Ils ont encore commencé une réunion à tous les deux. Alors qu'ils sont débordés, chaque jour, encore et encore.
Dès que le seigneur se pointe, il entame immanquablement une réunion avec le maître de guilde.
Répartition du budget et des effectifs pour la ville et la frontière, augmentation soudaine du travail et pénurie de mains.
Les travaux publics qu'on n'avait jamais pu lancer, la redistribution aux habitants de la ville.
Les sujets de discussion ne tarissent pas.
Mais ces deux-là finissent inévitablement par ne parler que du garçon aux cheveux noirs.
Ils se mettent à avoir des discussions inutiles.
Disent-ils : le garçon qui a sauvé la ville ?
Disent-ils : le garçon qui a rendu la ville heureuse ?
Disent-ils : le garçon qui a fait renaître la frontière ?
Vont-ils jusqu'à dire : le garçon qui n'est pas récompensé ?
Vont-ils jusqu'à dire : le garçon qui ne reçoit aucun bonheur ?
Vont-ils jusqu'à dire : le garçon qui s'expose lui-même au danger pour le bonheur des autres ?
De quel garçon parlent-ils au juste ?
C'est une réunion dénuée de sens, inutile au possible. Un tel garçon n'existe pas. Je ne l'ai jamais vu.
Je vois le garçon aux cheveux noirs tous les jours, mais je n'ai jamais vu un garçon aussi malheureux.
Ils le sous-estiment totalement. Ce n'est pas un garçon aussi tendre.
S'il en était un, il serait mort tué par des monstres depuis belle lurette.
Ce garçon ne se fait pas tuer, lui : il exterminé les monstres jusqu'au dernier.
Tout seul ? Tout seul, il a exterminé tous les monstres.
Sans se soucier de son propre danger ? Ce qui est en danger, ce sont les monstres qu'il massacre.
Il sauve tout ? Il n'y a plus de monstres parce qu'il les a tous exterminés, c'est tout.
Rien ne lui est rendu ? Il exterminé, c'est tout, il ne réclame rien.
Il rend les autres heureux mais ne peut pas l'être lui-même ? Il exterminé et il a l'air bien content d'aller convertir ça en argent.
Il ne reçoit rien ? Il rafle le liquide de toutes les boutiques chaque jour, c'est pour ça que l'économie tourne.
Vous êtes reconnaissants, tous les deux. Évidemment, si on ne regarde que le résultat.
Mais ce n'est qu'un résultat.
Le résultat d'avoir exterminé tous les monstres qu'il a croisés.
Le seigneur comme le maître de guilde sont originaires de la frontière, ils doivent croire que cette ville est la norme.
Je ne connais pas, dans ce pays, une ville où les habitants sont aussi bons, aussi gentils, aussi soucieux des autres.
Nous, qui avions chuté et n'avions plus où aller, on nous a accueillis comme une évidence et tout le monde nous a aidés.
Mais dans les autres villes, et à plus forte raison dans la capitale, si on tombe, il y a plein de gens qui essaient de vous plumer comme une évidence.
C'est parce que c'est *cette* ville qu'on a fini par être sauvés.
Ce garçon. Non, ces garçons sont un miroir.
Parce qu'on a été bien traités dans cette ville, ils y sont restés, c'est tout.
Parce qu'ils étaient dans cette ville, d'énormes profits y sont afflués, c'est tout.
Pour ces profits, ils ont exterminé les monstres, et du coup la paix est revenue, c'est tout.
Ce garçon a fini par rendre la ville heureuse, rien de plus.
Ils le sous-estiment totalement. Ce n'est pas un garçon au cœur si pur.
Si, dans une autre ville, on avait eu la malveillance de piéger ces garçons, la ville aurait péri.
Si, dans une autre ville, on avait eu l'intention de leur nuire, la ville aurait disparu.
Si les gens de cette ville avaient essayé de leur racheter leurs marchandises à vil prix, le serait allé les vendre ailleurs.
Mais les gens de cette ville les achètent au prix juste, en grattant la caisse des boutiques, la guilde, le seigneur lui-même.
C'est *pour ça* que cette ville est devenue heureuse, c'est *pour ça* qu'elle a été protégée.
Ce garçon n'a ni bienveillance ni malveillance.
Il est allé secourir dans le labyrinthe, alors il a laissé des armes en guise de remerciement.
Il y a des gens qui l'ont bien traité, alors il agit pour la ville.
Il ne pense pas à être récompensé, ni loué, ni acclamé, ni à grappiller des récompenses, ni à devenir célèbre, ni à recevoir quoi que ce soit, ni à obtenir quoi que ce soit, ni à désirer quoi que ce soit. Il ne pense rien de tout ça.
Sauver ou pas, il ne connaît toujours pas le nom de cette ville, et même s'il est reconnaissant, il ne retient pas les noms du seigneur ni du maître de guilde.
Il fait du bien au vieux qui l'a bien traité, c'est tout. Il pense juste qu'il y a un bon vieux dans une bonne ville.
Ce garçon fait ce qui lui plaît, rend les gens autour de lui heureux à sa guise, et vit heureux à sa guise.
Ils le sous-estiment, le méprisent, c'est ça : quel que soit son malheur, il devient heureux à sa guise.
Sinon, comment expliquer que tous ceux qui l'entourent aient l'air aussi heureux ? Tout le monde est rendu heureux à son insu. Oui, il le fait parce qu'il en a envie.
Ils le sous-estiment, le méprisent, l'idolâtrent trop. Ce garçon vit normalement comme bon lui semble. Un garçon qui se croit malheureux ne pourrait pas rendre tout le monde aussi heureux.
Alors finissez vite votre réunion et allez bosser. Ça ne sert à rien.
Fin du 40e jour.