Je n’ai aucune affaire à voir avec des types en noir arrivés au milieu de la nuit. L’équipe principale qui a fait irruption par l’entrée a probablement été engloutie par Slime-san ; elle n’avait pas l’air délicieuse, alors il va sûrement les recracher, mais ils ne pourront pas s’enfuir. Tous ceux qui ont sauté par les fenêtres sont morts, parce que quand on se jette dans une fenêtre bardée de fils tendus, on se coupe généralement en deux ? C’est bien la moindre des choses en bon sens commun, non ? Après tout les signaux d’alarme que j’ai lancés comme ça, me renvoyer des vieux types complètement incompétents n’est autre que la punition méritée pour leur nullité !
Ils ont dû essayer de prendre d’assaut huit chambres en même temps avec leurs huit hommes, mais le dispositif de sécurité est parfaitement rodé. D’ailleurs, si on fonce à toute vitesse pour sauter dans une fenêtre, on finit inévitablement découpé en morceaux, non ? On sentait bien qu’ils comptaient utiliser du poison, mais presque tout le monde est mort sur le coup. Sauf un, qui traînait encore des blessures.
Tout le monde semblait avoir repéré leur approche grâce à Détection de présence et Recherche de présence, et avait déjà fini d’équiper ses armes. Se poser la question de savoir pourquoi un con tient encore un gigantesque boomerang à l’intérieur relève du jeu dangereux où perdre est assuré. Non, je ne dois pas m’y engager, sinon ça va durer trop longtemps ! C’est là que mon talent pour passer outre est mis à rude épreuve ! Ne viens pas me tester maintenant ! J’ai la pression !
Nous nous dirigeâmes ensuite vers le manoir du seigneur avec les survivants ainsi qu’avec les assassins vieillards attrapés par Slime-san. Il y avait forcément quelque chose derrière cette attaque. Même sans raison valable, ce genre de bougnols ne servaient à rien.
Je laissai aux déléguées du comité le soin de transférer les assassins vieillards et filai directement vers le manoir.
Malgré l’heure tardive, un feu de camp était allumé et des soldats montaient la garde. La phase d’alerte semblait révolue.
« Bonsoir ? Vous vous attendiez à quoi ? Rien ne s’est passé ici. Des vieillards sont venus à l’auberge et, croyez-moi ou non, ils étaient TOUS des vieillards ! Sur combien de mauvais présages comptez-vous donc que j’ai pu empiler ? Pourquoi m’envoyer exactement zéro belle femme assassin ? Pourquoi est-ce que ce sont toujours des vieux types qui débarquent chez moi ? Si c’était moi aussi, je comprendrais, mais si seulement moi je n’avais que des vieillards tandis que ma partie aurait droit à des beautés assassines, je refuserais catégoriquement ! Je demande un échange ! C’est de la discrimination, donc plus jamais de vieillards ! »
Un de ses adjoints vint jusqu’à la porte pour nous accueillir, mais comment expliquais-je qu’on traversait ce domaine sans aucun embarras ? Les gardes ne nous arrêtaient jamais, on ne nous demandait même pas notre nom, encore moins la raison de notre visite. On nous laissait avancer librement, mais à quoi pouvait bien servir une porte dans ces conditions ?
« Je vous présente nos excuses pour cette alerte nocturne. Une seule recrue a été légèrement blessée. Le poison a été utilisé, mais la potion antivénin élaborée par Haruka nous a permis de contenir les dégâts. Sans équipement résistant aux états anormaux, nous aurions tous péri instantanément ou n’aurions pas eu le temps d’être soignés à temps ; c’était un venin particulièrement redoutable. Nous n’avons pas réussi à faire de prisonniers ennemis, mais tous semblaient être des hommes, bien que nous n’ayons pu vérifier s’il s’agissait spécifiquement de vieillards. »
Aucun dommage sérieux n’était à déplorer. J’avoue avoir pensé que ce serait gérable face à une telle menace. Mais ce qui me manquait de clair, c’était leur niveau réel : tous semblaient faibles. Alors comment avaient-ils pu traverser le faux labyrinthe ? Impossible qu’une bande de boulets pareille y soit passée sans encombre.
Pendant que je discutais avec Meri-papa, les déléguées du comité firent entrer les vieillards arrêtés. Puis, la petite suivarde arriva avec son rapport. Elle avait été un peu lente à dépêcher, mais elle tenait bien le morceau. Son sourire fier en disait long.
« Il semble qu’ils aient commencé à parachuter des troupes par les airs en utilisant des créatures volantes nommées Balloon-Bat. Des espions se sont également infiltrés, distincts des assassins. Nous lancerons enquêtes et arrestations dès l’aube, restez vigilants d’ici là. Nous n’avons pas encore pu compter leurs effectifs exacts, mais ils ne doivent pas dépasser vingt ou trente individus. Ils sont tous censés être équipés de manière légère. »
On parlait visiblement de monstres ressemblant à des ballons capables de léviter. Je n’avais pas envisagé l’existence d’un transport aérien de troupe, mais ces bêtes semblaient assez rares et peu nombreuses. Dans ce cas, il suffirait de les abattre en combat aérien. Avec des ballons, ils feraient des cibles fixes et faciles à détruire. De mon côté, j’avais Slime-san capable de flotter et ma propre compétence Marche dans les airs ; les assauts aériens étaient clairement ma spécialité. Je n’avais toujours pas découvert comment les faire atterrir proprement, mais tant qu’on frappait avant de toucher le sol, on pouvait impunément me qualifier de vétéran. Pour le Roi des abattages et le Roi des chutes, j’avais toute ma confiance.
« Ne serait-il pas préférable de décampers pour la nuit et de gagner le château du faux labyrinthe ? Depuis le château de Muri-Muri, nous pourrions intercepter les envahisseurs immédiatement sans rester dans une posture défensive passive. Et puis, on sent bien que des renforts arrivent désormais depuis la surface. »
Comme il existait encore des donjons inexploités des deux côtés, le déplacement n’était pas problématique. La boutique de produits variés disposait d’un stock largement suffisant pour l’instant. Le seul problème résidait dans l’employée qui passait commande systématiquement sans réfléchir. Tant qu’on s’éloignait de l’auberge, elle finirait immanquablement par trouver la adresse pour nous relancer. Et après le village, quel serait le prochain point de chute ? Inutile de chercher la réponse.
La présidente du comité semblait avoir achevé la remise des vieillards assassinés ; elle s’avança vers moi et inclina profondément la tête. Qu’est-ce qui lui prenait ?
« Seigneur d’Omui, veuillez excuser cette nuisance nocturne. Des assassins ayant fait irruption à l’auberge, nous vous présentons les captifs que nous avons récupérés. Avez-vous bien pris connaissance des faits et compris la situation ? Je doute que vous ayez mieux saisi l’affaire que notre ami Slime-san, mais souhaitez-vous que nous isolions provisoirement Haruka par mesure de précaution ? »
« Vous n’avez nullement à vous excuser. Normalement, c’est nous qui devrions assurer la protection de notre ville et de ses habitants ; il serait de bon ton que ce soient nous-mêmes qui demandions pardon. Au contraire, je vous suis infiniment reconnaissant d’avoir neutralisé la menace qui planait sur les murs. En tant que seigneur de cette cité, je tiens à exprimer publiquement notre gratitude commune. »
Meri-papa adoptait soudain un ton glacial et cérémonieux. Pourtant, quelques instants plus tôt, il mijotait encore des choses du style « Hé merde, la file d’attente pour le fauteuil de massage est interminable, tu pourrais pas m’en fabriquer un deuxième vite fait ? ». Jouait-il un personnage ? Effectivement, sans ce registre pompeux, personne ne l’aurait pris pour un noble. D’autant que sa tenue mimait celle d’un simple soldat, tandis que son adjoint paraissait bien plus chic que lui.
Mais pourquoi envoyer de simples sbires aussi médiocres pour tenter un assassinat ? Cette opération ne faisait que rendre les déplacements des autres espions plus périlleux. S’ils avaient tout de même agi, c’est qu’il y avait une logique cachée. Une diversion, peut-être ? Or, ni le vrai seigneur ni moi-même n’étions absents. Y avait-il vraiment une cible principale ailleurs ?
« Ah oui ! Où est donc la jeune princesse ? Et quid des membres de la famille Meri ? »
Si un risque subsistait, il concernait nécessairement les otages : la famille Meri, ainsi que la princesse, qui cumulait les titres de royale et de général. Cela impliquait l’existence d’une vraie cible prioritaire. Assez importante pour sacrifier des sbires inutiles et orchestrer toute cette manœuvre. Je devais vérifier s’il s’agissait d’un attentat contre sa vie ou d’une tentative d’enlèvement. Dans ce dernier cas, ils cherchaient probablement à la délivrer. Je devrais donc la ramener sain et sauve ; rester ici accroîtrait le risque de passer pour un traître.
« Elles sont déjà pleinement armées et retranchées dans le manoir. Mériel est parmi les plus qualifiés parmi les chevaliers de la frontière. Quant à la Demoiselle Chevalier, elle excelle comme la meilleure épéiste du royaume ; impossible qu’on vienne les troubler. Nous avons également placé des soldats en faction. »
Ni Détection de présence ni Chercheur de traces ne relevaient le moindre signal.
« J’vais aller jeter un œil, mais si personne ne me suit, le pire scénario du « Kyaaa H » pourrait arriver, ce qui serait catastrophique. J’ai laissé ma robe chinoise à l’auberge, mais toi en collant de scène mène au danger, hein ? Attends, pourquoi les otakus et les crétins lèvent-ils la main sur ce cri ? Si un mâle supplémentaire arrive juste après, ça ne règle rien du tout, c’est pire ! On n’est plus dans l’analyse, c’est l’assaut pur et simple ! Et surtout, habituellement invisible, pourquoi diable arbores-tu soudainement autant d’enthousiasme à cet instant précis ? À quel point gonfles-tu l’imaginaire avec ce fameux « Kyaaa H » ? Moi-même avoue-le, un petit espoir germe parfois, mais jusque-là, chaque attente s’est soldée par un vieux type quelconque. Dans ce monde-ci, à peu près tout tourne autour des vieillards, n’est-ce pas ? Les anciens vétérans en parlent souvent avant de fondre en larmes, mais imagine : si je fonçais dans ma chambre et qu’un vieux boulet y poussait ce cri… eh ben je le calcinerais. Oui, je réduirais ce manoir entier en cendres, putain ! »
« Ne brûlez surtout pas le manoir ! » cria la voix collective de tous présents.
La conversation n’avançant pas, je décidai d’envoyer la présidente en armure, puisque la princesse avait développé un lien privilégié avec elle. Par sécurité et au cas où, Slime-san resta à l’auberge.
Allais-je tenter de la convier à une sortie discrète ?
L’aube approchait. Je parcourus la ville à grande vitesse puis sortis par-delà les remparts. Personne ne me suivit, ni Détection de présence ni Chercheur de traces ne détectèrent la moindre trace. La suiveuse l’avait essayé aussi, mais elle échoua lamentablement devant mes défenses spatiales. Exagérions-nous ? Ou visaient-ils réellement une autre cible ? Avec les vingt-neuf camarades de classe présents et la présidente blindée, la défense du manoir atteignait le niveau d’une forteresse imprenable. Que l’ennemi vise la vraie princesse ou Meri-papa, ses mains trembleraient. Après tout, la déléguée bourreau y était postée, un entraînement au maniement du bâton idéal en prime.
Je lançai donc un faux appel au secours, mais rien ne répondit. Devais-je conclure que mon indice d’affinité était simplement inexistant ? Je sortis seul, sans défense apparente, et personne ne daigna sortir de l’ombre. Quel excentrique courait frénétiquement dans les ténèbres précédant l’aurore. Je m’éloignai encore un peu plus du centre-ville avant de me demander s’il ne fallait pas faire demi-tour.
Aucun signal n’apparaissait sur mes senseurs. Pourtant, cette sensation, je l’avais déjà croisée ?
Une lame jaillit de l’ombre de mes pieds. Je tentai de la saisir, mais elle avait l’air quelconque. Néanmoins, elle possédait une compétence intégrée ; la revendre à l’armurier devrait rapporter quelques pièces supplémentaires à mon pécule.
Et cette main qui offrit l’épée restait figée dans l’obscurité ? Elle ne ferait rien sortir d’autre, apparemment. D’ailleurs, pourquoi l’argent autre que mon argent de poche disparaissait-il mystérieusement ? J’avais pourtant fait les gros stocks, mais mon portemonnaie se vidait sans cesse. Aussitôt mon budget hôtel épuisé, on me grondait et on me saisissait le reste ; du coup, je retombe à zéro. Dès lors, même ce petit revenu représentait une aubaine précieuse. Je surveillais donc la main surgie de l’ombre en espérant un nouvel item, mais elle continuait à trembloter sans bouger ?
« Hmm, pas prêt de sortir autre chose, hein ? Si tu avais un marteau ou un objet similaire à me filer, ça m’arrangerait, car je pourrais le revendre cher. Pas besoin de te presser, mais lâche le prise ! Avoue que j’ai pas mal d’espoirs en toi, là… »
« …… »
Elle restait contractée. Il ne restait plus rien ? Apparemment, elle n’avait plus de masse. Les Morning Stars étaient rares et très rentables, mais en possédait-elle ?
« Ça ne te force pas trop si tu me donnes juste une lame, au passage ? Disons carrément du liquide, ça m’ira parfaitement. Enfin, n’importe quel objet de valeur ferait l’affaire. Vide complètement ta besace, pas de souci ! »
« …… »
La jeune femme qui finit par émerger de l’ombre, visiblement contrariée, n’était en réalité ni une superbe assassine ni une simple suivante, mais une agente d’élite chargée de renseignement et d’escorte, coiffant le tout d’une tenue de domestique élégante. J’avais beau réussir à la pousser dans une impasse près de la grotte pour la ramener et l’interroger sous la contrainte, elle avait anticipé la manœuvre. Avant même que je ne puisse extraire quoi que ce soit, elle avait tout balancé. J’avais pourtant déjà sorti mon savon moussant liquide pour la circonstance…
L’objectif de la servante était clair : reprendre possession de la princesse. Embaucher des tueurs pour créer une diversion pendant que ses agents sécurisaient la fuite. Les autres espions devaient simplement organiser les voies d’extraction.
« Tu savais que si tu avais juste demandé de ramener la princesse, je l’aurais conduite saine et sauve sans broncher, non ? »
« N’avait-on pas retenu Shaliseless en otage ? Votre Altesse est-elle indemne ? À l’annonce de sa capture, j’ai craint le pire ! Je me suis affolée en imaginant qu’on ait pu lui faire subir des choses indécentes… Attendez ! Pourquoi détournez-vous le regard ? Regardez-moi droit dans les yeux ! Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous osé lui infliger ? Comment avez-vous pu tourner sa beauté en humiliation ? Expliquez-moi, salaud ! »
« Mais non, écoute ! Elle n’était effectivement pas habillée jusqu’au cou, c’était chaud, mais ça restait techniquement légal puisqu’elle touchait tout juste la limite légale. Moi qui n’ai que seize ans, c’est toi qui serais hors-la-loi si tu jugeais ça immoral, donc je ne suis aucunement fautif. De plus, elle n’était pas nue, alors aucun souci majeur. Je lui ai rapidement remis une tenue sexy d’appoint histoire de sécuriser la situation, mais certains prétendent que cela aurait plutôt accentué les risques de diffusion d’images compromettantes. Peu importe les thèses, mon rôle a été irréprochable ! »
« Vous osez laisser la princesse du royaume quasi dénudée et affirmer ne rien avoir fait de mal ? C’est odieux ! Lui enfiler un vêtement érotique constitue une offense inacceptable ! C’est de la haute trahison, passible de la peine capitale ! … [Enchaîne avec un flot continu d’injures] »
Je reçus une sérieuse Remarque. On me gronda pour avoir laissé une princesse à moitié nue, puis on me fit la leçon à propos de la tenue suggestive. Ce n’était pas ma faute si elle avait été dénudée ; l’ancienne tenue d’urgence était improvisée, et celle actuelle offrait certes une excellente protection physique, mais affichait une puissance visuelle écrasante. Certes, c’était sexy, mais ce n’était pas un crime.
« Je ne pensais pas commettre de grave méprise ? Honnêtement, je sous-estimais la reine. Oh là là, votre Altesse disposait bel et bien d’une bombe humaine aux performances explosives considérables ! L’avez-vous réellement réalisé avant qu’il ne soit trop tard ? »
« …… Pourquoi ignorez-vous les formes envers Notre Majesté tout en vouant un respect idolâtre à ladite bombe explosive ? Quelle insolence ! Ça mérite une exécution immédiate ! … [Poursuit son déluge d’insultes] »
Ce n’était pas du respect, mais plutôt une déferlante émotionnelle typique des lycéens qui tournait à l’explosif incontrôlable. Incidemment, mon Œil Divin Démon avait enregistré la scène en mémoire numérique. Bientôt renommé « Œil de la peau nue », sans conteste.
Mais il convenait d’adopter un avis impartial pour reconnaître les faits : le regard en coin de la domestique valait de l’or. Je l’archivai aussitôt dans ma mémoire.