Le groupe échangeait ses impressions sur les donjons qu'on avait visités aujourd'hui quand le fait s'est révélé.
Vu que ses interventions n'apportent généralement rien de bon, j'avais gardé la sienne pour la fin — son propos comme son sens étaient totalement déjantés.
Et bien sûr, il n'a pas déçu : sens comme contenu étaient n'importe quoi.
Le donjon qu'ils étaient allés voir, il l'a tué.
En fait, il l'a noyé.
Le coupable qui l'a lui-même submergé témoigne qu'il « s'est retrouvé noyé », mais c'est lui qui l'a fait.
D'après ce qu'il dit, ils sont rentrés sans même vérifier l'intérieur parce qu'« il faisait humide et les coffres, ce sera pour demain ». Apparemment.
« Et tu as vidé l'eau avant de rentrer ? »
« Ouais, faut qu'on y retourne demain, y a sûrement encore des monstres aquatiques et les morts-vivants ne meurent pas, non ? Probablement ? »
Apparemment, ce donjon flambant neuf, bien placé près de la ville, n'a pas trouvé grâce aux yeux de Haruka. Du coup, siège à l'eau, noyade du labyrinthe et du Roi du labyrinthe, et retour à la maison. La moitié du récit, c'était le barbecue.
La suite tournait autour de l'humidité, de l'indice de désagrément, des moisissures et de la liquéfaction des sols.
Visiblement, lui trouve que le donjon ne respecte pas les normes de construction.
Nous, c'est Haruka qu'on trouve pas aux normes.
C'est surtout ses critères à lui vis-à-vis des donjons qui posent problème.
Il a même fini par noyer le Roi du labyrinthe sans en connaître ni le visage ni l'espèce.
D'ailleurs, ses proches amis ont tous commenté d'une seule voix : « Je m'en doutais qu'il finirait par le faire. »
Pas un seul pour dire : « Pas lui ? Impossible ? » Parce qu'on s'en doutait, et qu'il l'a fait.
Il n'est pas entré non plus, « parce que ça avait l'air trempé et moisi ». On aimerait savoir qui a déversé l'eau, mais interroger ne sert à rien.
« Vu que l'entrée est à ras de l'eau au bord de la rivière, ça finit par s'infiltrer, non ? Normal ? Hideyoshi aussi ? Genre ? »
Le coupable dépose comme ça, sans remords, donc il récidivera.
D'ailleurs, Hideyoshi, lui, a au moins proposé la reddition et l'a obtenue à la fin. Noyer tout le monde d'un coup en détournant le fleuve, c'est Haruka et personne d'autre.
Plutôt que de réclamer vainement du bon sens à Haruka, mieux vaut préparer une explication recevable par la Guilde des aventuriers pour justifier le méfait.
Parce qu'à la fin, c'est toujours moi qui dois m'y coller.
D'ailleurs, il n'est même pas aventurier, donc interdiction d'entrer dans un donjon. Une bonne engueulade aurait suffi, mais il l'a tué sans y mettre les pieds. Ça compte comme non coupable ?
Angélica fait son geste d'étrangère résignée, genre « pas mon problème », mais elle est complice. Elle jurait qu'elle le suivrait jusqu'au bout, avait ému les filles, et maintenant elle fait mine de n'y être pour rien ?
J'espérais qu'une ex-Impératrice du labyrinthe, poste à responsabilités, serait fiable. Mais en y repensant, elle a démissionné sans scrupules, et maintenant elle participe à la destruction de donjons, elle a même aidé à en raser un autre aujourd'hui. Angélica, c'est juste une complice qui fait semblant d'être une personne sensée.
Et le dîner, c'était des croquettes ! Filles comme garçons, tout le monde s'est jeté dessus en hurlant, et ils ont mangé jusqu'à en avoir mal au ventre. C'est dangereux, la patate est l'ennemie jurée des filles.
La montagne de patates vient du village, parait-il. Il en a raflé tout le stock en passant. C'est la spécialité locale, encore peu connue ailleurs, et ça ne se vendait pas malgré les volumes. Le village galérait. Il a tout acheté, et les villageois comme Haruka étaient aux anges.
« Voyez ? Le tourisme, ça a du sens ! Le commerce, c'est important ! Rapport d'observation rurale ! Même Marco en a lâché son poro ! La patate, c'est bon, non ? »
Il fanfaronnait en faisant frire les croquettes, nous servant une leçon reconnaissante sur le monde rural. Le donjon, vraiment, n'a été tué qu'en passant.
Parce que l'autre moitié du récit, c'était la patate. Dans le long, très long récit du jour, l'épisode du donjon se résume à : « Noyé, mort ? Genre ? »
J'ai tout de même tenté d'obtenir le témoignage de la complice Angélica. Elle a parlé maladroitement, mais visiblement ravie : le paysage était beau, elle a mangé son premier barbecue et c'était délicieux, elle a essayé de griller de la viande pour la première fois, il faisait beau, l'eau de la rivière était fraîche et super agréable. Elle a raconté tout ça avec une sincérité heureuse. C'était un pique-nique. Ouais, tant mieux.
Ce qu'on a appris : visite d'un donjon neuf en lotissement, donjon nul, mais patates à gogo dans le village d'à côté. Vaut le coup d'y aller.
L'accompagnatrice a passé un pique-nique heureux. Aujourd'hui, elle était vraiment heureuse.
Et le donjon a été noyé et tué.
C'est bon comme rapport ? La Guilde va avaler ça ? Le seigneur va recevoir ça ? Ça va être compréhensible ?
Mais la réunion est close.
Et l'engueulade totalement disproportionnée sur le problème du labyrinthe a été enterrée dans les sweet potatoes. Toutes les bouches ont été bouchées. La patate, c'est l'ennemie suprême des filles !
Oui, one more set ?