67e jour, nuit. Boutique de souvenirs, succursale de l'orphelinat.
Ils pleurent, ils viennent juste de retrouver le sourire et les voilà qui hurlent de chagrin. Parce qu'ils sourient ne veut pas dire qu'ils vont bien, parce qu'ils rient ne veut pas dire que leurs blessures sont guéries, alors ils pleurent. Les larmes débordent, les sanglots les secouent, ils s'accrochent et supplient désespérément, à bout de souffle, éperdus, hurlant leur désespoir.
« Je viendrai avec toi ! C'est ensemble pour la vie, je travaillerai dur, ne me laisse pas derrière ! »
« Moi aussi je travaillerai, je ferai le travail comme il faut ! Je grandirai vite et je pourrai porter de grosses charges ! »
« Je ne veux pas que grand-frère et grande-sœur partent ! Moi aussi j'irai avec eux ! »
« Non ! Ne m'abandonne pas ! Je ne mangerai plus à m'en faire exploser le ventre, je saurai me contenter de peu ! »
« Je serai sage, je ferai la gentille fille comme il faut, alors… alors… »
« Waaaaah ! Ne pars pas ! N'abandonne pas ! Je travaillerai bien et je ne mangerai pas trop ! »
C'était l'enfer des orphelins hurlant à la mort. Ils s'accrochent et ne lâchent plus, hurlent pour de vrai, alors c'est un vacarme d'enfer, non ? Parce qu'ils hurlent en pleurant juste à côté de mes oreilles, en surround, en son 3D, en plein concert live !
« C'est bon, grand-frère part juste en course, on se revoit tout de suite, d'accord ? Il a un tout petit travail super-super-important à faire. Tout va bien, c'est promis ! »
Les déléguées essaient de les calmer, mais ils hurlent comme si le feu leur avait pris, n'écoutent pas un mot, la situation ne se calme pas. Ce n'est pas la raison, c'est l'émotion qui tremble de peur, alors ils n'arrêtent pas de pleurer.
Apparemment, on leur a dit que je rentrais à la Frontière demain. Les filles partiront aussi avec un peu de retard. Enfin, bon, emmener les gamins en pleine armée, c'est quand même un peu chaud, non ? Enfin, contre l'ex-armée du premier prince, ça passerait peut-être, mais une guerre avec des mômes, ça ferait un assaut « at home » !
Mais j'ai peut-être trop pris ça à la légère. À la capitale, les gens normaux, les épouses, sont plutôt sympas, et tant qu'il n'y a pas de nobles ni de marchands du Pays Marchand, les orphelins sont bien traités. Du coup, je me suis dit que les laisser ici, ça irait.
Qu'est-ce que c'est que cette idée ? Ils ont frôlé la mort dans le désespoir, ils ont juste survécu. La maison est devenue propre, les gens qui aident se sont multipliés, ils mangent à leur faim, ils ont un vrai travail qui paye, mais c'est tout. Pas question qu'ils n'aient pas peur d'être abandonnés dans une ville où personne ne les a aidés. Et ce n'est pas parce qu'ils sont devenus affectueux et pleins d'énergie que des orphelins qui ont perdu leur famille n'auraient pas peur qu'on les laisse derrière. L'émotion tremble de peur, pas la raison : les mots « c'est bon » n'ont aucun sens.
Même s'ils sourient à pleines dents, ils ont été blessés, ont souffert, ont pleuré, ont été piétinés bien plus qu'il n'en faut. Pas un brin, pas une once, pas l'ombre d'un « ça va ». Un peu de réflexion et c'est évident, c'est la base : je n'ai pensé qu'à l'après, en me disant que la capitale serait plus sûre, sans me soucier une seconde des orphelins, de ce qu'ils ressentent. Alors quand ils hurlent, s'accrochent, braillent dans mes oreilles, je n'ai pas un mot à répondre.
Le petit animal avait raison. Il a un peu trop mangé ces temps-ci et vire au tanuki, mais c'est lui, qui courait partout avec les orphelins et avait régressé en gamin, qui avait capté leurs sentiments. Parce que c'est lui qui a le plus pleuré, le plus souffert, depuis qu'on l'a emmené dans l'autre monde. Il savait, parce qu'il a souffert d'être séparé de sa famille, et moi je n'avais rien compris.
« La capitale, c'est plus sûr », ça ne vaut que pour les monstres. C'est parce que c'est la capitale que leurs cœurs tremblent de peur. Même si on leur dit « c'est bon maintenant », même s'ils ont connu quelques jours de bonheur, les orphelins ne pourront plus faire confiance à cette ville du fond du cœur. Ils sont blessés si profondément. Ils ont vécu en étant blessés. Une belle maison, un futon chaud, de bons repas, pour eux c'était juste du bonus. Ils venaient juste de pouvoir sourire en paix, et tu les laisses tomber ? C'est être laissé derrière qui fait peur. Ils avaient peur de se retrouver seuls quand quelqu'un disparaît. C'est pour ça qu'ils se sont entraidés, accrochés à la vie. C'est pour ça qu'il ne faut pas les laisser. Le petit tanuki avait raison. Même avec son ventre tout rond, même si en fait c'est lui qui ne veut pas quitter la petite orpheline, il avait raison.
Alors, je les emmène à la Frontière. Je finis tout, et tout le monde à la Frontière.
C'est pour ça que j'y vais, pour tout finir.
Le système de défense ici est plus que parfait, le reste dépend de l'vieux lécheur. Plus tard, je ferai aussi mithralliser l'épée maudite et l'équipement, renforcement forcé par l'extérieur pour tout booster.
L'intérieur, c'est le corps et l'âme qu'on forge ensemble dans un entraînement forcé à coups de baffes, en cours de transmutation en un truc bizarre ? Bah, c'est un garde du corps, plus il est fort, mieux c'est, et l'entraînement doit le faire passer au niveau supérieur. La possibilité qu'il crève en montant trop haut n'est pas nulle, dit l'expérimenté qui a frôlé le trépas maintes fois en regardant le ciel lointain, mais s'il crève, je le jette en souterrain.
Cet vieux est fort, mais il est trop malin pour son bien, son style a trop de fioritures. Créer une ouverture pour l'appâter, c'est de la technique, mais une ouverture reste une ouverture, qu'on l'ait faite exprès ou qu'on l'attende ! Enfin, il va se faire taper. Avec l'effet régime, corps et esprit doivent être bien gainés. On dirait qu'on entend ses cris de loin, c'est pénible.
« Dit donc, vu que c'est ultra-bruyant, ferme-la et prends ta raclée ? Les cris de l'vieux, personne n'en veut, et même les voisins et les gens du sous-sol se plaignent ? Avant les voisins, c'est la boutique de souvenirs qui croule sous les plaintes ? Parce que moi, la déléguée en armure qui crie, gémit, halète, j'adore, mais les halètements de l'vieux qu'on tabasse, non merci. Et si au lieu d'haleter, il rendait l'âme direct ? Mort, ça serait silencieux, non ? Genre ça ? »
« Haa… haa… haa… Si mon souffle s'arrête, je suis mort, tu sais ? Mais bon, contre une épée, j'avais confiance pour ne pas perdre même si je ne gagnais pas… Mais là, il n'est même pas un adversaire… »
L'vieux, en capacités physiques pures, est au-dessus de la déléguée en armure. Il a déjà dépassé le niveau 100.
Certes, pour un lécheur, sa technique est haute, son expérience profonde, il a son style à lui et sait s'adapter à l'adversaire. Il manie l'épée fort, vite, tranchant, souple, précis, et use de son corps. Mais il n'a pas le coup qui finit tout en un coup. Il n'a pas le moyen de détruire l'impossible. L'inévitable, il ne peut pas tout l'esquiver. C'est un manieur d'épée hérétique, changeant,幻幻, mais il combat dans le cadre du bon sens.
« L'vieux, t'es un abruti, mais tu reflechis trop. Fais plus l'abruti, non ? Parce que t'es un abruti, c'est parce que tu réfléchis que tu ne suis pas. Bouge avant de penser, pense en bougeant, c'est comme ça. Si tu t'accroches aux petites astuces, tu ne suis pas le flux et tu te fais larguer. C'est comme quand tu as essayé de piquer les champignons pour ta sœur, c'était bien, c'était l'abruti correct. »
Sûrement qu'il n'a jamais combattu pour lui-même, même inconsciemment, alors il se met en réception sécurisée. Pour les médicaments, pour les camarades, pour la protection, pour l'objectif, tout, c'est pour sa sœur. Alors qu'il se fasse taper à mort, c'est mieux. Parce que moi aussi je me fais taper, alors tout le monde doit se faire taper encore plus ! Si se faire taper le rend frustré, s'il veut gagner, ça devient *son* épée. Si ce n'est pas l'épée qu'il a désirée, on ne peut pas y mettre sa vie. Enfin, y en a qui risquent leur vie mais leur tranchant part en vrille et ils ne font que des attaques imprévues qu'ils n'ont pas voulues, alors qu'ils gèrent leur épée eux-mêmes.
Allez, vite, faisons le dîner. Il faut nourrir la sœur et les orphelins, et ceux qui ont trop mangé, aujourd'hui la déléguée en armure est là, alors ce sera *one more set*, *one more time*, ils vont être occupés. Moi aussi, *nyan nyan mon mon time*, je vais être super occupé, alors vite, le dîner. Parce que regarder l'vieux se faire taper, c'est pas drôle.
Il faut faire des provisions, c'est la course. Faisons une montagne de trucs assez bons pour qu'ils sourient en faisant le gardiennage.
Le petit animal, un peu bedonnant, qui risque de « se transformer » en tanuki géant puis en fille-shōjō, m'inquiète, mais s'il y en a plus qu'ils ne peuvent en manger, ils ne pleureront pas pour la bouffe. J'aurais dû mettre au point la « congélation » et la « séchage » par la magie, mais comme je n'arrive toujours pas à faire des ramen, je ne voyais pas l'intérêt du freeze-dry et j'ai remis à plus tard. Mais les orphelins, la cuisine, ils gèrent ? Je mettrai des sprinklers pour l'incendie, et je demanderai une aide-ménagère pour l'absence. Oui, des conserves aussi !
« Wah ! Un festin comme une montagne ! »
J'en ai fait trop ? La salle à manger est étroite, la montagne de festin va s'effondrer ?
Bon, j'ai fait le Byōdō-in, mais il est petit, alors l'arrière, c'est un bâtiment en bois normal à deux étages, pas spécialement géant, mais c'était spacieux quand même… trop fait ?
Ah , c'est vrai, Slime-san et les abrutis ne sont pas là. J'ai calculé la ration journalière *avec* eux, du coup pour une semaine, ça fait une montagne. C'est ça, les bestioles qui mangent au seau sont encore en pleine piraterie, elles rentrent direct à la Frontière, alors c'est trop, mais c'est le quartier pauvre, s'il en reste, on distribue. Trop, c'est jamais assez ! Parce que s'ils ont l'angoisse de ne rien avoir à manger, une montagne qu'ils ne peuvent pas finir, ça les rassure ! Si le tanuki se transforme, c'est son karma.
« Bon, je pars au matin, alors tant que la princesse, papa Meri et les autres n'arrivent pas et que le second prince n'est pas capturé, je compte sur vous pour la boutique. La déléguée en armure part avant, mais une fois fini, vous filez à la Frontière dans l'ordre. Les filles de la filature gèrent les consignes. Moi, je gagne du temps en les bloquant au fond de l'abîme, et je les plume jusqu'à la dernière pièce pour me faire de l'argent de poche, alors ici, c'est bon ! »
« On s'inquiète, mais bizarrement, ça a l'air super 괜찮아 ! »
La réunion se passe sans accroc, le repas aussi, la montagne fond à vue d'œil. L'apparition de la géante fille-shōjō semble inarrêtable ! Il va falloir bientôt un bol *My* dédié pour la vice-déléguée C.