Premier jour. La salle de classe.
Je lis. Une pause de midi comme les autres. Ne dites pas « solitaire » ! Je ne dis pas que c'est faux.
La masse informe qui m'entoure parle sans discontinuer, au point qu'on admire qu'il y ait tant de choses à dire. Une classe de première, et je n'entends que des idioties. Et ça ne suffit pas encore à les relier : certains tripotent leur téléphone. Quand on est au milieu de la salle, c'est du bruit sur trois cent soixante degrés. Et puis il y a beaucoup de monde. Pourquoi est-ce qu'on se rassemble dans cette classe ? C'est un piège à mouches ?
Je lis. Depuis les albums illustrés de l'enfance, on peut dire que je n'ai jamais arrêté. À ce rythme, on s'attendrait à avoir une vue déplorable, mais je n'ai pas encore besoin de lunettes. En échange, j'ai le regard terriblement mauvais. Et alors, laissez-moi tranquille !
N'empêche, quel vacarme. Impossible de me concentrer. Pourquoi faut-il qu'un élève normal comme moi tombe dans une classe pareille ? Quel vacarme, ah, quel vacarme, quel vacarme.
Hmm ? Il y a… quelque chose ? Ça arrive ? C'est quoi cette sensation… Hein !
Le sol de la classe s'est mis à briller. Un cercle, des signes qui ressemblent à des lettres, des figures géométriques combinées, tout cela luit… un cercle magique ? Un cercle magique. Ah… c'est bien ça.
Aucun doute. Si c'était un contrôle surprise de maths avec un problème de géométrie, franchement, je serais bien plus étonné. Du prof de maths.
Le temps de penser tout ça, mon corps bougeait déjà. La porte du fond, bloquée. Coup de pied, elle ne cède pas. Je balance une chaise contre la fenêtre, même pas fêlée.
Bon, jusque-là c'est le grand classique. Je saute sur les casiers du fond de la classe et, sur cet élan, je grimpe sur le placard à matériel de ménage. Juste au-dessus, il y a une trappe de visite, discrète. Emporté par mon élan, je frappe la trappe du corps. Parfait. Et je plonge tout entier dans les combles. Sauvé !
L'éclat du cercle magique s'intensifiait ; à la fin, la classe était devenue toute blanche.
Je rampe dans les combles pour m'éloigner autant que possible. Non mais quoi ? Franchement, un transfert dans un autre monde, aujourd'hui ? Les light novels, les animes, les mangas : transfert en autre monde. Si ça se met à arriver en vrai aussi, non. Autant transférer le Japon entier, tiens. Ah, ça ferait un bon bouquin, je l'achèterais.
Bref, j'avance dans les combles. À cette distance, ça devrait aller… oh non.
Aaah, ça y est ! Le cliché absolu !
Une pièce toute blanche.
Après un enchaînement de clichés pareil, on ne va quand même pas m'annoncer un monde d'épées et de magie. À moins qu'on ne prenne le contre-pied avec une guerre spatiale ou de la science-fiction futuriste ? Le monde de l'esprit ou l'horreur, ça, je n'en veux pas.
Cela dit, sortir un cercle magique pour faire de la SF, bof. On va rester dans la magie, non ? Non, non, impossible.
Le marché en déborde tellement qu'aujourd'hui, être transféré dans un autre monde, c'est le genre de chose dont on aura honte plus tard, garanti. Au milieu de tous ces clichés, personne n'oserait dire : « Je suis Dieu, vous allez partir dans un monde d'épées et de magie (rires). »
Alors le cercle magique est un leurre et c'est un truc géométrique ? Ça donne quoi comme monde ? Le monde des mathématiques ? Je ne veux surtout pas y être transféré !
Le premier adversaire redoutable serait la décomposition en facteurs premiers ? Oui, je ne me sens pas de taille.
Enfin, pourquoi il n'y a personne ?
Il n'y a personne ? Alors n'invitez pas les gens !
D'ailleurs, l'accueil, ça consiste normalement à… (suit un très long développement).
Je crois lire assez posément. Mais je lis vite ; on me dit « tu lis vraiment ? », donc c'est sans doute rapide.
Avec des livres légers, je dois pouvoir en lire une vingtaine en une journée. Or j'en suis déjà au quatrième. Un jour mes livres seront épuisés. Heureusement que j'avais mon sac. Un environnement calme, une lumière suffisante, ni chaud ni froid, le confort de lire allongé : idéal pour lire, mais franchement, personne ne vient.
Ici, si je clique sur l'Amazonie, est-ce qu'on me livre des livres ? Le paiement, à la charge de Dieu, s'il vous plaît.
Tiens, il y a un vieillard ? Il me regarde. Il erre ? Papy, ce n'est pas parce que tu ne retrouves pas ta maison qu'il faut partir dans un autre monde ! Serait-ce l'histoire d'un vieillard sénile errant dans un autre monde ?
« Qu'est-ce que tu fais ici ? »
Papy, tu as déjà mangé tout à l'heu… « Je n'ai rien mangé du tout ! » Il lit dans mes pensées !
C'est ça : quand on vous appelle dans une pièce blanche et qu'apparaît celui qui se dit Dieu… un vieillard sénile.
« Pourquoi ! La dernière partie est de trop ! »
Un vieillard qui s'emporte facilement. Ses vaisseaux vont bientôt… claquer ? « Ne me tue pas de ta propre autorité ! » Ah, il paraît qu'en devenant sénile on se met à hurler… « Je ne suis pas sénile ! Écoute-moi sérieusement ! » Mais non, mais non, les gens séniles disent tous qu'ils ne le sont pas. Les gens qui ne le sont pas aussi, cela dit.
« Ça suffit ! Je ne relève plus rien ! Pourquoi es-tu ici ? »
Ouah, il convoque les gens lui-même et il demande pourquoi on est là ? Vieillard sénile, confirmé.
Et après avoir fouillé dans la tête des gens sans permission et hurlé partout, « je ne relève plus rien » ! Ah, c'est vous qui vous fâchez ?
Ce serait donc l'histoire du vieillard sénile nuisible errant dans un autre monde. Sous-titre : « Monsieur le roi démon, le repas est prêt ? » Hmm, interdit à la vente, forcément.
« Haa… Écoute-moi sérieusement. Tous les autres ont déjà été transférés dans l'autre monde. Pourquoi n'étais-tu pas dans la pièce où l'on t'avait appelé ? »
Ben, vous nous appelez vous-même et vous ne savez pas dans quelle pièce… « Je ne vous ai pas appelés un par un, mais en tant que groupe. En vous voyant tous, j'ai eu l'impression qu'il manquait quelque chose, et toi seul étais dans un endroit complètement différent de celui où l'on t'avait appelé. » Hé, c'est facile d'accuser les gens ; on m'a amené ici sans me demander mon avis. Encore que, je vois de quoi il parle.
« Tu vois de quoi je parle ! Qu'est-ce que… Ce garçon s'est enfui de l'espace de confinement ! Et pourquoi y a-t-il une porte à cet endroit ! »
Pff. Omniscient et tout-puissant, seul honoré au ciel et sur la terre, et il n'a pas vu la trappe de visite.
« Je n'en sais rien ! Ce n'est pas moi qui l'ai dit, et c'est plutôt anormal de savoir qu'il y a une porte aussi peu visible au plafond d'une salle d'un autre monde ! »
Et puis si j'ai réussi à fuir jusque-là, c'est bon, non ? Vous m'aviez perdu de vue. Ce n'est pas très fair-play.
« Je te l'ai dit. Vous avez été appelés parce que votre volume total et votre longueur d'onde correspondaient ; si un seul s'enfuit, ça ne colle plus. Résultat, tu t'es accroché tout juste au bord de la barrière, tu es arrivé seul dans un endroit invraisemblable, et au lieu d'appeler, tu lisais tranquillement un livre. Et je ne paierai pas la note ! »
Ah, il a fini par lire mes souvenirs. L'Amazonie, c'est mort. Il ne reste plus qu'à invoquer un Kino◯kuniya.
« N'invoque pas quelque chose d'aussi gros de ton propre chef. Et si tu invoques une librairie à chaque nouvelle parution, il n'y en aura plus une seule dans ton pays. Pense un peu aux employés ! »
Refusé. Et il lit même mon inconscient ? Et toi, pense un peu à mon dérangement à moi ! Décidément, il n'y en a que pour les libraires. Vous avez reçu un avantage en nature ? J'en veux un aussi !
« Je suis navré, mais qu'un groupe ou un individu dont le volume total et la longueur d'onde correspondent soit envoyé de ton monde vers un autre est une loi de l'univers. Ce n'est pas moi qui vous ai choisis, ni moi qui le fais. »
Zut. Je ne sais pas de quel volume il parle, mais si les élèves de l'autre classe n'étaient pas venus s'entasser chez nous, je n'aurais pas été convoqué !
Non contents de me gêner dans ma lecture, ils font que je ne pourrai plus lire du tout. Le pire. Ah, c'est ça : j'ai été appelé dans un autre monde pour les vaincre !
« Mais non ! N'érige pas tes camarades de classe en boss final pour les abattre. C'est de la pure rancune personnelle. »
Une vengeance ne se laisse pas… « Écoute-moi ! » Bon, allez, avancez. Les vieux sont si longs. De toute façon vous allez dire : « Je suis Dieu (autoproclamé), vous allez partir dans un monde d'épées et de magie (rires). »
« … Je ne dis pas “(rires)”, et je ne suis pas autoproclamé ! Bref, les autres ont déjà tout préparé et sont partis. Si tu ne te dépêches pas, tu partiras seul dans l'autre monde. Tu ne pourras plus les rejoindre avant qu'ils se déplacent. Prépare-toi vite, ou tu resteras en rade. »
Ah, donc le reste est exact. Le cliché absolu. Ce qui veut dire un cadre médiéval. Pas de livres. Pas de Kino◯kuniya non plus. Il ne reste qu'à faire venir un coursier par l'Amazonie.
« Un coursier ne pourrait pas repartir ! L'autre monde serait rempli de coursiers ! Que comptes-tu faire d'un monde peuplé de libraires et de coursiers ! »
Comment ça, ce que je compte faire ? Je veux lire, moi. Des employés et des coursiers seulement, ça ne suffit pas ! Il faut rassembler en un même lieu les gens qui écrivent et procéder à une invocation collec… « Arrête ça ! Et de toute façon, je ne te laisserai pas faire ! »
Les explications du vieux étant longues, je les ai laissées filer. Du très banal. Il parlait de royaume, de langue de l'autre monde, de monstres. Puisque c'est si long, il pourrait l'écrire, non ? J'aurais de la lecture. Encore que le vieux n'a pas l'air d'avoir de style. « Passons aux préparatifs. »
Des préparatifs, quoi comme préparatifs ? Le budget maximum pour le goûter, et le fameux problème de la banane ?
« Tu vas choisir tes compétences… Premier arrivé, premier servi. »
« Papyyy ! »
« Je te dis que je suis un dieu ! Qui est papy ! La première fois que tu me parles vraiment, et c'est pour dire papy ! »
Quarante-trois personnes et premier arrivé premier servi : il ne reste sûrement plus une seule compétence de cheat. Les bonnes sont déjà prises, c'est catastrophique. Papy, décision confirmée.
Enfin, tant que je n'ai pas regardé…
« Choisis tes compétences, dépêche-toi. Dire que j'aurai connu la fatigue en étant devenu dieu… »
Il a fini par renoncer à me répondre et avance tout seul. Quel caprice. Ooh, il y en a beaucoup… non… ah ?
Sur une plaque noire qui flotte devant moi s'affiche une quantité de texte. Une tablette, non ? Décidément, pour les personnes âgées, les appareils modernes… « Je ne relève plus, je ne relève plus. » Il grommelle quelque chose. Il s'est mis à la déclamation poétique ?
Laissons la sénilité du vieux et lisons cette masse de texte. Je la parcours d'un trait. Quelle quantité. Quelle quantité, mais… presque tout est grisé. Ça veut dire indisponible ?
Tout en haut : « Statut · Répartir des points dans le statut · 1 point à la fois · Dés (10 P pour 2 dés) ». J'ai 50 P. Le classique, c'est de tout mettre dans la chance ; mais elle est à 10 au départ, donc même en mettant tout, 60. Ça reste faible. Je ne connais ni le plafond ni ce que rapporte une montée de niveau.
Seule la partie « Répartir des points dans le statut · 1 point à la fois » est écrite en gris ? Et les dés… non, pour 10 P on n'a que 2 dés. Si ce sont des dés à six faces, le rapport est trop mauvais.
Deuxième rubrique : « Objets · armes, armures, objets · 5 P à 50 P ». Les consommables à l'unité, onguent, antidote, 5 P ; les armes et armures de 5 à 30 P ; et les lots à 50 P.
Pour ne pas mourir, j'aimerais des remèdes, mais dépenser des points là-dedans est inefficace. Mieux vaut viser la magie de soin.
Commencer sans arme fait peur, mais il ne reste aucune arme ni armure à l'unité. Les autres ont dû tout prendre. C'est moi le dernier, ce n'est pas très juste.
Alors qu'il y a plus de cent objets, il ne reste que « Lot d'objets (villageois A), 50 P ». Il n'y en a plus, mais (paladin), (grand sage) et (guerrier lourd) étaient à 50 P aussi. Prix de lot avantageux. Moi, je n'ai droit qu'au (villageois A) à 50 P. Quel effondrement des prix ! Le contenu, c'est un bâton de bois, des vêtements de toile, et par-dessus le marché le journal intime du villageois.
Non. Et le reste des invendus : « Lentilles de contact · 30 P · améliore les yeux ». Des lentilles, j'en veux ; avoir une mauvaise vue serait un handicap. À 5 P, je les prends s'il me reste de la marge ! Elles améliorent les yeux ; peut-être même mon regard. Mais 30 P, c'est beaucoup trop cher ! Enfin, avec une très mauvaise vue, ce serait peut-être nécessaire. Ce monde n'a probablement pas de lunettes. 30 P, impossible : il ne me resterait que 20 P.
Troisième rubrique : « Techniques d'arme · 10 P ». Abordable. Honnête. Presque assez honnête pour offrir les frais de dossier.
« Escrime », « Sabre », « Lance », « Bouclier », « Arc ». Il y a même « Fouet ». Enfin, il y avait. Épuisé. Ce qui reste : « Art du bâton · manier habilement un bâton ou une canne · 10 P ». Il me faut bien un moyen de me battre, et 10 P, c'est abordable. L'Art du bâton… frapper avec un bâton. On se bat comme ça dans un autre monde ? Je ne suis pas l'enfant qui martyrise une tortue au bord de la mer, quand même. Et il ne battait même pas la tortue. Enfin, il valait mieux pas. Et enfin, quatrième rubrique : « Compétences · 10 P à 30 P ». C'est cher, mais voilà LE cheat de l'autre monde ! Le grand favori, « Gain d'expérience accru » ; le classique, « Magie » ; oh, « Rapine », ça craint ; « Clairvoyance », si c'est bon marché… Tant de compétences merveilleuses… Hein, il ne reste rien ! Ce qui reste, voyons… Non mais ! « Santé · réduit le risque de maladie · 30 P ». Bon, ce n'est pas inutile. Je le veux même ! Il n'y a sûrement pas d'hôpitaux. Mais 30 P. Je risque de finir mes jours en bonne santé dans un autre monde et rien d'autre. Dans un monde en paix, pourquoi pas. Mais ce ne sera pas le cas. Avec tant de compétences de combat, la santé seule ne suffira pas à vivre. 30 P, c'est trop cher. C'est pour ça qu'elle reste. « Marche · marcher devient plus facile · 30 P ». Ce n'est peut-être pas inutile, mais qui paierait 30 P pour ça ? La même valeur que « Gain d'expérience accru » ? La marche est si importante que ça ? On invoque des bébés qui font leurs premiers pas ? On invoque une crèche ? Les héros vont attaquer le roi démon à quatre pattes ? Il va être surpris. Et pourtant c'est encore la meilleure du lot… « Gymnastique · devenir bon en gymnastique · 30 P ». Débuter comme animateur de gymnastique dans un autre monde ? Bonjour tout le monde ! C'est fini. Vraiment. Et enfin la dernière, la plus effrayante : « Sensibilité · le corps devient sensible · 30 P ». N'importe quoi ! À qui ça profite ! Un lycéen au corps sensible. C'est du boys love ? On est pourri à ce point ? Je n'en veux pas, absolument pas. Cela dit, la moitié des convoqués sont des lycéennes. Pour elles, c'était peut-être envisageable. Enfin, personne ne la prendrait de son plein gré. Si quelqu'un l'a fait, qu'on me le dise. S'il vous plaît. Cinquième — non, quatrième bis : sans ça, on pourrait aussi bien parler d'un voyage dans le Moyen Âge, et tout le monde le relèverait. « Magie · 10 P à 30 P ». Enfin ! Je vise « les quatre éléments, la foudre, la téléportation, le soin… » Oui, je savais. Il ne reste rien, c'est ça ? Hein ? Le choix des compétences dans une invocation en autre monde, ce n'était pas censé être un moment exaltant ? Pourquoi j'ai envie de pleurer ? Pourquoi le vieux dieu détourne les yeux ? Il en reste quatre. « Magie “Température” · fait monter et descendre la température · 30 P ». Ah, commode. Je vais devenir distributeur automatique dans un autre monde. Gagné ! Une deuxième bouteille offerte ! Ce métier n'existe pas ! On va me gronder ! Il en reste trois. « Magie “Emballage” · permet d'envelopper avec de l'énergie magique · 30 P ». Envelopper pour quoi faire ? Appeler un coursier ? L'invoquer ? Il en reste deux. « Magie “Pesanteur” · fait monter et descendre le poids · 30 P ». Alléger les colis pour baisser les frais de port ! Décidément, il ne reste qu'à appeler un coursier. La dernière. « Magie “Déplacement” · assistance au déplacement · 30 P ». … Un peu plus sérieux ? En quoi est-ce différent de « Marche » ? En prenant les deux, on doit obtenir le métier de coursier. Ce serait moi le livreur ! Cinquième rubrique : « Spécial · 20 P à 50 P ». Capacités spéciales, compétences spéciales, don pour l'épée, don pour la magie… expérience requise réduite. Ah, c'est là que ça se combine avec « Gain d'expérience accru ». Ni l'un ni l'autre ne reste. Rien ne reste. Première : « “Rapporter-Informer-Consulter” · on devient bon pour rapporter, informer et consulter ». À qui ! Il y a des supérieurs hiérarchiques dans l'autre monde ? C'est un autre monde de salariés ? En montant de niveau on devient PDG d'un grand groupe ? Deuxième : « “Touche-à-tout” · la montée de niveau ralentit ». Un statut négatif ! Personne ne la prendra ! C'est un piège ? Le truc qu'on obtient si on clique à côté ? Et la dernière, la troisième : « “Pantin” · la montée de niveau s'aggrave ». Encore un statut négatif ! Encore ! Ralentir, aggraver… vous convoquez les gens dans un autre monde pour en faire quoi, au juste ? À la rigueur, on peut se dire que « Touche-à-tout » ralentit la montée de niveau mais aide peut-être, puisqu'on est adroit, à obtenir et à améliorer des compétences. Mais « Pantin » ? La montée de niveau s'aggrave, et on est inutile ? On manque de finesse ? Ou bien on obéit aux autres ? C'est la pire, aucun doute. Enfin, la cinquième rubrique : « Titres · 10 P ». Bon marché, mais sans effet immédiat, apparemment. Un titre, c'est un métier avec ses correctifs, si je comprends bien. Cela dit, même sans usage immédiat, si cela touche à la croissance et aux compétences, c'est peut-être plus avantageux à long terme. Et surtout, « saint de l'épée, gardien, mage… » Aaaah ! Épuisés ! Non, ce n'est pas possible ! Ces titres qui font vibrer l'âme du collégien attardé… Enfin, je suis en première. Et c'est un autre monde. Saint de l'épée, c'est bien, non ? Se présenter soi-même comme ça, ce serait peut-être dur. Bon courage à celui qui l'a pris. Il fut un temps où je pensais ainsi. Même si c'est ridicule, même si c'est gênant, même si c'est du syndrome de quatrième, c'est toujours mieux que ces deux-là ! La première : « “Reclus” · rester enfermé · le domicile est protégé ». Le gardien de son propre domicile, le NEET ! Sauf qu'on m'a arraché à mon domicile pour un autre monde. Je n'ai plus de domicile. Rester enfermé dans un autre monde ? Il n'y a pas de livres. Enfin, si le coursier vient, ça peut aller ? Non, ça n'ira pas. L'autre : « “nîto” · sans emploi · annule le Job ». Avant même « travailler, c'est déjà perdre », je vais perdre contre les monstres. C'est fini ? La liste de compétences est finie, ou plutôt c'est moi qui suis fini ? Ce vieux, je vais lui finir ses vieux jours. Qu'est-ce qu'il veut que je fasse dans un autre monde, au juste ? « Dites, papy, vous détournez les yeux depuis tout à l'heure ; vous n'auriez pas quelque chose à me dire ? Regardez-moi bien en face pour le dire. »
Lui qui me cherchait tant, il détourne les yeux depuis l'instant où il a vu ce qui est écrit sur la plaque noire, non ?
Je ne sais pas combien de temps a passé. Devant moi, le vieux est assis sur ses talons.
Depuis, je le sermonne inlassablement. Qu'est-ce que tu veux, à la fin ?
Il a arraché de force un lycéen qui vivait normalement, pour une raison que j'ignore. Que ce soit la volonté d'un dieu ou une loi de l'univers.
S'il va jusque-là, c'est qu'il y a une raison, que c'est nécessaire, qu'on ne saurait peut-être faire autrement.
Mais celui qu'on enlève d'un coup ne peut pas l'accepter, et surtout, jeté tel quel dans un autre monde, il ne pourra rien faire.
C'est justement pour ça qu'on donne des compétences particulières. N'est-ce pas ?
S'il n'y a rien à accomplir, transférer quelqu'un dans un autre monde n'a aucun sens.
Si c'est une sorte d'accident, le rôle d'un dieu est au moins de donner de quoi y survivre, et c'est cela, les compétences.
Et si ce n'est pas un accident, s'il y a une raison et qu'on est convoqué pour cette raison, alors les compétences sont la force de survivre, la force d'accomplir, la possibilité même.
Alors, qu'est-ce que tu veux, à la fin ?
Je montre bien la liste au vieux. Est-ce là une force pour survivre ? Une force pour accomplir ? Est-ce là le rôle d'un dieu ? Regarde bien et réponds : qu'est-ce que tu veux ?
Quand le vieux tente une excuse, je le fixe. Quand il veut décroiser ses jambes, je le fixe. Je le fixe avec toute ma colère et toute mon âme.
Le vieux, les yeux humides et tremblant de tous ses membres, se justifie.
« Jusqu'ici, les invocations comptaient trente personnes au plus ; il y avait largement de quoi choisir. Beaucoup cédaient leur tour en se disant qu'en prenant tout, ils gêneraient les suivants. Vous êtes venus à quarante-trois, et j'ai eu beau leur dire qu'ils gêneraient les suivants, chacun s'est servi le premier. Et il n'était jamais arrivé qu'un seul se retrouve dans un autre plan et reste introuvable. Et puis toutes les compétences qui se trouvent là sont les vestiges de ceux qui ont accompli quelque chose que les dieux ont reconnu. Une compétence, c'est le vestige de l'âme de celui que les dieux ont reconnu, de celui qui est devenu dieu, de celui qui a dépassé les dieux. Une compétence, c'est une âme, une manière de vivre, une volonté. Et celle de qui a dépassé les dieux échappe même à l'entendement des dieux. C'est une force qui se manifeste quand on obtient cette compétence, qu'on en ressent l'âme, qu'on en connaît la manière de vivre, qu'on en reçoit la volonté. Et les compétences qui sont ici sont celles qui se sont manifestées et ont accompli quelque chose. En comprendre la mémoire et la volonté et s'en servir, voilà la véritable compétence ; sans cela, même la compétence la plus puissante est inutile, elle ne fait que gêner. Ce qui est ici, je ne le comprends pas, en effet ; ce sont des choses que je n'avais jamais vues. Mais le seul fait qu'elles soient ici a un sens, une signification, une nécessité. C'est pour cela qu'elles sont ici, maintenant. »
Il plaide en larmes, les jambes tremblantes.
Il essaie de se lever pour appuyer son discours, mais on dirait un faon qui vient de naître.
Ça craint. Papy, tes yeux sont partis.
C'est comme si l'âme, la volonté et l'intention d'un certain joueur de tennis passionné, chauffé à blanc et au sang de fer étaient entrées en compétence dans le vieux. À ce point-là. Un regard tellement inquiétant que même celui qui dit « ça craint, ça craint » trouverait que ça craint.
Cette compétence est trop dangereuse : ce n'est pas seulement les dieux, c'est un tas de choses qu'il ne fallait pas dépasser que cette âme a dépassées ! Enfin, pas une âme, une nature d'âme. Papy, fuis !
« En tant que dieu, je dépasserai la vérité, la loi et la raison ! »
Ça craint, le vieux est cassé ! Il ne faut pas dépasser !
« Seigneur, merci pour le bord du gouffre ! C'est génial ! »
Non ! C'est bien lui ! Ce n'est pas un vestige d'âme, c'est de la niaque, une nature d'âme, une fureur d'âme en cours !
Ça, même un dieu ne doit pas y toucher !
« Sois plus ardent ! »
Ah, aucun doute. C'est fini.
« Elles sont ici : voilà la réponse ! »
Le vieux a cassé ? Il n'a pas supporté cette ardeur.
« Alors tout cela est ton âme ! »
Hein ? De quoi il parle ?
« Je te donne toutaaaaant ! »
Vous me donnez quoi ? Tout, c'est-à-dire ? Les libraires ? Les coursiers ? Je les emmène dans l'autre monde ? C'est quoi cette histoire ?
« Reçois toutes les compétences ! »
« Attendeeez ! Vous êtes idiot ou quoi, papy ! Je n'en veux pas ! Si je prends toutes ces compétences, c'est le mode enfer garanti ! »
« Tu souffres ? Alors ris ! »
N'importe quoi ! Et ça, ce n'est pas une chose à dire aux gens ! C'est devenu une citation absurde !
« Adieuuuu ! »
« Adieu mon œil ! »
***
Dans la forêt.
Aaah, ce vieux m'a vraiment transféré comme ça.
Une forêt. Personne.
Je n'ai pas envie de voir, mais je n'ai pas le choix. « Consulter le statut. »
[Veuillez lancer les dés.]
Une voix résonne dans ma tête. Hein ? Ah, les fameux dés truqués. Ce qui veut dire qu'il m'a vraiment refilé toutes les compétences ! Le déstockage !
« Haa. »
Je lance comme un javelot les deux dés apparus dans ma main. Je n'ai pas de javelot ; je n'ai qu'un bâton de bois.
Le dé s'arrête sur « M ». L'autre s'arrête aussi : « M ». C'est quoi, çaaa !
[À quel statut souhaitez-vous l'ajouter ?]
Ajouter, mais ajouter « M » ? Mes statuts sont tous à 10, m'a-t-on dit. Dix plus M, ça fait combien ?
Il faut se dire que ça augmente. Si le M était un statut négatif, le M de « moins », impossible de le savoir sans essayer.
« … À la chance. »
C'est ce dont j'ai le plus besoin. Je ne suis plus en état de m'en sortir par mes capacités. J'ai l'impression que ma chance est déjà négative, mais c'est une impression. Dans mon monde d'origine, c'était déjà… comme… ça ?
[Ajouté à LuK. À quel statut souhaitez-vous l'ajouter ?]
Il ne reste qu'à tout mettre au même endroit. Si par malheur c'était négatif, même LuK pourrait tomber à 0, voire dans le négatif.
Mais si c'est HP et que ça tombe à 0, c'est irrattrapable ; les autres sont trop risqués.
De la chance, on n'en a jamais trop, et même à zéro les dégâts sont faibles. La suite m'inquiète, mais c'est le présent qui est critique.
« LuK, encore ? »
[Ajouté à LuK. Affichage du statut.]
[Statut]
[NAME Haruka · Race humaine]
[AGE 16]
[Lv 01]
[Job --]
[HP 10 · MP 10]
[ViT 10 · PoW 10 · SpE 10 · DeX 10]
[MiN 10 · InT 10]
[LuK Max (limite dépassée)]
[SP 0]
[Techniques d'arme : « Art du bâton Nv 1 »]
[Magie : « Température Nv 1 » « Déplacement Nv 1 » « Pesanteur Nv 1 » « Emballage Nv 1 »]
[Compétences : « Santé Nv 1 » « Sensibilité Nv 1 » « Gymnastique Nv 1 » « Marche Nv 1 » « Asservissement Nv 1 » (Nouveau)]
[Titres : « Reclus Nv 1 » « nîto Nv 1 » « Solitaire Nv 1 » (Nouveau)]
[Inconnu : « Rapporter-Informer-Consulter Nv 1 » « Touche-à-tout Nv 1 » « Pantin Nv 1 »]
[Équipement : « Sac de toile »]
LuK à Max (limite dépassée)… Ce M, c'était Max !
Aaah, « M » pour Max… Écrivez-le ! Ça fait trois lettres ! J'aurais dû mettre dans la force, la vitesse, ou répartir sur les deux. J'ai tout raté !
J'étais persuadé que c'était soit un piège soit une misère ; Max, je n'y avais même pas pensé.
Aaaaah !
Du calme. C'est dommage, certes, mais ce n'est pas perdu, et j'ai bel et bien besoin de chance.
Puisque je ne savais pas, c'était le meilleur choix. On ne parie pas quand la vie est en jeu.
Cela dit, après Max, ça dépasse la limite.
Est-ce que ça va m'apporter quelque chose de bien ? Ça ne m'est jamais arrivé.
Non, c'était bien. Je pensais à des faces de 1 à 6 et j'ai eu M ; c'est le maximum, donc le gros lot. À l'inverse, les autres faces n'étaient-elles pas dangereuses ?
Au moins, le résultat du dé est bon. Excellent, même.
D'ordinaire, monter de niveau n'augmente pas la chance ; tout mettre au même endroit est un classique des light novels. À terme, ce sera un gros lot. C'est bon.
Les compétences, c'est bien tout, alors ? Que des mauvaises… Tiens ? Il y en a deux de plus.
J'ai appris quelque chose ? Rien qu'en arrivant et en lançant un dé ? Ah, c'est ça :
« “Solitaire” · vivre seul, sans compagnons · impossible de former un groupe · acquisition de la compétence “Asservissement” · répartition de l'expérience »
Bon ? Ça ne change rien à mes habitudes. Oui. Mais ne l'écrivez pas dans mon statut !
À la seconde où j'arrive dans un autre monde, je suis déclaré solitaire sans compagnons. Le tout petit moi qui avait pensé à un harem d'autre monde pleure.
Quant à « Asservissement », ce serait un effet de « Solitaire » : puisque tu es seul, asservis au moins des monstres ? Tout mon être pleure de tendresse, de tristesse et de solitude. Un jour, je me consolerai avec quelque chose de tout doux.
Ah ! Le sac de toile. L'équipement du villageois A.
Bâton de bois ou pas, il me faut d'abord une arme, puisque j'ignore si cet endroit est sûr ou dangereux.
Les vêtements de toile, c'est pénible de se changer, mais les bottes de cuir sont bienvenues ; marcher en forêt en chaussons d'intérieur, non merci.
La cape vaut mieux que rien : elle compte comme armure. Elle est plutôt sombre, donc peut-être moins visible pour les monstres ; en tout cas, le villageois A a survécu avec.
Mettons aussi les gants de cuir… Tiens, il y a quelque chose dedans. Une bague ? Bon, le villageois A la portait, ça doit être un équipement. Je la mets.
Le sac aussi, autant le prendre : il contient encore des choses et je n'ai que mon cartable comme contenant. C'est léger et commode.
Je regarde autour de moi : personne, et aucune présence à proximité.
Mes camarades sont censés avoir été convoqués ici, non ? Je ne sais pas dans quelle direction ils sont partis, et je me demande même s'il vaut mieux les rejoindre.
Le nombre est un avantage, indéniablement. Mes camarades doivent d'ailleurs être tous regroupés.
Et contrairement à moi, ils ont tous du cheat. Pour la sécurité en combat, les rejoindre serait mieux.
Le problème, ce n'est pas la puissance, c'est l'humanité.
Et puis, avec « Solitaire », je ne peux sans doute pas former de groupe.
Ils ont beau être forts, moi je ne serai d'aucune utilité. Et humainement, je ne peux pas leur faire confiance : il y a trop de cas problématiques.
Donc, en solitaire. De toute façon, je n'ai aucun moyen de les rejoindre : il ne reste qu'à explorer.
Mais une forêt, ça bouche la vue. Entre la lumière, l'ombre et les nuances de vert, les contours sont beaucoup moins visibles qu'on ne croit : je risque de ne pas voir un monstre.
C'est un désavantage pour quelqu'un qui voit mal. J'aurais dû acheter des lunettes ? Ah ! Si j'ai tout reçu, alors les lentilles que j'avais renoncé à prendre à cause du prix doivent être là !
Où ça, dans le sac de toile ? Je fouille : il y a plusieurs petites boîtes. Là-dedans ? Un flacon de verre ? Un remède, il y a du liquide.
Ici ? Enveloppés dans un tissu, deux petits objets ronds comme du verre. Ce doit être ça. Cela dit, poser des lentilles pour la première fois dans une forêt sale, c'est douteux.
Mais sans bien voir, je ne sortirai pas de la forêt : il n'y a qu'à les mettre. C'est assez effrayant, se mettre un objet dans l'œil ; mais si je les fais tomber ici, ce sera un drame.
Je les garde sur le tissu et je les pose sans les faire tomber. Une gêne.
« Grr… »
La gêne dans l'œil, je comprends, mais j'ai eu un mal de tête soudain. C'est censé faire ça ?
Je n'avais pas d'ami qui portait des lentilles, donc je ne sais pas. Je n'avais pas non plus d'ami qui n'en portait pas, donc je ne sais pas.
Il faut s'habituer, je suppose. En regardant autour de moi, je vois tout avec une netteté presque inquiétante. C'est comme si l'information visuelle entrait d'un coup dans ma tête.
Je vois jusqu'aux insectes posés sur les feuilles d'un arbre lointain. Bien voir, c'est presque écœurant. Et je distingue aussi dans la pénombre, donc me déplacer ne posera pas de problème. J'ai aussi « Marche ».
Bon, je range… [Onguent] [Antidote]. Ouah ! Ça m'a surpris.
En rangeant la boîte que je venais de sortir, au moment où j'ai regardé le flacon de verre en me demandant ce que c'était, des lettres sont apparues. Onguent et antidote ? Ce serait ces flacons ?
Une idée me vient et je regarde mon statut : elle est là, « Évaluation Nv 1 ». Voilà donc l'Évaluation. Ça surprend, ces mots qui apparaissent d'un coup.
C'est probablement l'effet des lentilles ; comme elles sont dans mes yeux, je ne peux pas les évaluer. Sans doute qu'en les retirant, l'Évaluation elle-même ne fonctionne plus. Pas terrible.
Avoir obtenu l'Évaluation dans un autre monde, c'est une chance ; c'était ce que je voulais en premier.
La langue de l'autre monde, le vieux avait dit avant de casser qu'on la comprend dès le transfert, et j'ai l'Évaluation. Côté quotidien, tout devient beaucoup plus simple d'un coup.
Sans ça, on est fichu.
Je marche en évaluant les arbres et les herbes alentour. C'est assez amusant. Comme un guide des plantes en réalité augmentée. Oh ! Ce champignon est comestible ! Décidément, l'Évaluation est indispensable : sans elle, on est fichu côté nourriture.
« Champignon Poten · comestible · augmente le potentiel ». Le potentiel augmente, paraît-il. Le potentiel ? Qu'est-ce qui se cache en moi ? Solitaire, nîto et Reclus, j'aimerais autant qu'ils restent cachés à jamais. J'avance d'un champignon à l'autre en évaluant tout. Il n'y avait qu'un seul groupe de Poten, mais les champignons comestibles abondent : les plus nombreux sont les champignons de vigueur et les champignons de mana. Récupérer des PV et des PM, c'est appréciable. On ne trouve pas de potions en pleine forêt : la nourriture est le premier remède. Comme je n'ai nulle part où aller, j'avance toujours vers les champignons. J'en ai déjà jeté une grande quantité dans mon sac de toile ; l'Évaluation et la cueillette m'amusaient tellement que je n'ai rien remarqué, mais un sac de toile de trente-cinq à quarante centimètres de côté ne peut pas contenir tout ça, et il ne s'est pas alourdi. Monsieur le villageois A, pardon d'avoir trouvé votre équipement minable. C'est un sac à objets. La langue de l'autre monde, l'Évaluation et un sac à objets : les trois choses que je voulais en premier sont réunies. Le sac à objets appartenait au villageois A. Cinquante points, je trouvais ça cher, mais si c'est un objet rare dans ce monde, le prix se comprend. J'aurais dû prendre le lot du villageois A et m'enfuir avant qu'on me refile des compétences bizarres. Comme ça, le vieux ne serait pas devenu un joueur de tennis passionné. À l'heure qu'il est, il doit lancer des « N'abandonne pas ! » aux autres dieux ? Il y avait aussi des remèdes, et encore d'autres choses. J'ai l'impression d'avoir tiré le gros lot dans une pochette-surprise. À bien y réfléchir, j'aurais dû m'en apercevoir en sortant un bâton d'plus d'un mètre et des bottes montant aux genoux : le sac aurait dû gonfler. Je me croyais calme, mais j'étais troublé. Il faut dire qu'il s'est passé beaucoup de choses et qu'il y en a trop que j'ignore. Pour commencer, je ne sais pas où je suis. J'avance à pas de loup en évaluant, en surveillant les alentours, le bâton serré dans la main. Parce que si un monstre sort, je fais quoi ? C'est un bâton de bois, quand même. Comme arme. J'ai « Art du bâton », mais ça revient à frapper avec un bâton. C'est plus clair là-bas ? La lisière de la forêt apparaît enfin. Bien voir, ça permet de regarder loin, c'est pratique : comme une fonction zoom. Merci les lentilles. Une fois sorti de la forêt, c'était un lit de rivière. Une rivière, de l'eau. C'est de l'eau non traitée, mais je crois avoir marché plusieurs heures sans boire. En cherchant de quoi puiser de l'eau, je plonge la main dans le sac de toile et « gobelet », « gourde », « outre » me viennent à l'esprit. Ooh ! La gourde est sortie. Ah, l'eau est délicieuse ! De l'eau de source, en plus. J'ai bu à grands traits. Achetée au distributeur, ça vaudrait une belle somme. Si seulement je pouvais invoquer un coursier, je vendrais de l'eau de source et je me ferais livrer des livres. Le cercle d'invocation, je viens de le voir et je m'en souviens. Si je mets le logo d'un coursier au milieu, il ne viendrait pas ? Il y a bien une forêt, mais pas d'Amazonie. Dans la rivière, des poissons nagent tranquillement. Poisson et champignons en papillote, décidé. J'entre dans l'eau, arme au poing. Ce furent des champignons grillés. Merci pour ce repas. Impossible, je n'attrape pas les poissons. Comment on attrape ça avec un bâton de bois ? Il faut les attraper pour les frapper, et les frapper pour les attraper. Après un moment de marche, une grotte ? Une caverne ? Je ne sais pas laquelle et je ne sais même pas la différence. Si le comte de Monte-Cristo est dedans, c'est un cachot ? Si je lui prends son logis, il va se venger salement. Je jette un œil… Bien, personne. Ni monstre ni comte. « Bonjour, je peux entrer ? »
Je salue comme un visiteur, alors que j'ai la ferme intention de m'installer.
C'est assez grand. Plus de trente mètres carrés, non ? J'habitais dans dix mètres carrés, alors je n'arrive pas bien à comparer.
Le fond est complètement noir, alors j'étale mes affaires près de l'entrée.
Le sac de toile a bel et bien grandi, aucun doute. Il en est sorti une tente.
Le problème, ce sont les règles de ce monde.
« Tente magique · s'ouvre et se range automatiquement quand on y verse de l'énergie magique · température agréable, répulsif à insectes et à monstres. » Ouah, les monstres sont traités comme des insectes. « Lanterne magique · s'allume, clignote et s'éteint quand on y verse de l'énergie magique · répulsif à insectes et à monstres. » Ouah, courage, les monstres. Et il y a même une fonction clignotante ; dans un monde sans éclairage public, les automobilistes nocturnes seront rassurés. Encore qu'il n'y a sûrement pas d'automobiles. Mais s'ils ont la technologie de la lanterne clignotante, la culture magique est peut-être avancée. Il y a peut-être des automobiles magiques. Avec le logo d'un coursier. Bon, j'ai trouvé des choses utiles. Je ne remercierai jamais assez le villageois A. Le vieux, tant pis ; je remercierai le joueur de tennis. Mais comment on verse de l'énergie magique ? Je n'en ai jamais versé. Il n'y a qu'à essayer. « Énergie magique qui réside en ma main droite, libère-toi ! … Rien. »
Ce n'est pas une crise de quatrième qui se déclare. J'aimerais le croire.
« Verser de l'énergie magique » : expliquez aussi comment on verse. Je prends la lanterne et j'essaie diverses choses. « Énergie magique ! Réponds à mon ordre et loge-toi dans la lanterne ! » … Non. Ce n'est pas ça. Je veux le croire. Je m'assieds en méditation, je me concentre, je perçois ma propre énergie magique, et je la manipule. C'est le déroulé normal, dans les light novels. Conclusion : je ne perçois rien. Alors une formule ? Une incantation ? D'où l'expérience de tout à l'heure. Oui, c'était une expérience ! Ce n'est pas une crise. « Bon, allume-toi, toi. »
Ah, ça s'allume. … « Éteins-toi. » … « Allume-toi. » … C'est tout ?
Non mais, si c'est ça, on peut l'écrire dans la notice. « Verser de l'énergie magique », ça revient à « tenir en main et dire allume-toi ». Et si j'avais fait une crise ? J'avais même pris la pose. Bon, je me suis un peu amusé.
Il suffit donc d'être en contact et de le penser ; il ne faut surtout pas ajouter de mots inutiles comme « Montre-moi la lumière » ou « Allume la lumière de l'énergie magique » ou « Je l'ordonne en mon nom ». Ce n'est pas grave, j'avais envie de les dire.
Bref, je déplie la tente et je m'allonge. « Ouvre-toi » a suffi. Moi qui avais préparé des incantations… elle s'est ouverte. Enfin, tant mieux qu'elle s'ouvre, hein.
Dehors, il fait déjà bien sombre ; je ne bougerai plus aujourd'hui. Je n'ai nulle part où aller et je ne sais pas ce qu'il y a où.
Ma vie ne s'allège pas et je contemple ma main. Au fait, cette bague, est-ce un objet ? Si c'est l'alliance du villageois A, il faudra la rendre ; je lui dois beaucoup. Évaluation de la bague.
« Anneau de l'âme à l'agonie · la vie et l'âme sont à l'agonie · Attaque ? · Défense ? · Attaque magique ? · Défense magique ? Compétence : Sauvetage · ? · ? · ? »
Hein ! Elle est maudite ? La vie et l'âme à l'agonie, ce n'est pas bon signe ! Et les compétences, à part Sauvetage ? … Sauvetage ?
« Sauvetage · avant que les HP tombent à 0, restaure les HP avec les MP. »
Oh, j'ai pu évaluer le contenu de l'évaluation ? Passons : « Sauvetage · avant que les HP tombent à 0, restaure les HP avec les MP », c'est une bonne compétence. Elle doit empêcher le coup fatal. Un effet qui sauve la vie. Mais la vie et l'âme seraient à l'agonie ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
J'ai aussi ramassé du bois en forêt. Il y avait peu de bois sec, mais assez pour un feu. Ça éloignera les bêtes, et comme la grotte est humide, il faut du feu.
J'augmente la température du bois avec la magie de température. Les champignons ont bien cuit… ça a pris. Le bois n'a pas voulu, mais les feuilles mortes se sont enflammées.
Comme le feu ne prenait pas, j'ai voulu l'aider en montant la température par magie, et cette fois le bois s'est allumé. La magie de température aurait monté de niveau ? En regardant mon statut, je vois « Magie du feu Nv 1 » et « Magie de température Nv 2 ». Le niveau a monté, mais j'ai aussi obtenu « Magie du feu Nv 1 ». Il suffit donc d'allumer un feu ? J'ignore les conditions d'acquisition ; comme la magie de température a monté d'un coup, il y a peut-être un lien.
Pour l'instant, mon seul moyen d'attaque est de frapper avec un bâton ; la magie du feu sera utile. J'aimerais m'entraîner, mais je suis trop fatigué aujourd'hui.
Avant de dormir, je vérifie mon statut, parce que je ne l'ai toujours pas mémorisé.
[NAME Haruka · Race humaine]
[AGE 16]
[Lv 01]
[Job --]
[HP 10 · MP 10]
[ViT 10 · PoW 10 · SpE 10 · DeX 10]
[MiN 10 · InT 10]
[LuK Max (limite dépassée)]
[SP 0]
[Techniques d'arme : « Art du bâton Nv 1 »]
[Magie : « Température Nv 2 » (Amélioré) « Déplacement Nv 1 » « Pesanteur Nv 1 » « Emballage Nv 1 » « Magie du feu Nv 1 » (Nouveau)]
[Compétences : « Santé Nv 1 » « Sensibilité Nv 1 » « Gymnastique Nv 1 » « Marche Nv 1 » « Asservissement Nv 1 » « Évaluation Nv 1 » (Nouveau) « Clairvoyance Nv 1 » (Nouveau) « Détection de présence Nv 1 » (Nouveau) « Détection d'ennemis Nv 1 » (Nouveau)]
[Titres : « Reclus Nv 1 » « nîto Nv 1 » « Solitaire Nv 1 »]
[Inconnu : « Rapporter-Informer-Consulter Nv 1 » « Touche-à-tout Nv 1 » « Pantin Nv 1 »]
[Équipement : « Bâton de bois » « Vêtements de toile » « Gants de cuir » « Bottes de cuir » « Cape » « Lentilles de contact » « Anneau de l'âme à l'agonie » « Sac à objets »]
Sans doute parce que j'ai erré en regardant au loin, j'ai « Clairvoyance Nv 1 ». Les lentilles aussi, c'est le gros lot. « Améliore les yeux », quelle commodité. L'Évaluation et la Clairvoyance aident à survivre. Si j'ai pu sortir de la forêt, c'est sûrement grâce à la Clairvoyance.
Est-ce que je me trompe en trouvant que ça tourne à la survie en autre monde ? D'habitude, ce n'est pas une princesse impériale, une princesse ou une jolie magicienne qui vous convoque ? Abandonné en pleine forêt, on fait quoi ? Si c'est une loi de l'univers, les habitants de l'autre monde n'y sont pour rien ? Tiens, alors il n'y a ni mission ni rien, il faut juste vivre dans un autre monde ? Enfin, plutôt ça qu'une injonction absurde à abattre le roi démon ; une petite vie tranquille dans un autre monde, ce serait mieux. Mais si je ne survis pas à cette survie, ma vie va s'achever dans une forêt.
J'ai aussi « Détection de présence Nv 1 » et « Détection d'ennemis Nv 1 ». Est-ce l'effet d'avoir regardé partout jusqu'à l'obsession pour vérifier qu'il n'y avait pas de monstres ? Ou d'avoir sondé la grotte pour vérifier qu'il n'y avait pas de comte ? On obtient des compétences aussi facilement ? Alors, choisir des compétences dans la pièce blanche avait-il un sens ? Et cette compétence qui est entrée dans le vieux, c'était quoi… Non, il ne faut pas y penser ! C'est plus dangereux qu'un roi démon !
Ainsi s'achève mon premier jour dans un autre monde. Le lycéen transféré dans un autre monde rêve-t-il de coursiers ?
Fin du premier jour.