« Tu vas te marier. »
Il avait entendu ces mots alors qu'il n'avait que quatorze ans.
C'était manifestement un mariage arrangé.
Dans le souvenir d'Elric, son père, Hoven Portman, avait prononcé ces mots sans la moindre expression.
« Ta femme sera la fille du seigneur Wyvern. Elle a seize ans et elle est d'une beauté exceptionnelle. De plus, c'est une jeune fille bien élevée qui aime le jardinage ; elle ferait un bon parti pour toi. »
Elric n'avait pas compris les paroles de son père, à l'époque.
Non seulement cet ordre soudain de se marier était surprenant, mais surtout, il ne comprenait pas pourquoi une femme noble épouserait un Portman, quelqu'un d'une simple famille de marchands.
Il avait posé la question, mais son père ne lui avait jamais donné de réponse.
Intrigué, il avait interrogé d'autres adultes, mais ils s'étaient montrés tout aussi muets.
Finalement, le garçon, qui ne savait même pas ce qu'était une femme, avait été emporté par un courant qu'il ne pouvait pas maîtriser, et il l'avait épousée.
Le jour de la cérémonie de mariage finit par arriver, en automne, la saison la plus abondante de l'année pour la terre.
Les événements de ce jour-là étaient si frais dans l'esprit d'Elric qu'il pouvait encore se les rappeler distinctement, même maintenant, plus de dix ans plus tard. C'était vraiment un monde étrange pour lui à l'époque, presque étranger à son esprit d'enfant, pour ne rien dire de plus.
« Tyria Wyvern. »
Il y eut d'abord ses cheveux blonds et souples, qui ressemblaient aux champs de blé du domaine des Wyvern, puis des yeux doux qui rappelaient de jeunes pousses, d'un vert tendre, exhalant la douceur. Sa peau d'un blanc pur avait la couleur de la farine, et ses lèvres étaient d'un rouge vif, comme des cerises dénoyautées et collées ensemble.
Sa voix était rauque, mais sa prononciation était nette et, avec un fort appui à la fin de chaque mot, son propos était facile à comprendre.
Sa posture droite et ses mains légèrement serrées, qui paraissaient assez fragiles pour se briser si on les tenait trop fort, avaient pourtant quelque chose d'obstiné et exhalaient l'élégance.
En une formule : elle était mystérieuse et élégante.
C'était une jeune fille qui faisait songer à une fée faisant la sieste parmi les boutons de fleurs.
Enfin, il y avait sans doute une meilleure façon d'exprimer sa première impression.
Quant à ses propres sentiments, pour la première fois, le jeune Elric s'était mis à regretter son passé, ce temps où il fuyait les livres pour aller se battre à droite et à gauche.
« Elric, dis bonjour. »
« Bonjour... »
Sa voix avait déraillé.
Il avait ressenti une bouffée de gêne devant tout ce qui la séparait de lui, alors que deux ans seulement les séparaient.
Il avait eu l'impression qu'on lui avait fourré une boule de feu à l'intérieur du corps, qu'on l'avait saisi par les cheveux et secoué jusqu'aux racines.
Tout était si confus, et au milieu de tout cela, une pensée lui revenait sans cesse.
Il comprenait qu'il était désormais marié, et lié à cette personne pour le reste de sa vie.
À l'époque, il n'avait pas les mots pour définir cette sensation étrange et chatouilleuse dans sa poitrine ; mais avec le recul, c'étaient les sentiments d'un premier amour.
Le mariage fut une petite affaire, à laquelle n'assistèrent que les familles des époux, sans invités particuliers.
La jeune fille de seize ans qui remonta l'allée ce jour-là, dans une robe de mariée blanche, lui avait fait découvrir la notion de sexe opposé.
Elric maintenait les coins de sa bouche vers le bas, gêné à l'idée qu'il avait envie de rire pour une raison qu'il ne comprenait pas.
Au moment de l'échange des anneaux, un sourire lui avait échappé malgré lui, et il avait dû le réprimer aussitôt, ce qui lui avait fait froncer les sourcils.
Une fois ce moment passé et se retrouvant seul, submergé par la curiosité, il avait interrogé son majordome.
« Pourquoi est-ce qu'elle m'épouse ? »
L'angoisse.
C'était probablement cela.
Et si elle ne l'aimait pas et rompait le mariage ?
Et s'il ne revoyait jamais cette jeune fille ?
Sur ces pensées, Elric avait saisi le col de son majordome et l'avait secoué en exigeant la vérité, et le majordome avait fini par parler à contrecœur.
« C'est un mariage stratégique. »
La vérité était bouleversante.
Du moins pour l'Elric Portman de quatorze ans.
« Le vicomte Wyvern est pauvre. Il n'a même pas les fonds pour se soutenir comme noble, et il croule sous les dettes. Alors il nous a demandé de vous marier à sa fille en échange d'un prêt pour rembourser ses dettes. En retour, cela nous permettrait d'entrer dans les rangs de la noblesse. »
Comment un jeune garçon aurait-il pu comprendre le marché complexe qui s'était conclu à travers ces différentes relations ?
Elric, qui avait le talent de saisir le contexte et l'essentiel de ce qu'on lui disait, n'avait retenu qu'un seul fait.
« Alors, elle m'a été vendue ? »
Le majordome n'avait pas répondu.
Il l'avait sans doute fait pour éviter de dire quoi que ce soit qui offense son jeune maître, mais pour le jeune Elric, son silence avait ressemblé à une confirmation.
Elric avait eu le sentiment d'être devenu le méchant au centre d'un marché ignoble visant à vendre cette jeune fille.
C'était le plus grand sentiment de désespoir et de culpabilité qu'il eût jamais éprouvé en quatorze ans d'existence.
Pour un garçon qui rêvait d'être chevalier, le fait d'acheter la vie d'une jeune fille paraissait extrêmement répugnant.
Elric voulait expliquer toute la situation à celle qui était désormais sa femme, dissiper tous les malentendus.
Même si personne ne lui avait rien demandé de tel, il se hâta comme s'il était poursuivi, en direction de l'endroit où devait se trouver son épouse.
Mais alors, il entendit quelque chose.
« Snif... »
Un petit sanglot s'échappa de derrière la porte fermée.
Il n'y avait aucun doute sur celle à qui il appartenait.
La voix de la jeune fille qui l'avait salué résonnait encore aux oreilles d'Elric, lui rongeant le cœur.
Même ses sanglots étaient rauques et nets.
Désormais, c'étaient ses sanglots, et non son salut, qui étaient gravés dans l'esprit d'Elric comme une inscription.
Sentant son cœur cogner dans sa poitrine, Elric s'enfuit de là.
Il essaya de comprendre pourquoi elle pleurait.
Peut-être était-elle triste d'avoir été vendue. Peut-être était-ce la douleur de quitter sa famille.
Les raisons possibles étaient nombreuses, mais sur le moment, Elric était tourmenté par des suppositions qui le faisaient se sentir plus mal encore.
'Elle ne m'aime pas !'
Elle pleurait probablement parce qu'elle n'était pas contente de la personne qu'elle épousait.
Elle souffrirait toute une vie à regarder son visage.
Il ne pouvait pas être le méchant qui la tourmentait.
La peur d'être détesté par cette jeune fille s'il continuait ainsi dévora Elric.
Avec le recul, c'était une idée absurde ; mais pour le jeune Elric de l'époque, ce fut un événement considérable, qu'on pourrait considérer comme son unique objectif.
Aussi Elric décida-t-il de faire annuler le mariage.
Il alla droit voir son père, qui refusa, sans surprise.
« Ne te comporte pas comme un enfant. »
Sur ces mots froids, son père tourna les talons et s'éloigna.
Elric s'accrocha à lui et s'y suspendit, mais en vain.
C'était le comportement d'un homme qui, de toute sa vie, n'avait jamais adressé un sourire à Elric.
Après tout, Elric était un enfant né en dévorant sa propre mère.
Elric savait très bien qu'il était un tel être aux yeux de son père.
Il avait entendu toute sa vie combien son père avait pleuré aux funérailles de sa mère.
Aujourd'hui encore, cela alimentait les commérages de leurs domestiques.
Comme Elric refusait de renoncer, son père dit :
« Tu es un noble, maintenant. Comporte-toi comme tel. »
« Mais... »
« Sois de sang-froid. Mets la raison au-dessus de l'émotion. Ne te laisse ébranler par rien. »
Son père parla longuement ce jour-là, ce qui était inhabituel.
Et chaque mot était imprégné d'une froideur glaciale.
« Fais ce pour quoi tu as été élevé. »
Elric ne put retenir son père tandis qu'il se détournait.
Il aurait dû déverser sa colère sur lui, mais il la contint.
Il paraissait vain de vouloir sauver une relation à laquelle il avait déjà renoncé.
Plutôt que de se complaire dans son ressentiment, Elric se concentra sur le sauvetage de la jeune fille.
Sans l'aide de son père, il se tourna ensuite vers les domestiques de la maison.
Mais, sans surprise, aucun d'entre eux ne voulut l'aider.
Qui écouterait les paroles d'un garçon de quatorze ans demandant l'annulation d'un mariage ?
Il avait l'impression d'être tout seul au monde, mais il ne pouvait pas renoncer.
Finalement, Elric en vint aux mesures extrêmes.
Il fugua.
'Si je disparais, le mariage sera annulé. Tu n'auras plus à être triste à cause de moi. Tu pourras retourner dans les bras de ta famille, et mon père sera dans un très grand embarras.'
C'était un héroïsme puéril, et le pas d'un cœur fragile qui redoutait d'être détesté.
C'était aussi une forme de vengeance contre son père, qui avait prononcé des mots assez tranchants pour lui laisser de profondes cicatrices dans le cœur.
'Va te faire foutre.'
Avec environ trois pièces d'or en poche et une épée d'acier toute neuve, reçue en cadeau pour son treizième anniversaire, attachée à sa taille, Elric célébra sa fugue avec une bouteille de vin, le soir même du mariage.
Tremblant d'une peur et d'une culpabilité qui lui ébranlaient l'âme, il espéra sincèrement qu'elle ne le détesterait pas.
Il s'enfuit du domaine et du pays, résolu à échapper aux yeux de son père.
C'est à ce moment-là que sa capacité innée à agir se révéla utile.
Il n'hésita pas sur ce qu'il ferait de l'étape suivante de sa vie.
Heureusement, Elric avait appris le maniement de l'épée et la manipulation du mana auprès d'un chevalier.
Il décida qu'il lui suffisait de vivre par l'épée.
« Hmm ? Tu veux devenir mercenaire ? »
C'est ainsi qu'il devint mercenaire.
Et,
« Je m'appelle Kasha. »
Il abandonna son nom, Elric Portman.
Et il vécut ainsi pendant dix ans.
Ce n'était pas parce qu'il nourrissait encore cet esprit héroïque qui voulait sauver la jeune fille.
De telles pensées s'étaient effacées depuis longtemps.
Ce qui le retenait de quitter le champ de bataille, c'était son ressentiment envers son père, qui ne l'avait pas cherché depuis sa fuite.
Bien qu'il se fût conduit indignement et qu'il fût celui qui était parti, n'était-il pas dans la nature humaine d'aimer sa progéniture ?
Il ne pouvait pas contenir la colère qui grandissait en lui comme un feu de forêt, alors il s'en servit de combustible ; et ainsi, au lieu de manier l'épée pour vivre, il la maniait pour évacuer la frustration qui était dans son âme.
À un moment donné, il se mit à manier l'épée pour mourir.
Elric partait à la guerre sans se soucier le moins du monde de son bien-être ; et pourtant, il survivait et devenait la terreur de ses ennemis.
Un mercenaire maniant une épée sans garde, le corps sans défense, à la recherche de sa prochaine mise à mort.
Voilà l'histoire de la naissance de l'un des Sept Grands Maîtres du Continent : Kasha, le Démon de l'Épée.
Voilà une histoire que seul Elric connaissait.