenu. Cela ne ferait que compliquer mon infiltration d'avoir à m'introduire dans un tel endroit. Et dans le pire des cas, elle pourrait même revenir entre les mains de Cain.
Si possible, je veux la récupérer maintenant, tant que je le peux. C'était la raison pour laquelle j'agissais ce soir.
D'après ce que je voyais par la fenêtre, il y avait trois gardes à l'intérieur. Cette ville connaissait des troubles incessants même la nuit, aussi les gardes étaient-ils constamment en poste, prêts à intervenir.
Cependant, leur moral était bas et ils dégageaient une atmosphère languide, bien différente de celle des gardes de Raum. Au bout d'un moment, deux d'entre eux entrèrent dans la salle de repos, tandis que le dernier sirotait de l'alcool distillé à l'eau, assis sur une chaise.
« Maintenant, il ne me reste plus qu'à m'occuper de ce type, mais comment faire ? »
Les deux autres faisaient la sieste, donc ils ne posaient pas problème. Restait le garde qui négligeait son service pour boire. D'après ce que je voyais, il n'y avait pas de coffre-fort, mais il y avait une caisse en osier tressé.
Je voulais l'éliminer sans me faire repérer… et puis, une idée soudaine me traversa l'esprit. Avec un sourire un peu mauvais, je sortis un certain outil de ma poche de ceinture.
« Ça va marcher. »
Ce que je sortis, c'était une poudre. C'était le surplus de pollen de massette de l'époque où je préparais une potion anti-blessures. En y faisant circuler de la puissance magique et en dissolvant son efficacité dans l'eau, on obtient une potion. Mais je me souvenais m'être évanouie par empoisonnement magique quand j'avais négligé l'importance de la ventilation.
C'était sans goût ni odeur jusqu'à ce que ça donne le vertige, donc je n'avais même pas remarqué le danger. Si j'utilisais ça dans cette pièce, lui aussi serait empoisonné et s'effondrerai.
Je chargeai promptement le petit sachet de pollen de massette d'un excès de puissance magique, et le lançai par la fenêtre. Un peu de pollen se dispersa autour de moi aussi, mais j'utilisais un foulard avec Purification, donc les éléments toxiques près de mon visage furent purifiés sans en laisser passer.
Au bout d'un moment, le visage du garde commença à s'affaisser tandis qu'il secouait la tête et la relevait.
« M̲e̲r̲d̲e̲, est-ce que j'ai trop bu… Je ne me sens pas… »
Il parla en ayant l'air chancelant. Je connaissais bien cet état. C'était le symptôme initial de l'empoisonnement. Puisque c'était sans goût ni odeur, il n'y avait pratiquement pas de symptômes subjectifs.
Ce pollen n'est-il pas en fait une drogue assez dangereuse si on le fait surréagir avec de la puissance magique ?
Tandis que je réfléchissais à ça, le garde s'affala sur la table en boitant. Il ne montrait pas de signe de réveil, alors je m'introduisis par la fenêtre. Je n'oubliai pas d'essuyer la boue de mes chaussures. Des empreintes pourraient m'identifier, après tout.
Une fois assurée qu'il ne se réveillerait pas, je commençai vite ma fouille. Cela dit, c'était juste un poste de garde, il n'y avait pas beaucoup d'endroits où chercher. Il y avait un coffre avec des documents et des menus objets, une étagère, et un petit panier en osier verrouillé.
Je jugeai qu'ils avaient dû mettre le flacon là, alors je m'attaquai à la serrure. Un panier en osier est une caisse grossière faite en tressant des vignes, ce n'est pas l'endroit où l'on range des objets de valeur.
Bien sûr, le flacon était important pour moi, mais les gardes qui ne savaient rien pouvaient le considérer comme un simple déchet. Puisqu'ils l'avaient saisi comme pièce à conviction, je comprenais pourquoi ils l'auraient mis dans ce genre de boîte.
« Eh bien, grâce à ça, mon travail a été facile. »
Je sortis un fil et une aiguille de crochetage de ma poche et bidouillai la serrure pendant quelques minutes. Elle s'ouvrit bientôt et je pus inspecter le contenu. Il y avait des vêtements qui semblaient venir de ces hommes, ainsi que des épées cassées et ce genre de choses. Dans un coin, je découvris un petit flacon de verre.
« C'est celui-ci ? »
Je mis des gants par précaution et le saisis. Les gardes l'avaient probablement touché partout déjà, donc ça ne servait sans doute à rien, mais par précaution. Je mis un flacon de potion à la place à l'intérieur de la boîte. C'était quelque chose qu'on utilisait pendant la fabrication de potions à l'académie, mais on peut aussi l'acheter en ville, donc personne ne devrait en retracer l'origine.
J'effaçai les traces de ma fouille, remis la serrure en place, et commençai le nettoyage. J'ouvris la fenêtre en grand et aérai bien l'endroit, puis posai le foulard sur le garde évanoui pendant quelques secondes. Avec ça, l'empoisonnement devrait disparaître et il devrait se réveiller au bout d'un moment.
La raison pour laquelle cette drogue dangereuse n'était pas considérée comme telle, c'est que l'empoisonnement ne mettait pas la vie en danger, et qu'on s'en remettait facilement. Ce serait embêtant si les deux dans la salle de repos remarquaient la situation et venaient vérifier, alors je filai rapidement par la fenêtre.
Ce’aurait été trop risqué de sortir franchement par devant. Après tout, j'avais l'air d'un type suspect avec mon visage caché sous le foulard. J'effaçai les pas dehors, puis m'apprêtai à refermer la fenêtre — mais m'arrêtai. Si je la fermais, le garde à l'intérieur pourrait être empoisonné à nouveau.
Bon, je n'ai laissé aucune trace à l'intérieur, et en surface il ne manque rien, donc ils ne devraient pas se méfier juste pour une fenêtre ouverte.