Roel regarda la Mère Déesse le visage encore marqué par la sidération. Il peinait à intégrer les informations qui venaient de lui être livrées.
Jusqu’à présent, il avait envisagé nombre de scénarios pour expliquer comment son âme, terriblement fragmentée, pourrait être réparée, mais il ne s’était jamais imaginé que la Mère Déesse ferait appel à la méthode qui lui portait le plus préjudice.
Roel ne savait pas grand-chose sur la Lune Noire, et les membres de la Tour de l'Âme-Lunaire ne lui auraient sans doute jamais expliqué le fonctionnement du pouvoir de la Mère Déesse, même si eux-mêmes le connaissaient. Cela dit, il pouvait aisément deviner que la Lune Noire constituait une autorité majeure à ses yeux.
Il en avait été témoin à deux reprises. La première fois lors de leur rencontre initiale, la seconde lorsque la Mère Déesse affrontait le Dieu de la Mort Pritzer. Nul doute qu’il s’agissait de l’un de ses atouts les plus redoutables ; lui accorder ce pouvoir, ne serait-ce qu’à hauteur d’une infime parcelle, aurait donc représenté une perte colossale pour Elle.
Un poids de culpabilité alourdissait la conscience de Roel. Il n’avait pas pensé que la Mère Déesse finirait par payer le prix de sa propre imprudence.
« Mère, qu’est-ce que la Lune Noire ? »
« Il s’agit d’un pouvoir résiduel que j’ai laissé derrière moi en tant que telle dans le passé, mais il n’a rien de bon. Il est de nature malveillante. »
« Malveillante ? »
« Le bien et le mal coexistent simultanément au sein de tout être vivant ; c’est également le cas pour la Déesse Genèse. La bonté excessive et la méchanceté peuvent altérer le jugement, aussi Sia a-t-elle rassemblé ces éléments et les a classifiés lors de la création du monde. »
« Les a classifiés ? » demanda Roel, interloqué.
La Mère Déesse ne répondit pas à sa question. Elle le contempla en silence, le regard profond, jusqu’à ce qu’il écarquille finalement les yeux, saisissant soudainement la portée de ses paroles.
La création du monde reposait principalement sur deux piliers : celle de son environnement et celle de ses habitants. Si Sia avait effectivement procédé à cette classification à cette époque, deux hypothèses seulement pouvaient émerger.
Premièrement : cette classification pouvait s’être manifestée sous la forme d’un environnement ou d’une loi naturelle. La Lune Noire en était un exemple, un environnement forgé par le mal.
Deuxièmement : elle pouvait également s’être incarnée dans les races créées. Cette possibilité renvoya immédiatement Roel aux deux plus proches acolytes de Sia.
« Mère, cela voudrait dire que… »
« Tu as raison. J’ai transmis aux deux premiers enfants que j’ai créés les pouvoirs issus de ma dualité, et ces deux enfants sont devenus les ancêtres de leurs races respectives. Celui qui penchait davantage vers le bien est votre Clan des Faiseurs de Rois. »
« ! »
Roel fut stupéfait.
Grâce au sous-entendu de la Mère Déesse précédemment, il avait eu un vague pressentiment, mais voir sa théorie confirmée le priva toutefois de son calme. En y repensant maintenant, ce cadre trouvait parfaitement son sens.
Au nom de leur responsabilité, le Faiseur de Rois était l’individu le plus puissant au monde après Sia Elle-même. Tous les Souverains des Races devaient obtenir son approbation avant de se voir confier le mandat de régner.
Une telle autorité était inévitablement accompagnée de tentations. Quiconque dépourvu de principes fermes se laisserait facilement corrompre. Ainsi, le Faiseur de Rois devait-il nécessairement pencher vers le bien, sous peine de conséquences désastreuses.
Cela expliquait également bien des choses.
Le Clan des Faiseurs de Rois était demeuré une puissance dominante durant la majeure partie de l’histoire, tels que les Ardes durant la Deuxième Époque. Rien d’étonnant à cela, puisque le Clan des Faiseurs de Rois était intrinsèquement bien plus puissant que les humains. Ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, accumuler richesses et pouvoir et vivre dans le luxe le plus absolu.
Pourtant, il était rare d’apprendre qu’un patriarche du Clan des Faiseurs de Rois ait failli.
Plus souvent qu’autrement, ils choisissaient obstinément de suivre la voie plus ardue, conforme à leur conception de la justice. Par exemple, ils avaient fondé l’Assemblée des Sages du Crépuscule afin de faire face aux Six Fléaux et autres menaces. Même lorsque leur maison tombait dans une situation critique, ils persévéraient dans leurs responsabilités et continuaient de protéger autrui.
Ils portaient à leurs principes une dévotion quasi aveugle, presque insensée.
Mais si le Clan des Faiseurs de Rois était intrinsèquement penché vers le bien, cela expliquerait les sacrifices qu’il consentait volontairement au fil des générations. Cependant, cette pensée laissait un goût amer dans la bouche de Roel.
Si le Faiseur de Rois a été conçu pour faire le bien, cela ne fait-il pas de lui un pion, une marionnette façonnée par Sia pour maintenir son ordre ? Tout cela revient à…
« Mère, cela signifie-t-il que la nature d’une personne est fixée dès la naissance ? Et surtout, où se trouve la ligne de démarcation entre le bien et le mal ? » Roel ne put s’empêcher de poser cette question.
La Mère Déesse remarqua vivement l’inquiétude de Roel et s’empressa de dissiper ses doutes.
« N-non, ce n’est pas ça ! Cette nature n’est qu’une inclinaison, et non quelque chose d’absolu. »
« Une inclinaison ? »
« Certaines personnes naissent avec une prédisposition au bien. D’autres avec une prédisposition au mal. Mon pouvoir ne fait que pencher très légèrement les Faiseurs de Rois vers le premier cas. Or, la nature d’une personne se décide essentiellement par ses expériences plutôt que par sa naissance. »
« En d’autres termes, cette inclinaison signifie simplement que je suis plus susceptible de faire le bien ? »
« On peut dire cela. Ce qu’une personne devient in fine dépend entièrement des choix qu’elle opère. »
Roel hocha la tête et soupira de soulagement. Il était prêt à accepter cette explication.
Autant il respectait Sia et la Mère Déesse, autant il ne supportait pas l’idée que son clan ne fût qu’un outil au service du maintien de la justice dans le monde. Cela reviendrait à dépouiller de tout sens les sacrifices accomplis par ses ancêtres pour l’humanité.
« La notion de bien est extrêmement vaste. Elle peut englober des qualités telles que la bonté, la persévérance ou le courage. Son étendue varie également. Certains l’expriment sous forme de bonté d’âme, d’autres à travers une haine ardente du mal », expliqua la Mère Déesse.
« Je vois. » Le cœur de Roel se rasséréna.
Il conservait pourtant quelques interrogations concernant le « mal » dont venait de parler la Mère Déesse. Si le Faiseur de Rois avait hérité de son « bien », qui donc avait reçu son « mal » ? Il hésita un instant avant de poser la question.
« Mère, quel est l’autre enfant que tu as créé en premier ? S’agit-il des Spirites ? »
« Non, les Spirites ne sont que des produits dérivés de la création du monde. L’autre enfant à qui j’ai confié mon « mal », ce sont les Sorcières. »
« ! »