Cinquante-deuxième jour, matin, donjon.
On descend, on descend, on continue de descendre dans le donjon.
Enfin, « descendre », c'est vite dit : on descend, on récupère un bouquin, on redescende ? Rien d'autre au programme ? L'union montée pour conquérir ce donjon encore actif et affronter le seigneur du cinquantième sous-sol, elle, a l'air passablement occupée à faire fleurir les conversations sur les fringues. La déléguée en armure, qui a expédié le massacre sans se presser, participe elle aussi au défilé de mode, casque retiré, l'air ravi — c'est bien gentil, mais est-ce vraiment raisonnable ?
Au trentième sous-sol, la salle cachée recèle une nouvelle série : « La vie à la campagne ». Je la vis, cette vie ! Amplement, même ! Plus campagnard que la frontière, c'est la forêt magique ? Ma maison est là-bas, bon sang ! Y a pas plus isolé, non ? Et pourtant, zéro slow life ! Je bricole comme un forçat chaque soir ! Faut-il aller au bout du monde pour ma vie de repli ? Quoi ? Je prendrais ma retraite pour une existence au ralenti ? Bien réfléchi, y a rien d'autre à faire dans cet autre monde ? Je suis déjà en pré-retraite ?
Mais en l'ouvrant, c'est un manuel d'agriculture et d'élevage, quasi un traité universitaire. Le livre idéal pour réformer l'agriculture frontalière ; le drapeau que j'avais planté n'était pas inutile ! Il était là depuis le début, il avait forcément son sens ! Au retour, je le ferai lire aux otakus calés en cheat d'intendance, on concertera ; comme ça, l'élevage s'intégrera à la réforme agraire. Ceci dit, l'autre monde a un sacré problème avec les titres de bouquins ? faudrait d'abord publier « Comment donner un titre », et l'imposer à ceux qui pondent des « Noû Hâau » et compagnie. Sérieux.
Et sans le moindre frisson ni temps fort, me voici au trente-cinquième sous-sol. La déléguée en armure s'emballe trop, non ? La conquête du donjon vire à la visite de grotte ? Et une salle cachée, en plus, au trente-cinquième. À ce stade, y en a probablement une tous les cinq étages. Et dans celle du trente-cinquième, encore un bouquin : « L'encyclopédie des Weapon Skills ». Mouais, passons.
Parce qu'un Weapon Skill, c'est de la baston frontale, du face-à-face où le premier au sol a perdu. Moi, faire un duel à mort ? Impossible. Je crève. C'est justement parce que le corps-à-corps Weapon Skill est la norme que le mur des niveaux est si haut. Les techniques sont trop amples, on ne peut ni esquiver ni parer. Coup rapide, puissant, mais plein de trous : inutilisable, donc inutile. Ceci dit, mis en livre partagé, tout le monde pourra le lire, et les otakus ont déjà commencé à théoriser des combos, c'est tombé à pic. S'il y avait des techniques d'enfermement mortel, j'aurais pu apprendre, mais à niveau dix-dix, ça sert à rien ?
Et la réunion fringues qui s'éternise. Jusqu'où comptent-elles me faire produire des vêtements ? Le travail à domicile durera-t-il jusqu'à l'industrialisation de la ville ? J'enverrai un nouveau dossier à papa Meri : priorité au « vêtement » sur « manger, loger, s'habiller » ! La bouffe montera en gamme avec les surplus de la réforme agraire, le logement, j'ai déjà déposé les bases de l'architecture moderne, c'est le textile qui traîne. Faut lancer la révolution industrielle dès le métier à tisser, inonder le marché de tissus variés et abondants ; le design, elles l'apprendront par osmose. Il nous faudra des métiers à tisser géants à propulsion magique. Quel monde compte des gens forcés de concevoir et construire de tels engins en bricolant la nuit pour déclencher une révolution industrielle ?
Parce que, voilà : vingt-et-une filles, dix garçons, dont quatre otakus qui ne lisent pas l'ambiance et n'ont pas voix au chapitre, plus cinq abrutis. Résultat : droit de parole masculin inexistant ! Le lycéen moyen ne sait pas dire non à une belle fille ? Elles sont vingt-et-une. Là, maintenant, onze filles pour un garçon ; de l'extérieur, ça a l'air d'un groupe harem, mais en vrai, je me sens tout petit. Écrase par le nombre. Et comme elles ont le verbe haut, même à nombre égal, les filles dominent les garçons. L'équilibre des forces penche totalement de leur côté. Du coup, une ambiance s'installe où on ne peut pas contredire les filles. La déléguée en armure est devenue leur meilleure pote, elle est de leur côté. Harcèlement au travail à domicile en territoire hostile ? Visuellement, c'est clinquant, des beautés partout, zéro raison de s'ennuyer, c'est fun, mais c'est l'enfer ? Vraiment ?
En plus, je dois être facilement influençable. Tant qu'elles sourient, l'ambiance est bonne, alors je fais des gâteaux, la cuisine, les vêtements, les accessoires.
Pourtant, quand on s'est retrouvés dans la forêt magique, j'ai vu ces visages : terrifiés, exténués, tordus de chagrin, désespérés, vidés, et ce visage résigné. Je m'en souviens. Impossible à oublier. Alors je ne veux plus les voir faire cette tête. C'est moi qui ne veux pas la voir.
Je veux qu'elles sourient, qu'elles rient, s'amusent, soient heureuses.
C'est pour ça que je suis coincé dans une activité manuelle forcée, illimitée, en heures sup' permanences…
Au retour, je me défoulerai sur les otakus abrutis qui servent à rien. Juré.
« Y a une salle cachée au quarantième aussi ? C'est vraiment le labyrinthe d'un libraire ? Des rayonnages au dernier étage ? Bon, on conquiert tout aujourd'hui ! Conquête actée ! Interdiction de l'inondation et du feu. Enfin, si on casse tout, les bouquins morflent, alors on y va seul, la déléguée et moi, pour le dernier étage. Vice-présidente B, toi, tu rentres pas, c'est non. »
Oui, la vice-présidente B est une grande sage. Si elle balance une méga-magie et flingue les livres, c'est foutu, mais ce risque-là n'existe pas. Le vrai problème, c'est que son style de combat, c'est le roi de la destruction ? Elle souffle tout, pulvérise, tabasse, fracasse, rase la zone, et elle gesticule en plus ? Le vrai roi de la destruction, c'est sa poitrine ? Ma concentration qui part en vrille ? Pour une raison mystérieuse, mes yeux regardent le monstre en face, mais l'Œil du Dieu Démon ne capte que sa poitrine !
« Hmm, s'il y a des livres, je peux vous les laisser, mais j'viens quand même, on sait jamais ? Et y a pas eu une scène de flash-back bizarre vers la fin ? Coupable ? »
« Aaaaah, une salle cachée icîî ? Un livre ? "Herboristerie" ? C'est quoiii ? Môôôô ? »
C'est un bon bouquin, celui-là. Interdit jusqu'ici ? Espèces de plantes médicinales, préparation des remèdes, surtout pharmacopée adaptée à chaque maladie. Au Moyen Âge, médecine rime avec plantes ; la magie et les champignons soignent mais ne traitent pas, les champignons et potions curatifs sont rares et hors de prix. Ça ne suffit pas. Ce livre, il faut le copier d'urgence et le diffuser. Moi tout seul qui le connais, ça ne sert à rien. Un seul homme a des limites, mais un livre transmet le savoir à des centaines de personnes ; ce n'est qu'en faisant cueillir des plantes à beaucoup de gens et préparer des remèdes par beaucoup de gens qu'on sauvera beaucoup de gens. Donc, encore plus de travail à domicile en perspective.
« Déléguée en armure, les monstres vont monter en puissance, alors interdiction de foncer seule ? Bon, je sais que tu gères, mais les trucs dangereux, c'est non, ok ? Genre ? »
Elle fait oui oui, c'est acquis. Voici le quarante-cinquième sous-sol. La déléguée approche du niveau 30, mais ses stats restent fragiles ; un coup sournois la met en danger. Et comme les ennemis n'usent que de coups sournois en groupe, zéro place à la négligence.
Cinq monstres jusqu'à la salle cachée, non, deux de plus au-delà, soit sept au total.
« Devant, sept monstres, quarante-cinquième étage, donc "Chimère-bête Nv 45". Une meute de chimères bestiales, chiantes à mourir, elles crèvent pas. Tout le monde, prudence extrême. »
Et jusqu'au quarante-neuvième, le plus dangereux, c'est elles. Chimères bestiales : « Chimère-bête ».
Fusion de plusieurs bêtes magiques = plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs pierres magiques. Souvent impossible à finir d'un coup. Contre ce genre de cible, le tank costaud qui encaisse vaut mieux que l'esquiveur one-shot ; moins risqué.
Le problème des chimères, c'est qu'elles absorbent les capacités de leurs proies. Chimère-bête ne veut pas dire pas de magie ; impossible de savoir quelle créature se cache dedans. Risque maximal.
Heureusement, c'est du repop, donc nombre limité, et elles n'ont probablement pas de coups spéciaux, mais une mêlée qui s'éternise, c'est l'inconnu garanti.
Donc, la déléguée et moi, fragiles, en arrière-garde ; magie et frappes-retraites depuis l'arrière. Option sûre. Qui l'était.
««« Haruka ! On a monté une formation défensive et on avance, pourquoi tu one-shot les sept ?! L'interdiction des trucs dangereux, elle est où ?! »»»
« Hein ? J'veux juste tester la "Lame dimensionnelle" avant le combat ? Si ça fait des dégâts, tant mieux, c'était léger, zéro arrière-pensée ? »
J'avais prévu de plonger léger, une frappe-retraite, balayer à la Lame dimensionnelle et revenir derrière la formation. Sauf que je me suis engouffré.
Tranche dimensionnelle. Premier coup, j'ai peut-être trop injecté de mana ; le labyrinthe lui-même a été tranché ? Un demi-cercle d'une trentaine de mètres de rayon, découpé, évidé. Le donjon entier.
« Transfert » est bien une magie spatiale dérivée ; j'ai tranché l'espace lui-même. Dangereux, inutilisable près des alliés. Incontrôlable = arme dangereuse.
Le "Transfert" pas encore maîtrisé donne une tranche par téléportation instantanée, coup inévitable. Si ça rate pas, c'est safe. Sauf que combiné à la Tranche dimensionnelle, j'ai perdu le contrôle et j'ai foncé ? Pourquoi mes skills veulent tous me faire foncer, bordel ?
Apparemment, pas d'enchaînement possible, c'est un one-shot. Pour enchaîner, faudrait doser le mana. Technique à réserver post-entraînement.
Là encore, contrôle du mana à la limite : "Contrôle du mana" et "Maîtrise" pour contenir, "Réflexion suprême" pour stabiliser, mais j'ai frôlé l'emballement. Et ça, c'est la version bridée. En plus, l'Épée divine est dans le coup, donc interactions dangereuses. Ah, le "Bâton spatial" y était aussi ! L'interaction a dû provoquer la coupure spatiale ; sacrée indomptable.
Puisqu'elle tranche l'espace, les "Tranchant nul" et "Magie nulle" de la chimère ont été ignorés, tout simplement sectionnés.
Cette arme, on ne peut la revendre à personne. Avec ça, même nous on se fait trancher. Risque de mort quasi certain.
Trop dangereux pour même m'entraîner avec la déléguée ? Même l'équipement cheat ne peut pas parer une coupure de l'espace.
Arme ingérable. Je la scelle ?