« Qu'est-ce que ce groupe ? »
Alors qu'il envoyait les soldats ennemis au trépas sans distinction, Walm remarqua une nouvelle troupe militaire s'approcher de la tour d'angle voisine. Ce n'étaient pas des soldats du territoire de Meisenav comme jusqu'à présent. Des armures et des armes disparates, non unifiées, des lances de formes variées — à première vue, on aurait dit une bande hétéroclite qui inspire une certaine familiarité, mais l'expérience de Walm réfutait cette impression.
« Ce ne sont pas des amateurs. Des confrères, peut-être. »
Chacun portait l'équipement qu'il avait choisi d'après les techniques martiales qu'il avait cultivées sur les champs de bataille, et les lances de longueurs inégales avaient été ajustées selon les préférences de chaque vétéran. Si ce n'étaient ni des fantassins ordinaires, ni les Mawari — ces unités d'élite des Nations insulaires —, la réponse s'imposait d'elle-même. C'était sans conteste une compagnie de mercenaires. Walm avait ouï dire qu'il s'agissait d'un rassemblement de purs fous de combat qui aimaient la guerre et l'argent par-dessus tout.
« C'est mauvais. »
Walm perçut que les mercenaires adoptaient une formation en pointe de flèche et que le groupe de tête commençait à accumuler sa puissance magique d'un seul mouvement. Il n'était pas difficile de deviner ce que visaient ces précieux mages de combat en prenant le risque d'une formation aussi dense.
« Hé, ce sont des mercenaires ! De la magie arrive !! »
Walm hurla pour donner l'alerte, mais comprit qu'il était trop tard. Une partie du groupe vit sa puissance magique s'élever, et divers sorts s'abattirent sur la tour d'angle. Ces phénomènes qui tordaient la logique perçaient la terre et accomplissaient la destruction. Des débris de remparts dansaient dans le vide avant de se disperser alentour, et les chairs des soldats touchés de plein fouet se transformèrent en une brume sanglante qui teinta les environs.
« Ils ont touché les leurs aussi. »
Les soldats de Meisenav qui s'accrochaient au flanc de la colline subirent des pertes par escouades entières, et les sorts de terre qui suivirent les clouèrent sur place, ensevelissant vivants ceux qui avaient été laissés pour compte, leurs supplications restant vaines.
« Des mercenaires fous... »
La guerre implique des sacrifices. On ne gagne pas avec de belles phrases. Même s'il s'agit d'une ruse qui sacrifie ses propres hommes, elle est tolérée tant que le gain stratégique dépasse largement la perte. Bien sûr, la chute du moral et l'acceptation des victimes en sont une autre affaire. Walm lui-même a participé à des opérations qui traitaient les hommes comme des pions jetables.
En tant qu'êtres achetés par l'État, pour la prospérité et le maintien de la communauté, il avait jeté son corps dans la balance et tué des gens. L'attaque précédente faisait probablement partie d'une stratégie visant à obtenir l'effet de surprise. En tant qu'ancien soldat imprégné de rationalisme et de collectivisme, il en reconnaissait une certaine efficacité, mais la morale trouble qui subsistait en lui la réprouvait.
« La... la muraille ! »
« Aaaaah, ils déferlent ! »
Par la brèche ouverte, les mercenaires s'engouffraient. On s'apprêtait à engager les réserves pour boucher le trou, mais l'ennemi était composé de soldats de métier pour qui la guerre est le quotidien. Leur réactivité était trop grande. Même en étant généreux, tenir la position actuelle était déjà tout ce qu'on pouvait faire, et la reprise de la tête de pont était désormais impossible. Walm n'était pas non plus en reste. Du fait que les réserves et les garnisons avaient été prélevées, les soldats en contrebas, qu'on avait jusqu'ici contenus, reprenaient de la vigueur.
« Ne vous laissez pas distancer par ces mercenaires ! Enfoncez la muraille !! »
Même le quartier général en arrière semblait sur le point de se porter en avant. Walm comprit qu'il s'agissait d'une stratégie d'engagement total qui écraserait toute contre-attaque par le nombre et la vitesse. La force brute pure, quand les conditions sont réunies, est une tactique puissante. Elle engloutit les petites ruses sans s'en soucier.
« Tenez le front !! Ne paniquez pas ! »
Les rares soldats de l'armée permanente hurlèrent pour ne pas céder face à la masse qui les assaillait. Walm était du même avis. Maintenant qu'on en était là, il n'y avait plus qu'à les user un par un, sûrement.
Ses boules de feu firent éclore des fleurs de flammes bleues, mais l'ennemi ne s'arrêtait pas, poussé par l'élan et les soldats alentour. Les Mawari du baron Josh étaient toujours vaillants, mais n'avaient pas encore été jetés dans la muraille. Karim et Kuwen, tout en étant distraits, abattaient leurs longues lances pour se concentrer à gêner les soldats de Meisenav.
« Karim, Kuwen, surtout ne vous penchez pas par-dessus ! Piquez et frappez seulement ceux qui grimpent !! »
Sans attendre de réponse, Walm reporta son attention de la couverture des deux jeunes hommes vers l'ennemi devant lui. Il accrocha les échelles qu'on dressait avec la pointe de sa hache-lance et les renversa, tranchant les poignets des soldats qui s'agrippaient à la muraille. Une boule de feu tirée à bout portant lui effleura la peau. Le masque de démon qu'il portait à la ceinture — l'un des rares qu'on puisse appeler un vieil ami — se réveilla de sa dormance et se mit à trembler.
« Toujours à trembler comme ça... Apprends la maîtrise de toi. »
Peu étaient ceux qui s'aventuraient à se pencher hors de la muraille, et parmi eux, Walm, qui avait déversé force boules de feu, recevait un accueil des plus chaleureux. Face à un soldat qui lui plantait une courte lance depuis le bas, il en tordit la trajectoire avec sa hache-lame et lui trancha la gorge avec la griffe latérale de l'arme. Il dévia de son bout ferré une épée longue qui visait son corps depuis droit en dessous. Puis, d'un coup de pointe de lance sur la tempe, il fit glisser l'assaillant en l'entraînant avec lui. Pas le temps de souffler. Ses yeux affairés captèrent plusieurs flèches. Il esquiva celles qui étaient mortelles en détournant le cou et les parait avec sa lance. Pour les autres, il ajustait l'angle de ses manchettes et de sa cuirasse, les déviant grâce à son armure et à sa membrane magique.
« Qu'est-ce que vous faites ? Tuez-le à la flèche !! »
« Je l'ai touché, mais comment ça se fait ? »
Les archers n'étaient pas maladroits, mais leurs flèches, portées par personne ne possédant de compétence, ne purent porter de coup efficace à Walm, protégé par son armure et sa membrane magique. Cela dit, ça fait mal quand ça touche, et si ça atteint un point vital comme l'œil, ce n'est pas anodin. Walm leur répondit par une boule de feu.
« Aaah ! Fu... »
L'archer qui s'apprêtait à encocher une deuxième flèche explosa en emportant ses alentours. Mais le sol libéré fut immédiatement comblé par d'autres soldats.
Walm fit tourner ses pensées avec le peu de force qui lui restait. Les Mawari du baron Josh ne se montraient toujours pas. S'ils n'apparaissaient pas pour éteindre l'incendie au front, c'est qu'ils sortiraient par la porte du château pour contre-attaquer, ou qu'ils tenteraient un coup d'éclat avant de rejoindre le corps principal.
Il n'y avait aucune raison que l'état-major se préoccupe de chaque soldat de bas étage dans la mêlée. S'il jugeait mal la situation, il serait abandonné dans ce fort secondaire. Walm comptait travailler pour son salaire, mais n'avait absolument pas l'intention de mourir en vain. Il se retirerait en suivant les mouvements du baron Josh. Alors qu'il finissait d'arranger ses idées, il paya le prix d'un an passé à s'abrutir d'alcool : il manqua le signe avant-coureur d'une attaque qu'il n'aurait pas raté du temps où il était en service actif.
« À terre — ! »
Welm se jeta au sol par réflexe. Avant que son cri d'alerte n'atteigne les jeunes soldats, les mages de combat de la compagnie de mercenaires, qui s'étaient glissés à portée depuis l'intérieur du fort, fondirent sur la tour d'angle. Un choc lui effleura le dos, des débris pleuvaient. Il tenta d'évaluer la situation, mais la poussière voilait sa vue et empêchait la détection. Seuls de nombreux gémissements et cris croisaient l'air.
Walm se releva en rampant et sortit ainsi du nuage de poussière. La tour d'angle avait résisté à l'assaut furieux venu de l'extérieur, mais s'effondra misérablement sous les attaques magiques multiples venues de l'intérieur. Heureusement, il ne fut pas enseveli sous le bâtiment, et la magie ne le toucha pas directement. Le vertige léger et les acouphènes passeraient vite.
« Ils envoient des mages de combat à l'intérieur d'un château pas encore sécurisé... »
Les rares mages de combat sont traités comme des petits-fils chéris. Dans une situation où la confusion et les contre-attaques surprises sont plus que probables, l'Empire de Highserk ne fait pas avancer ses mages. Comme leur formation prend du temps et qu'ils sont peu nombreux, ce sont des troupes qu'on ne doit pas user. En y réfléchissant, Walm se rappela que l'adversaire était une compagnie de mercenaires. Qui plus est, des mercenaires des Nations insulaires, chez qui le bon sens des royaumes du nord ne s'applique pas.
Peut-être s'était-il un peu trop cru aguerri. Sans même s'essuyer la poussière, Walm grimaça en scrutant les environs. Karim hurlait. Kuwen, qui plantait encore vaillamment sa longue lance dans les soldats de Meisenav tout à l'heure, gisait sur le dos, étendu au sol.
« Le sang ne s'arrête pas !! »
Walm accourut et examina la blessure. Une lance de glace grosse comme le bras d'un homme adulte était plantée dans la cuisse, et le sang jaillissait sans fin.
« Kuh ! »
Walm avait vu maintes morts. De la sueur froide lui monta au front face à la gravité de la blessure. Les hémorragies des membres, surtout de la cuisse, sont souvent sous-estimées, mais il avait vu plus d'une fois des soldats qui parlais normalement s'éteindre en silence, vidés de leur sang. L'artère avait été épargnée, mais le corps de Kuwen, incapable de déployer une membrane magique, laissait s'écouler son sang — sa vie. Sans intervention, la mort surviendrait en peu de temps.
« Kuwen, reprends-toi. »
De par sa nature, il ne savait pas dire de mots doux. C'était à Karim, son ami d'enfance, qu'incombait le rôle de le soutenir. Walm se contenta d'énoncer les faits.
« Si on ne fait rien, tu mourras dissangué. »
S'il s'agissait de flèches ou d'armes blanches, on pourrait l'emporter tel quel, mais le problème de la lance de glace, c'est qu'après avoir exercé son action physique sur le corps, elle vole la chaleur corporelle et fond. Au moment où on le montrerait à un mage soigneur, la glace fondue aurait exposé la plaie, provoquant une hémorragie massive, et l'eau fondue entraverait la coagulation du sang et le déploiement de la membrane magique.
« A, aaah, Walm-san... je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir. »
La tour d'angle, à moitié privée de sa fonction défensive, voyait l'ennemi s'infiltrer par-dessus la muraille.
« Écoute bien. »
Devant le mur, les hommes du vicomte Barnes ; sur le flanc, la compagnie de mercenaires approchaient. Walm était accaparé par les deux jeunes gens, et les mages ennemis, croyant leur cible morte, reprenaient de l'entrain. Il ne restait plus de marge.
« Je vais retirer la lance de glace... et maintenant, Kuwen, je vais te cautériser. »
Le visage bleu de Kuwen comprit la situation, serra la main glacée de Walm en retour et acquiesça. Même les soldats endurcis peuvent mourir de choc. Quant à savoir si ce corps immature pouvait l'endurer, la main de Walm, qui tremblait sous le poids de la responsabilité, ne devait pas faiblir.
Le visage de la jeune fille avec qui il s'était séparé par la mort lors du combat de Dandurg lui traversa l'esprit. Walm mettait déjà tout son cœur rien qu'à cacher son trouble pour sauver un seul garçon. Combien avait-elle été admirable, cette fille qui avait guéri tant de gens au milieu d'une situation qui changeait d'instant en instant, au cœur de la Grande Ruée ?
À quoi bon ne penser qu'à ceux qu'on a perdus ? Il se réprimanda. Le garçon a foi en lui. Walm devait croire qu'il pouvait sauver quelqu'un, sinon rien n'avait de sens.
« Tu peux tenir. Accroche-toi. »
Il versa l'alcool distillé à usage médical qui l'avait tant tenté pendant la marche sur la plaie. La jambe de Kuwen tressaillit légèrement sous la stimulation de l'alcool. Walm attira le corps d'un soldat mort, découpa son manteau avec le couteau qu'il venait de retirer, et en fourra la moitié dans la bouche de Kuwen.
« C'est parti. »
En retirant la lance de glace, le sang jaillit de la plaie, privée de son barrage. Lorsque la flamme bleue touchait la blessure, le corps de Kuwen se cambrait en violentes convulsions. Le poids de Walm et Karim qui maintenaient le haut du corps l'empêchaient de bouger, et il ne pouvait qu'exprimer sa souffrance. Pourtant habitué à l'odeur de la chair brûlée, Walm sentit une amertume acide lui monter à la gorge par dégoût. Pathétique. Lui qui avait brûlé des dizaines, des centaines d'êtres humains, voyait son estomac refuser la réalité pour un seul garçon cautérisé.
« U, uu, a, uuuuu !! »
Le sang bouillonna instantanément, cautérisant la plaie avec les tissus environnants. Les narines de Walm captaient l'odeur de la viande qui grille, ses oreilles saisissaient distinctement les gémissements du garçon et le crépitement de l'humidité. Le garçon, en quête d'air, haletait en surventilation ; Walm serra sa main.
« Tiens bon. Tiens bon, bon sang !! »
C'était le vœu sincère de Walm. Kuwen, la conscience trouble, continuait de respirer. Il appliqua une pommade mêlée d'herbes médicinales et recouvrit la surface d'un tissu imbibé d'alcool.
Au fond, il ne savait que tuer. Les premiers soins de Walm s'arrêtaient là. Il fallait le laisser au repos, éviter la suppuration et le montrer à un mage soigneur.
Mais quelqu'un s'en mêlait. Walm fixa les soldats qui franchissaient la muraille et affluaient. Un groupe ivre de victoire à portée de main et de sang. La tour d'angle en avait trop tué. Elle réclamait de nombreuses offrandes, et ne se calmerait qu'avec la bénédiction du sang.
« Karim, écoute bien. Emmène Kuwen vers l'arrière du fort. C'est encore intact là-bas, et les Mawari du baron Josh y sont encore. »
« Euh, Walm-san, vous... vous faites quoi ? »
« Ils cherchent un partenaire de jeu. C'est bon. Je suis rodé à jouer, comme à faire jouer. »
« Fuyons ensemble. Maintenant, on peut encore. »
De douces paroles le tentaient. Si l'on ne pensait qu'à sa survie et à celle des garçons, c'était la meilleure option. Mais Walm n'était pas du genre à lâcher un travail à moitié fait. Bêtement, dans sa vie antérieure, il avait crevé d'un infarctus à force de surmenage et d'épuisement mental. L'idiotie ne se soigne pas même après la mort. Et puis, s'il fuyait maintenant, il trahirait ses camarades qui essaient de se relever en luttant pour vivre. Walm n'est pas assez malin pour commettre une telle infidélité.
La situation ne permettait déjà plus son retrait. Aucun soldat ne laisserait passer une proie aussi facile que ces trois hommes groupés pour les secours. Un ennemi planta sa courte lance.
Walm saisit la hache-lance qu'il avait jetée au sol, enroula la pointe de la lance dans la griffe unilatérale de la branche latérale pour la dévier, enfonça le poignet tel quel et lui creva l'œil avec le bout ferré. Sans un cri, l'ennemi s'effondra. Walm resta là, face aux suivants.
« Partez ! ! »
Pas un mot de plus. Les yeux écarquillés, il y mit toute sa pression pour dire qu'il ne fléchirait pas.
« Uu... bonne chance ! ! »
Le garçon qui hurlait cela entraîna son camarade en reculant. Le jeune homme encore immature était en train de devenir un vrai soldat. Walm regarda son dos s'éloigner, et découvrit ses canines aux intrus malpolis.