J'ai contrôlé chaque once de mana à ma disposition, réprimant chaque débordement dès qu'il apparaissait, et j'y ai injecté, injecté, tout ce que je pouvais y verser. Après tout, je vais rebâtir ce village ici même ? Alors la seule chose que je puisse faire, c'est m'assurer qu'il ne sera plus jamais détruit. Je ne crois pas un instant que ça expiera mes fautes, mais si le village que j'ai bâti venait à périr une nouvelle fois, ce serait impardonnable et sans aucune rédemption. Enfin, rédemption ou pas, je ne sais faire que ça, de toute façon ? Les gens qui vivaient ici sont morts, alors le minimum pour ceux qui reviendraient, c'est bien ça. Parce que je n'ai pas pu les sauver, ni les protéger, ni faire quoi que ce soit d'autre ? C'est à peu près tout ce dont je suis capable.
« Tu n'as pas sommeil ? Tu n'étais pas obligé de me suivre, tu sais ? Je ne fais rien de dangereux, je ne fais que bâtir un village, alors tu t'ennuierais à juste regarder. »
« Non, non. » (Il tremble de la tête aux pieds.)
Il est venu m'accompagner. L'abattage dans la forêt maudite a progressé et le coin est sûr, de toute façon dans les zones peu profondes de la forêt, il n'y a que des gobs, des kobos et des bakas, donc ça va ? Bon, si des bakas traînent en pleine nuit, c'est peut-être pas si sûr que ça, mais bon. Enfin, à part leur tête, les bakas sont des cas désespérés de toute façon ?
J'ai érigé des tours de guet le long de l'enceinte en les reliant entre elles. Si ça avait existé à l'époque, on aurait été à temps, si ça avait existé, ils auraient été sauvés, tout est déjà irrémédiablement trop tard, mais je vais le construire solide, costaud, quand même. C'est sûrement un acte inutile qui n'a même plus de sens, qui ne relève même plus de l'autosatisfaction, mais je veux quand même une enceinte solide, costaud, qui protège. C'est idiot, hein.
J'ai bâti une porte, relié les routes, tracé l'enceinte, concentré les habitations, prévu l'emplacement du grenier et de l'atelier. La population a été divisée par deux, pourtant faire un village plus grand qu'avant pourrait les ennuyer, mais s'ils doivent y revivre, je veux qu'ils deviennent prospères et que le village grandisse, non ? Parce qu'on le rebâtit, ce village, pour des gens qui ont tout perdu ? Qui ont perdu tant de proches, leur maison, leurs biens ? D'ordinaire, on perdrait même le courage de vivre, c'est dire comme c'est impressionnant.
« Ouais, j'ai même installé un atelier de meunerie, alors ils pourront sûrement prospérer ? L'enceinte aussi, elle pourrait même arrêter un Roi Orque maintenant ? J'y ai incrusté des pierres magiques pour l'interception, … et j'en ai fourré plein pour repousser les monstres aussi…… Cette fois, c'est sûr. Cette fois-ci… »
Il me reste à peine du mana, mais est-ce que j'oublie rien ? Est-ce que j'ai rien laissé passer ? Est-ce que c'est vraiment assez ? Vraiment, vraiment, est-ce que ça va ? Est-ce que ce village pourra vivre en sécurité et heureux comme ça ? Plus rien à faire… y a plus rien. Rien du tout.
Avant de partir, je me dirige vers le monument que j'ai érigé dans un coin du village. Ce n'est peut-être qu'une pénitence, mais les villageois en auront sûrement besoin. Ce que j'ai fait ne deviendra peut-être ni stèle commémorative, ni monument aux morts, ni tour des esprits loyaux, mais pour les gens du village, ce sera nécessaire, c'est certain. Un jardin des tombes.
Des noms sont gravés sur la stèle. Tous, tous ceux qui sont morts, leurs noms. J'ai récupéré le registre à la résidence du seigneur et je les ai gravés un par un, je n'ai fait que graver sans cesse.
« Pardon… pardon… pardon… pardon… pardon… pardon………… »
Sans que je m'en rende compte, le jour avait commencé à se lever, pourtant j'ai continué à graver.
J'ai gravé soixante-dix-neuf noms, j'ai inscrit les noms de soixante-dix-neuf personnes.
Puisque soixante-dix-neuf personnes sont parties, je ne peux écrire que leurs noms.
Il faisait déjà plein jour, mais c'est quelque chose que je devais graver de ma propre main.
Alors j'ai gravé les noms un par un, je les ai inscrits un par un.
Je ne peux pas écrire de texte commémoratif, moi ? Je n'ai pas le droit d'en écrire, même.
Alors je n'ai gravé que les noms, j'ai gravé chaque caractère, un par un.
Et puis… (Bonk !)
Je me suis fait frapper par derrière. J'avais senti sa présence, mais pourquoi me taper ? J'ai bien fait le travail, moi ! D'ailleurs, passer commande en plein milieu de la nuit et débarquer dès le matin, c'est pas un peu trop rapide ? Je bosse sans même pouvoir dormir, bordel…
« Pourquoi tu pleures ! Pourquoi c'est TOI qui pleures ! Pourquoi c'est TOI qui t'excuses ! C'est TOI qui as exterminé les monstres, non ! C'est parce que TOI tu les as arrêtés là-bas que les gens qui ont pu s'enfuir ont pu se réfugier en ville, non ! Tu les as tous tués, tu as assouvi toute la vengeance, non ! Pourquoi c'est TOI qui pleures, pourquoi c'est TOI qui t'excuses ! »
Vraiment, cette sœur de l'épicerie est trop pressée. Elle a déjà amené les villageois commanditaires. Pourquoi elle croit que c'est déjà fini ? Normalement, c'est pas prêt le lendemain matin, bordel ! Qu'est-ce qu'elle a dans la tête, celle-là.
« Je m'en DOU-TAIS que t'étais en train de le bâtir. C'est pour ça que j'ai passé commande hier soir, une fois les préparatifs finis. Parce que tu allais te barrer une fois fini, non ? Te tirer d'ici, loin des villageois, loin des survivants ! Tout le monde est venu te remercier encore et encore, et tu te défilais tout le temps ! On t'a même trouvé du travail et un logement, l'argent de condoléances conséquent du seigneur, c'était toi aussi, non ! Alors pourquoi tu te défilais encore et encore ! »
Qu'on me remercie, ça me met mal à l'aise. J'ai juste tué des monstres, j'ai sauvé personne, la preuve, y a soixante-dix-neuf tombes ici ? Ils sont morts, bordel. Moi seul connaissais les signes avant-coureurs, et je m'en suis pas aperçu, je m'en suis même pas soucié, et même quand j'ai remarqué que la forêt était bizarre… je me battais contre mes camarades de classe.
C'est pour ça que les remerciements, ça me met mal à l'aise. Qu'on m'insulte, passe encore, mais qu'on me remercie, ça me met mal à l'aise ?
« C'est TOI qui méprises la frontière ! C'est TOI qui méprises les habitants des marges ! Qui est-ce qui te hait ? Qui est-ce qui t'en veut ? Y a pas de pourriture comme ça dans les marges, bordel ! Certes, les marges sont pauvres, misérables, sans même de remparts, et y a que des gens sans armes, faibles, incapables de se protéger, contrairement à toi, ils peuvent même pas combattre la forêt maudite, encore moins tuer des monstres, c'est la frontière du bout du monde, pauvre, faible, qui attend sa fin. Mais y a PAS UN SEUL humain qui se laisse mépriser par toi ! Pas dans les marges ! Pas un SEUL parmi les soixante-dix-neuf qui dorment là ! »
Qu'est-ce qu'elle raconte, je comprends même pas le sens des mots. Juste les villageois qui me fixent, tout le temps.
« Les soixante-dix-neuf personnes là-bas, c'est des héros, bon sang. De ton point de vue, c'est peut-être juste des faibles qui se sont faits tuer par des monstres, mais pour ce village, c'est des héros, tous ! Pour laisser les autres s'enfuir, ils ont serré leurs outils de ferme et ils sont restés ici pour se battre, même si ça n'a même pas fait gagner du temps, ils ont risqué leur vie ! Et les vieux, ils ont dit qu'ils seraient un fardeau, ils ont serré leurs couteaux de cuisine en jurant d'emmener au moins un monstre avec eux dans la mort, ils sont restés ici, ce sont des héros ! Ne les méprise pas, bordel de merde ! Ces gens ont de la gratitude pour toi qui as sauvé les survivants, mais pas UN SEUL qui mérite tes excuses ! Les gens des marges, on a tous vécu avec la mort en face, et dans cette frontière, y a pas UN SEUL être humain qui te haïrait ou t'en voudrait ! »
C'est pas pour ça qu'ils voulaient mourir, bordel ? C'est pour ça qu'ils voulaient vivre, c'est sûr, ces héros… mais ils sont morts, maintenant.
« C'est pour ça que TOI, toi SEULEMENT, tu dois te tenir droit et accepter les remerciements. Si toi qui as sauvé tout le monde n'es pas remercié, la mort de ces héros qui dorment là devient vaine ! Ces gens t'ont confié leur vie ? Ils l'ont jetée, en priant pour que tu t'en sortes, c'est sûr. Si toi qui as réalisé leur dernier vœu en les sauvant ne reçois pas leur gratitude, leur mort ne sera pas récompensée ! Toi qui as exaucé le vœu suprême pour lequel ils ont sacrifié leur vie, tu n'as PAS LE DROIT de t'excuser ! Alors redresse-toi et accepte leurs remerciements ! Les avoir sauvés, ça en fait ton devoir et ta responsabilité, donc TOI SEULEMENT, tu n'as pas le droit de t'excuser ? T'as rien fait qui mérite des excuses, personne n'en veut au garçon, personne. Tout le monde te remercie du fond du cœur ? Tu as compris ? »
« « « « Merci beaucoup ! » » » »
Impossible de répondre. Je peux pas me tenir droit, mais je peux plus m'excuser non plus. C'est mon devoir et ma responsabilité, paraît-il.
Du coup, je peux pas écrire de texte commémoratif, mais je l'ai gravé fermement sur la stèle. « Tombeau des guerriers endormis, avec toute notre gratitude aux héros du village. »
(Frétille.)
C'est ça ? Ouais, la remise du village est faite, alors on rentre ? Tout le monde doit nous attendre.
J'ai vidé mon mana et j'ai faim, alors qu'est-ce que je vais bien pouvoir cuisiner aujourd'hui ?