Parmi les techniques suprêmes que j’ai apprises dans ce corps, il y a celle de braquer mes grands yeux sur Lyell. Lyell me regarda en contre-plongée avec une mine gênée.
« Cette demande… Je ne peux pas y répondre. » (Lyell) « Pourquoi ? Pourquoi papa n’écoute pas ma demande ? » (Nicole)
Je redressai mon torse pour me mettre assis, pendant que Lyell posait une paume ferme sur ma tête. Sa fermeté témoignait aussi de son entraînement quotidien sans relâche.
« Nicole est encore petite et elle n’a pas beaucoup de force. De plus, ton corps est encore faible, c’est difficile d’apprendre l’épée dans cet état. »
Comme le dit Lyell, mon corps est fragile, dépourvu d’endurance et de force suffisantes. C’est pourquoi Lyell hésite à me transmettre les bases du maniement de l’épée. Sans surprise, cette crainte est légitime. Ce corps ne parvient même pas à soulever une lame. Et même s’il y arrivait, je ne pourrais pas la stabiliser. Autrement dit, je n’étais même pas qualifié pour franchir le seuil de l’art des épéistes.
« Dans tous les cas ? » (Nicole) « Gah ! Je ne peux pas te l’enseigner avec un corps pareil. Mais quand tu auras cinq ans, tes mains seront plus grandes et tu seras plus grande aussi. Alors, peut-être pourras-tu manier une épée. » (Lyell) « Encore deux ans… J’ai compris ! » (Nicole)
Si rapide que soit mon envie d’apprendre le maniement de l’épée, précipiter les choses et abîmer mon corps ne servirait à rien. Comme le suggère Lyell, je dois d’abord renforcer mes muscles.
« Plus tard, maman va te sermonner sur ta conduite imprudente. Elle devient vraiment effrayante quand elle se met en colère. » (Lyell) « Maman est déjà fâchée ? » (Nicole) « Déjà. Il va sûrement y avoir de l’orage sous peu. » (Lyell) « Ung… » (Nicole)
Lyell me confie cela d’un air sombre. Le sourire de Maria quand elle est furieuse glaç le sang, et j’en ai fait personnellement les frais lors de ma vie précédente. C’était lorsque j’avais espionné le bain des femmes avec Lyell ; à ce moment-là, sa colère avait dépassé toutes les limites.
Soit dit en passant, la mission avait échoué à cause du mur d’acier défensif de Cortina. Cette gardeuse aux oreilles de chat… attendez-moi bien, je finirai bien par briser votre défense un jour.
« Je vais aller vérifier l’état de Michelle-chan, je reviens plus tard. » (Lyell) « Michelle-chan ? » (Nicole) « Nicole a risqué sa propre vie pour sauver cette fille. Bien qu’elle soit coupable d’insubordination, je te félicite surtout pour l’avoir sauvée. » (Lyell)
Au fait, je ne m’étais même pas présentée à cette fille. Vous avez dit qu’elle s’appelait Michelle-chan ?
« Et… les cicatrices ? » (Nicole) « Maria ne ferait jamais un aussi mauvais travail que de laisser des cicatrices sur Nicole. » (Lyell) « Pas moi, ce sont celles de Michelle-chan. » (Nicole) « Ah, ce n’est pas un problème. Maria, tu peux entrer maintenant. » (Lyell)
Cette enfant est toujours une fillette. Ce serait triste de lui laisser des marques à cet âge. Si la magie de soin de Maria peut l’effacer, il n’y a rien de mieux. Alors que je soupirais de soulagement, on frappa sobrement à la porte de la chambre. Maria glisse un regard par l’entrebâillement.
« Oh, Nicole s’est déjà réveillée. » (Maria) « Oui. Merci de m’avoir soignée. » (Nicole) « De rien. Ça va, comment te sens-tu ? » (Maria) « Tout va bien, je ne ressens plus aucune douleur. » (Nicole)
Je levai les deux bras pour gonfler le torse. Mon bras gauche, autrefois mordû, bouge sans encombre. C’est grâce à la magie sacrée de Maria.
« Très bien, je peux enfin te sermonner sans retenue. » (Maria) Maria prononça ces mots en souriant largement. Les mots peinent à décrire la scène, mais une pression indéniable pesait sur l’air. Je ne pus que répondre par un hochement de tête. Quelques jours plus tard. Ni Michelle-chan ni moi ne rencontrâmes le moindre souci pour nous remettre de nos blessures. Nous nous présentâmes et nous serrâmes la main. Elle devint ainsi la première amie que j’aie eue depuis ma renaissance dans ce corps. Mais nous ne pûmes jouer ensemble. Nous avions déjà trois ans. Autrement dit, il était temps de célébrer le baptême. C’est une tradition pour les enfants du village. Aucune préparation spéciale n’est requise. Néanmoins, il existait l’usage de s’habiller pour la cérémonie.
« Alors, je pense que cette robe ira bien à Nicole. » (Maria) « Non, Maria, ses blessures viennent tout juste de guérir. Je pense qu’une robe coupe tunique, qui ne la gênerait pas, serait mieux– » (Lyell) « Ça ne va pas, elle aura la poitrine qui dépassera si elle lève les bras. » (Maria) « Des gens s’en inquiéteront à ce point ? Elles ne sont que des enfants après tout. » (Lyell) « Ah, d’habitude je mets plutôt une chemise et un pantalon… » (Nicole) « Bien sûr que non ! » (Maria/Lyell)
Les choix vestimentaires furent discutés quasi quotidiennement. Je suppose que c’est stressant pour des enfants d’être privés de jeux, mais je ne pus freiner l’enthousiasme de mes parents. Malgré l’envie pressante de reprendre mon entraînement au plus vite, je dus contenir mes ardeurs. Cela dura plusieurs jours, avant que ne survienne enfin le moment de la cérémonie de baptême.