Qu'est-ce qui fonde l'ascension d'une maison noble ?
Il y avait bien des réponses à cette question mais, s'il fallait vraiment en retenir une, ce serait sans conteste la qualité du gouvernement. La prospérité d'un fief influe directement sur l'assise d'une maison noble.
Une maison noble peut être bénie d'une descendance talentueuse, cela ne sert à rien si elle n'a pas l'argent d'engager les meilleurs précepteurs pour cultiver ces talents. Nouer des liens avec les autres nobles exige aussi de l'argent, qu'il s'agisse d'acheter des toilettes ou de tenir son rang. Même une armée puissante ne se maintient que sur un tas d'or.
Tout cela est financé par les impôts que rapporte le fief, lesquels dépendent à leur tour de la main-d'œuvre.
Si le gouvernement est incompétent, le niveau de vie du peuple baisse et la productivité recule. S'il est tyrannique, les gens émigrent ailleurs. S'il est excellent, les talents étrangers envisagent de s'installer dans le fief.
C'est fort de ces considérations que les Sorofya se servent de la croissance de la population comme d'un indicateur pour mesurer la valeur d'un seigneur.
Mais comment les Sorofya pouvaient-ils mesurer la population d'un fief ? Ils ne pouvaient tout de même pas recenser un à un chaque habitant d'un territoire. Quelle méthode inefficace cela ferait !
L'approche des Sorofya en la matière consistait à établir une estimation à partir des flux de l'un des produits de première nécessité : le sel.
L'être humain ne peut pas vivre sans sel ; c'est un besoin physiologique. C'est d'autant plus vrai en cette époque de travail manuel. Qui n'en consomme pas assez se sent vite apathique et sans force.
« Le fief Elric ne produit pas de sel, ce qui signifie qu'il doit se le procurer entièrement auprès de marchands. Nous sommes donc confiants dans l'exactitude de nos chiffres. Tout écart dans les résultats devrait être minime. Notre analyse montre que la quantité de sel achetée par le fief Elric augmente lentement depuis plusieurs décennies, comme dans les fiefs les plus stables des environs.
« Cela montre certes que le fief Elric est correctement administré, mais aussi qu'il n'a rien de spectaculaire. Pour parler franchement, c'est moyen. Ni bon ni mauvais. De ce résultat, nous déduisons que la maison Elric devrait elle aussi se porter de façon ordinaire, sans prospérer ni décliner. Mais la vérité, c'est que… »
« La vérité, c'est que la maison Elric monte en puissance avec un élan considérable depuis plusieurs décennies, ce qui en fait l'une des mieux classées parmi les Cinq Grandes Maisons nobles. Son influence dans les cercles nobiliaires de la Théocratie a énormément grandi, au point de dépasser peut-être celle de la maison Ascart. Les choses se déroulent tout autrement que ne l'avait prévu l'Association marchande Sorofya. »
Roel acheva la pensée à la place d'Arwen.
« Oui, c'est bien pour cela que je dis qu'il y a là quelque chose d'étrange. »
Arwen affichait un air d'incompréhension, tandis que Roel garda le silence.
« Si une maison noble veut s'élever dans la hiérarchie, la seule chose dont elle a absolument besoin, c'est de l'argent. Étant donné que le fief Elric n'a guère progressé au fil des ans, d'où auraient-ils bien pu tirer le leur ? La maison Elric a beau avoir été bénie de transcendants ces dernières générations, elle ne semble pas avoir découvert de commerce lucratif pour financer ses activités. Elle a beau se faire discrète depuis tout ce temps, le fait est que son influence n'a cessé de croître.
« Quoi qu'il en soit, jeune maître Roel, je pense que vous devriez avancer avec prudence. »
Arwen offrit ce conseil à Roel avec un air grave qui ne lui était pas coutumier, et le jeune homme hocha la tête en retour.
« Je vous remercie de cet avertissement, monsieur Arwen. J'y prendrai garde. En dehors de cela, voyez-vous autre chose ? »
« Ah. Je n'ai lu jusqu'ici que les rapports internes. Et si je faisais plutôt ceci : je vais retourner éplucher les archives que nous conservons sur la maison Elric. Peut-être y trouverai-je du nouveau. »
« Ce serait merveilleux ! Je vous dédommagerai comme il se doit pour ces informations. »
« Hahaha, ce ne sera pas nécessaire. Du moment que vous passez de temps en temps déballer une partie de ce qui encombre votre chambre forte, je crois que je pourrai rire jusque dans mon sommeil. »
Ces mots de l'homme d'âge mûr amenèrent un sourire amer sur le visage de Roel. Il se dit qu'il ferait bien de tirer quelques articles de la Boutique d'échange de Points d'Affection pour les lui vendre.
Ils bavardèrent encore un moment, puis Arwen prit congé.
Ensuite, Roel alla trouver Carter pour recueillir davantage d'informations sur la maison Elric. Contre toute attente, Carter lui jeta simplement un rapport d'enquête détaillé à parcourir. Une fois de plus, ce qu'il savait de sa propre maison s'en trouva bousculé.
Comme il avait passé sa vie dans un manoir cossu rempli de domestiques, il n'avait jamais pu se faire une idée de la force militaire de la maison Ascart ; or il apparaissait qu'elle pesait vraiment lourd dans la Théocratie. Outre une armée de réserve, elle avait le pouvoir de rassembler rapidement trois mille soldats de niveau d'Origine 6 par le biais des milices. Par-dessus le marché, le réseau de renseignement qu'elle entretenait était le premier des Cinq Grandes Maisons nobles.
Les Cinq Grandes Maisons nobles étaient comme des royaumes indépendants, fonctionnant à la manière d'une gouvernance décentralisée classique du Moyen Âge. Les Xeclyde exerçaient une influence absolue, du fait de leur emprise étroite sur la foi de la population, et quiconque tentait de contester leur autorité était promptement remis à sa place. Ils étaient donc à la tête de la meute.
À vrai dire, le devoir des Xeclyde en tant que famille royale consistait, pour le dire simplement, à servir de médiateur dans les conflits entre nobles.
La maison Elric, quant à elle, était le petit tyran placé juste sous la famille royale, dominant les autres de toute sa hauteur. Seulement voilà : elle avait choisi le mauvais camp lors du conflit d'il y a cent ans.
À propos des luttes entre nobles, une règle tacite les encadrait : pas d'extermination de lignée.
Les nobles sont élégants, jusque dans les batailles. S'ils ne peuvent pas gagner, ils peuvent capituler et se racheter à prix d'or. Le vainqueur est tenu de laisser intacte la lignée de la maison vaincue. Sauf circonstances extrêmes, éradiquer une famille entière est un acte proscrit.
On peut y voir un contrat que les nobles signent en naissant. Le but de cette règle tacite est de préserver les lignées nobiliaires. Quiconque tente de la contourner s'expose aux sanctions des autres nobles.
On l'a bien vu lors de la bataille entre les deux jumeaux royaux, autrefois. Les Elric et la puissante armée de dix mille hommes qu'ils commandaient avaient certes choisi de se ranger derrière le prince Wade, mais ce geste ne fut pas considéré comme un soulèvement. Aussi la famille royale ne put-elle faire mieux que de les reléguer à la frontière.
Une autre règle tacite entre nobles consistait à respecter la chaîne de commandement. La famille royale, en tant que suzeraine suprême, avait autorité pour commander les Cinq Grandes Maisons nobles ainsi que les nobles placés directement sous leurs ordres ; nul ne contestait sa légitimité en la matière.
En revanche, si elle outrepassait ses limites et tentait de toucher aux vicomtes vassaux de la maison Elric, cela serait vu comme une atteinte à la dignité de cette maison. Un tel geste attirerait la réprobation des autres nobles.
Les Cinq Grandes Maisons nobles avaient besoin d'un « grand frère » pour arbitrer les conflits et maintenir l'harmonie entre elles ; mais si ce « grand frère » menaçait leur autorité et leur pouvoir, elles seraient tentées de retourner leurs lances contre lui et de chercher un nouveau suzerain.
Pour cette raison, les nobles savaient très peu de chose de la puissance militaire des uns et des autres.
D'après le rapport de la maison Ascart, la maison Elric agrandissait lentement son armée depuis des années. Cela n'avait rien d'alarmant, sa population croissant elle aussi : il était naturel qu'il faille plus d'hommes pour assurer la sécurité.
Ce qui était intéressant, en revanche, c'est que le nombre de mercenaires qu'elle employait avait considérablement augmenté au fil des ans.
Le fief Elric se trouvait au croisement de trois grands pays, avec plusieurs petits États dans la région, ce qui en faisait un lieu idéal pour des mercenaires en quête d'argent facile. Il n'y a rien de mal à ce qu'un fief engage des mercenaires pour renforcer ses troupes, mais on y voit souvent un dernier recours, à cause d'un risque majeur : peut-on vraiment distinguer lesquels sont de vrais mercenaires ?
Le rapport ne contenait qu'une estimation préliminaire du nombre de mercenaires employés par les Elric ; impossible d'obtenir un chiffre précis.
Quoi qu'il en soit, ce rapport avait mis Roel en garde contre la maison Elric.
Ce qu'il éprouva en reconsultant les remises du Système n'avait plus rien à voir avec l'instant d'avant. Les circonstances étranges qui entouraient l'ascension de la maison Elric lui laissaient une impression de mauvais augure. Son objectif n'était plus seulement d'accroître sa puissance de combat : c'était devenu un moyen de se protéger.
Le but que Roel avait toujours eu devant les yeux était très clair : se préserver. Après tout, il n'avait qu'une vie.
Fort de cet objectif, Roel jeta de nouveau un œil aux articles soldés de la boutique événementielle, et l'un d'eux lui sauta immédiatement aux yeux.
[Calamité du Sang : sortilège raté issu des nobles recherches de la Société Doujutsu. Il y a une chance pour qu'une personne nourrissant une intention meurtrière à votre égard vous voie révéler son nom au milieu d'une lueur cramoisie. Rappelez-vous : ne perdez pas votre temps à hurler pour l'effet dramatique. Courez ! Prix : 4 200 pièces d'or.]
Quatre mille deux cents pièces d'or.
Autrement dit, l'article coûtait dix mille pièces d'or avant remise. C'était plutôt cher pour un sortilège. Mais comme on dit, on en a pour son argent. Ses effets étaient fort utiles, d'autant qu'il ne semblait pas y avoir de conditions préalables gênantes pour l'activer.
Le seul grief de Roel tenait à son fonctionnement aléatoire. Il n'avait aucune idée de la probabilité en question, ce qui l'empêchait de s'y fier entièrement. Par ailleurs, il semblait que cela ne fonctionne que s'il voyait la cible en personne. En d'autres termes, il ne pouvait pas compter dessus pour éviter une flèche tirée en traître ou une tentative d'assassinat soudaine.
Malgré ces restrictions, cela restait un sortilège utile. Il pourrait fort bien lui sauver la vie plus d'une fois à l'avenir.
Roel était effectivement tenté d'acheter la Calamité du Sang, certain qu'elle lui servirait. Pouvoir identifier un ennemi à coup sûr serait assurément un atout précieux pour se protéger. Le seul problème, c'est que…
… quatre mille deux cents pièces d'or, c'était encore bien trop cher !
Il allait devoir trouver le moyen d'emprunter un peu d'argent et, quant à savoir auprès de qui…
…
« Alicia, si tu n'as pas encore l'usage du dédommagement que tu as reçu, puis-je t'en emprunter une partie quelque temps ? »
Dans une chambre, Roel s'efforçait de dissimuler sa gêne en demandant de l'argent à la jeune fille aux cheveux d'argent. Alicia cligna des yeux un instant, puis hocha légèrement la tête.
« Bien sûr, monsieur mon frère. Si vous en avez besoin, vous pouvez tout prendre. »
« Non, je ne fais que l'emprunter pour l'instant. Je te le rendrai dès notre retour à la maison », précisa Roel d'un geste rapide de la main.
Il restait certes à Roel une belle somme de la vente de la Lampe apaisante d'âme, mais il l'avait laissée à l'ancien manoir, dans la cité d'Ascart. Il ne pourrait pas la récupérer avant la fin des soldes, puisqu'il leur restait quelques affaires à régler dans la Sainte Capitale.
Contre toute attente, Alicia ne parut guère se soucier de la garantie de Roel. Elle se contenta d'un hochement de tête désinvolte, comme si tout cela n'avait aucune importance.
« … »
Roel eut le sentiment qu'Alicia n'avait pas la moindre notion de l'importance de l'argent et, en tant que grand frère, il se sentit tenu de lui en dire un mot.
« Alicia, je sais que nous n'avons pas grand usage de l'argent, puisque la maison Ascart pourvoit à l'essentiel de nos besoins. Tu devrais tout de même te constituer des économies. Il y a bien des choses dont tu as envie, non ? »
« Des choses dont j'ai envie… »
La jeune fille aux cheveux d'argent répéta ces mots d'un air songeur, le regard perdu sur Roel. Ce dernier en fut un peu déconcerté.
« Alicia ? »
« AH ! »
« Hm ? Qu'y a-t-il ? »
« R-rien ! Monsieur mon frère, il n'y a rien dont j'aie envie pour le moment, alors prenez sans hésiter ma part du dédommagement », dit Alicia, le visage rougissant.
Elle se leva prestement et fit une légère révérence à Roel.
« Monsieur mon frère, je vais aller étudier. Je viendrai vous retrouver un peu plus tard. »
« Ah, je vois… Alicia, tu n'as pas besoin de te forcer autant dans tes études. Tu pourras toujours rattraper tes leçons à notre retour à la cité d'Ascart. »
À vrai dire, Roel ne comprenait pas pourquoi Alicia s'acharnait ainsi à étudier. À son âge, on devrait chercher à sécher les cours dès que possible ! Persister dans ses études après avoir voyagé jusqu'à la Sainte Capitale Loren, cela dépassait déjà de loin les bornes ordinaires de l'assiduité !
Alicia ne prit pas la peine de dissiper le malentendu de Roel. Elle sourit un instant en silence, pour elle-même, avant de répondre enfin d'une voix tendre.
« Ce sont des leçons d'épouse. »