Huitième jour de la course à l'audience.
Aujourd'hui c'est mon jour de repos, et comme il y a quatre jours, j'entre seul dans le labyrinthe.
Le nombre de spectateurs augmente régulièrement et a atteint six cents millions, mais je suis toujours huitième.
Si la population de la Terre est de sept milliards, ça doit faire dans les 8,5 % d'audience.
Un chiffre suffisant… non, on peut même dire un chiffre monstrueux, mais huitième reste huitième.
Comme j'avais peu de spectateurs au départ, je ne peux arriver premier qu'en rassemblant au bout du compte une audience écrasante.
Mieux vaut considérer qu'au rythme actuel, la première place est hors de portée.
Il ne reste que la moitié du temps. Pour arriver premier, il me faut quelque chose de particulier.
Quelque chose qu'aucun transféré n'a jamais accompli.
Notre époque est une société de l'information.
Dès que quelqu'un accomplit quelque chose, la nouvelle fait le tour du monde en un instant.
Et pour un transféré en autre monde, c'est encore plus vrai.
Sauf que ce quelque chose, je ne le trouvais pas.
Alors je vais risquer ma vie.
Aujourd'hui, je descends seul au quatrième stratum, la Grande Cascade du Dragon de Pluie…
Jusqu'au deuxième, on peut traverser en ignorant tous les monstres, mais au troisième il faut avancer en réglant proprement le cas de chacun de ceux qu'on croise.
Parce que ce qui marchait aux premier et deuxième stratums, avancer caché dans le Brouillard des Ténèbres, ne marche plus. En forçant le passage, on risque de finir avec toute la faune du niveau à ses trousses.
Plutôt que de courir ce risque, il est plus sûr de tuer au fur et à mesure.
J'ai acheté la carte du troisième stratum à la guilde. À voir le prix dérisoire, elle doit être diffusée pour à peine le coût du papier. Du point de vue de la guilde, il n'y a aucun intérêt à retenir ce genre d'information.
Plus il y a d'explorateurs, mieux c'est ; moins il y a de morts, mieux c'est.
J'ai un bon sens de l'orientation, donc avec une carte, prendre le chemin le plus court ne m'a pas posé de difficulté. Seulement, l'escalier descendant vers le quatrième se trouve pratiquement à l'autre bout du niveau, et il faut le traverser d'un bord à l'autre : forcément, ça prend du temps.
Et il faut penser au retour autant qu'à l'aller. Je comprends mieux, du coup, ce que disait Rifreya sur la difficulté de descendre au-delà du quatrième.
Bref, j'arrive enfin à l'escalier du quatrième stratum et je souffle un peu.
La magie spirituelle, je peux l'employer un grand nombre de fois sans problème ; le corps, lui, ne suit pas de la même façon.
Mon propre rang, autrement dit mon niveau, je ne peux pas vérifier de combien il a monté sur le tableau de statut, alors je n'ai pas vraiment la sensation d'être devenu plus fort.
'Je devrais peut-être adresser une demande à Dieu ? Si c'est un système de niveaux, qu'il me les affiche.'
Il paraît qu'on peut l'apprendre en allant demander au Grand Esprit, mais comme je ne peux pas le faire, j'ignore où j'en suis. Un niveau, ce n'est qu'un repère, mais ce repère compte plus qu'on ne croit : la guilde va jusqu'à fixer un rang minimum recommandé pour descendre au quatrième.
Au deuxième stratum, rang minimum recommandé : 6.
Au troisième : 10.
Au quatrième : 20.
Et encore, ces chiffres supposent un groupe de six et que la quasi-totalité des membres sachent employer la magie spirituelle.
Jusque-là, on est censé faire monter son rang au premier stratum, se trouver des compagnons et économiser de quoi payer un contrat de magie spirituelle.
Le groupe de six recommandé se compose de trois combattants, un soigneur, un éclaireur et un porteur qui sert aussi de réserve.
Et mon rang, à moi.
Le forgeron, en me regardant faire mes moulinets, avait dit environ 9.
Comme j'ai obtenu « Hausse de vigueur niveau 1 », j'en déduis que j'étais entre 4 et 6 à ce moment-là.
Et comme il ne s'est pas passé beaucoup de jours depuis, mon rang doit être au plus autour de 10, réalistement. Autrement dit, le niveau qui permet tout juste de descendre au troisième stratum, en groupe complet.
Et j'y vais seul, au quatrième. C'est complètement inconscient.
Mais je le fais.
C'est justement pour ça que je le fais.
« Je vais donc descendre au quatrième stratum. C'est un endroit bien plus dangereux que le troisième, alors j'aimerais rester concentré. Je n'ai pas envie de mourir. »
Si je meurs, plus question de ramener Nanami à la vie. Tout partirait en fumée.
Ne pas mourir, et pourtant offrir la meilleure performance possible.
Je descends l'escalier sans le Brouillard des Ténèbres, tel que je suis.
Il ne faut pas se relâcher, mais on dit qu'il n'y a pas de monstres dans les escaliers. Bien sûr, personne ne viendra m'aider si je dois dire « ce n'était pas prévu », alors même ça, c'est peut-être déjà très risqué.
Cela dit, je viens justement prendre ce risque, alors la question ne se pose plus.
« Le niveau recommandé pour le quatrième stratum est de 20, en groupe complet. Comme j'ignore mon propre niveau, je ne peux pas trop me prononcer, mais ce qui est sûr, c'est que je n'ai pas 20. »
Je descends en parlant, pour ne pas laisser le silence s'installer.
« Les monstres qui apparaissent au quatrième stratum sont le Crabe géant, le slime, la Mante, le Sahagin, l'Homme-lézard, la Lamia, et enfin la Scylla. Ceux qui s'accordent mal avec les ténèbres, ce sont sans doute le slime et l'Homme-lézard. Un adversaire capable de m'attaquer même caché dans le noir, ce serait vraiment fâcheux. »
Cette fois, j'ai fait ma collecte d'informations à la guilde.
Descendre sans rien savoir et frôler la mort ferait sûrement grimper l'audience, mais en mettant en balance les spectateurs gagnés et le risque de mourir sur un piège qui tue au premier passage, j'ai jugé que les informations sur le quatrième étaient nécessaires.
Les monstres du quatrième sont dans l'ensemble bien plus forts que ceux des deuxième et troisième stratums.
Pour commencer, il faudra se méfier du slime. Il paraît qu'il est faible à la magie spirituelle, alors ce sera : chercher et détruire.
Pour l'Homme-lézard, tout dépend s'il tient du serpent ou du lézard. Si c'est un serpent, il a une vue faible mais peut posséder un organe de détection thermique. Dans ce cas, ce serait très mauvais.
Comme monstre insensible aux ténèbres, il y avait le Trent du troisième stratum, mais celui-là est lent et n'a pas une grande force de frappe.
L'Homme-lézard, lui, a tout l'air d'être puissant et rapide. Un adversaire auquel je ne peux pas échapper en me fondant dans le noir, c'est ma bête noire.
Quant à la Lamia, elle a le bas du corps d'un serpent et le haut d'un être humain, donc elle ne doit pas avoir de détection thermique. … Sans doute.
Quoi qu'il en soit, il faudra tester sur chacun d'eux si les ténèbres fonctionnent.
Le plus redoutable, la Scylla, est un monstre à figure de femme dont le bas du corps se prolonge en longs tentacules ; chacun de ces membres est une arme, si bien que l'approcher est déjà une épreuve.
Et il paraît qu'elle apparaît parfois accompagnée de trois ou quatre Lamias : dans ce cas, même un groupe chevronné de haut niveau peut être anéanti.
La guilde elle-même recommande, si on en croise une, de répandre toute sa viande séchée et toutes ses boules fumigènes et de battre en retraite immédiatement.
« La guilde affiche toutes sortes d'informations, et d'après elles, un monstre est une créature qui a subi l'influence de la force spirituelle du Chaos ; plus son apparence est mélangée, plus le degré d'influence du Chaos est élevé. La Lamia mêle le serpent et l'humain, l'Homme-lézard le lézard et l'humain, le Sahagin le poisson et l'humain, la Mante la mante religieuse et l'humain. Ces monstres-là auraient aussi plus de chances de laisser tomber une pierre spirituelle du Chaos. »
La pierre spirituelle du Chaos, les monstres ordinaires en laissent aussi tomber avec une certaine probabilité.
Lors de ma précédente exploration en solitaire et lors des sorties avec Rifreya, j'en ai récupéré plusieurs, que je garde en réserve.
« Au quatrième stratum, je compte essayer Création de mort-vivant. C'est un sort de magie spirituelle des ténèbres qui permet, si on a une pierre spirituelle du Chaos, de faire naître le monstre que cette pierre a été de son vivant. »
Au quatrième stratum, je suis seul.
Et contrairement aux niveaux précédents, les groupes qui l'explorent sont bien moins nombreux.
Même en employant Création de mort-vivant, le risque d'être vu est faible.