Gloom, vingt-huitième jour. Juste après la prière du matin.
« … Alors, ils sont enfin arrivés, hein ? »
Les croisés étaient de retour à la 202e colonie.
Trois cavaliers étaient apparus. À en juger par leur armure légère, ils étaient probablement là en tant que messagers.
« Bonjour, chevaliers. Quel affaire vous amène ici, si tôt le matin ? »
C'était bien sûr le chef de village Randolph qui s'en était occupé immédiatement dès leur arrivée.
« Nous voudrions nous enquérir un peu sur le village, pourriez-vous nous mener au chef ? »
« Je suis le chef, Randolph. »
« Quoi ? Le chef de village ici est censé être… »
« En raison de certaines circonstances… Je vous expliquerai les détails, suivez-moi. »
Le capitaine, un homme d'âge moyen barbu que l'on pensait être le plus âgé des trois, descendit de cheval et suivit Randolph jusqu'à l'église. L'endroit où on les guida était la même pièce que j'avais utilisée lors de la négociation.
Seuls Randolph et le capitaine entrèrent dans la pièce, laissant les deux autres cavaliers monter la garde dehors. Avant d'entamer la discussion, il donna l'ordre d'éloigner les gens des alentours, faisant retourner les villageois à leurs occupations habituelles.
Cependant, ça ne marchera pas sur moi. Je décidai de me concentrer sur la collecte d'informations, qui est mon objectif initial, plutôt que de faire les cours du matin à la chapelle. En d'autres termes, je rôdais dehors, à l'écoute de leur conversation.
« Hmm, d'abord, laissez-moi vous demander les circonstances qui ont mené au changement de chef. »
« Oui, l'ancien maire, il… très malheureusement, a été attaqué par un monstre et est décédé. »
Net et précis. La conversation à l'intérieur de la pièce n'échappa pas à mes oreilles. Accessoirement, j'avais aussi Sariel avec moi et, vu ses specs physiques, elle devait pouvoir entendre la conversation également.
« Cet ours blindé était extrêmement gros et il est juste entré dans une frénésie. Il y a déjà eu plusieurs victimes. Parmi elles se trouvaient aussi le prêtre Nikolai et deux chevaliers qui étaient stationnés là. »
« Quoi, les dégâts étaient si importants ?! »
« Les chevaliers ont immédiatement foncé sur les lieux dès l'alerte et ont spectaculairement réussi à le repousser aussi mais… ils ont été tous les deux grièvement blessés et… »
Je fus soulagé de voir le jeu d'acteur de Randolph alors qu'il commençait à avoir les larmes aux yeux.
S'il avait laissé filtrer mon identité ici et demandé de l'aide au chevalier, j'aurais dû quitter le village. Pire scénario, j'aurais dû tuer les chevaliers et Randolph.
Même moi, je préférerais éviter de tuer des gens que j'ai appris à connaître, autant que je peux me le permettre.
« Hmm, si c'est un monstre aussi dangereux, notre armée devrait envoyer une équipe de subjugation aussi… »
« Non, ce ne sera pas nécessaire. Ils ont blessé l'ours profondément donc même nos hommes pourront faire quelque chose. Inutile de vous en préoccuper. »
« Je vois, ça nous arrange aussi. »
« Je vois. La guerre, peut-être, ne progresse-t-elle pas trop bien ? »
« Je ne peux pas vous donner de détails car c'est une info confidentielle mais je dirai juste qu'on ne peut pas se permettre de baisser la garde pour l'instant. »
« J'en ai trop dit, pardonnez-moi. »
Il semblerait que les croisés n'aient pas l'intention d'annoncer publiquement leur défaite pour l'instant. Il faudra encore un moment avant que les restes de l'armée vaincue ne reviennent.
« Mais dans ce cas, faudra-t-il du temps pour envoyer plus de chevaliers et de prêtres dans ce village ? »
« Je rapporterai les dégâts causés par l'ours blindé mais… désolé, mieux vaudrait pas trop s'attendre à grand-chose. »
« Non, c'est la guerre après tout, on n'y peut rien. »
Bien, si aucun prêtre ni chevalier ne sera envoyé dans ce village pour un moment, ma position ici est sûre pour l'instant. J'ai réussi à m'infiltrer jusqu'ici, ce serait gâché. Je veux bien gagner du temps, au moins jusqu'à ce que la neige commence à fondre.
« — Au fait, M. Mashram est-il venu dans ce village l'autre jour ? »
Je vois, c'est donc ça le sujet principal.
Le jeune noble a disparu, donc bien sûr il y aura des équipes de recherche.
« Euh, M. Mashram ? Non, je ne l'ai pas vu depuis sa nomination à la 203e colonie. »
« Hmmm… vous savez que cacher une info ne fera pas du bien au village, non ? »
« O-oui, bien sûr ! Il n'y a aucune raison pour nous de cacher une telle affaire. »
Désolé, chef, je ne voulais pas te menacer. C'est juste que, je ne peux pas te dire les détails, mais notre messager a fait défaut, et M. Mashram a quitté la base. »
« J-je vois, je comprends… »
« Informez-nous immédiatement si vous le voyez. »
« Oui, bien sûr. »
Que la performance d'une vie de Randolph ait été réussie, ou que le capitaine ne s'attendait pas à des témoins oculaires pour commencer, il lâcha l'affaire assez facilement.
« Je suis désolé pour la visite soudaine. Nous prendrons congé avec ça. »
« Pas du tout, je vous en prie, reposez-vous un peu avant de partir… »
« Nous sommes en pleine mission, voyez-vous. Il faut qu'on se dépêche vers le prochain village aussi. »
Et comme ça, les trois chevaliers quittèrent le village aussi vite qu'ils étaient arrivés. Impossible de déchiffrer s'il cherchait vraiment Mashram ou s'il l'avait fait juste pour la forme.
Dans les deux cas, Randolph a réussi à passer sans éveiller de soupçons supplémentaires de la part des croisés envers le village.
« Merci, M. Randolph. »
Je lui parlai devant l'église pendant que les chevaliers partaient.
« Non, c'est nous qui sommes sauvés. »
Est-ce qu'il dit ça parce que les chevaliers n'ont pas enquêté plus loin ? Ou parce qu'il a réussi à gérer sans me mettre en colère ?
« Soyez rassuré, M. Kuroe. Ce village partage déjà le même destin que vous. »
Après tout, même si les villageois sont innocents, il est indéniable que Mashram et sa troupe ont été anéantis à cause de ce village. Il doit le cacher, quoi qu'il en coûte.
Pour l'instant, il semble qu'il ait réussi à le cacher habilement… mais restons sur nos gardes.
Et juste après le déjeuner, un deuxième groupe de visiteurs inattendu apparut.
« Le colporteur est là ! »
« Oh ? C'était plus vite que je l'espérais. »
« Ouais, je pensais que ça prendrait jusqu'au Nouvel An, mais on a de la chance ! »
Le deuxième groupe de visiteurs du village était un groupe de plus d'une douzaine de personnes, accompagnées de trois grands chariots. Leurs produits principaux étaient la nourriture et les articles de première nécessité. Les villageois se rassemblèrent autour et commencèrent à examiner les marchandises.
Je n'y trouvai rien de trop rare, vu que je venais d'une grande ville comme Spada. Cependant, je portai Sariel comme d'habitude et me jetai dans la foule des soldes du Nouvel An.
« Bon, rien de trop précieux ici. »
« Frère, on dirait qu'ils traitent des armes et tout dans le dernier chariot. »
« D'accord, allons-y. »
On dirait que le premier chariot est chargé de denrées alimentaires et le deuxième au milieu de marchandises diverses. Les villageoises, principalement celles qui gèrent la cuisine de la maison, sont rassemblées là en grand nombre. Comme l'a montré Sariel, le troisième chariot au bout semble chargé d'équipement lié au combat. Comme ce n'est pas directement lié à la vie quotidienne, la foule ici était relativement faible comparée aux deux précédents chariots.
« Hé, monsieur le prêtre. Vous faites des courses aussi ? Allez-y, jetez un œil. »
Un petit marchand bedonnant m'adressa la parole. Je vois à ses traits qu'il est encore jeune. Son âge doit être proche du mien.
« Bon, on a probablement rien d'utile pour un prêtre, mais servez-vous. »
Ce qui ressortait dans les produits alignés, c'étaient les armes comme les épées et les lances, les armures comme les casques et les gantelets, et la majorité du reste étaient des potions de bas niveau.
Vrai, ils n'ont pas l'air d'avoir quoi que ce soit qu'un prêtre voudrait.
Cela dit, je ne cherche pas une nouvelle Bible ou un nouveau rosaire, donc ce n'est pas grave.
« Vous avez des parchemins ? »
« Ouais, on n'a pas beaucoup de sortes différentes, mais on en a quelques-uns… Voyons, je me demande où c'était… »
Le marchand alla fouiller les parchemins au fond du chariot pendant quelques minutes. Il revint tenant une boîte en bois à deux mains.
« C'est tout ce qu'on a. »
Je remerciai le marchand et commençai à évaluer le produit immédiatement. Tout en disant ça, c'était Sariel qui évaluait en réalité. Je ne suis pas trop familier avec les objets magiques encore.
Je sortis les divers parchemins grands et petits et colorés de la boîte dans l'ordre et les montrai à Sariel qui était sur mon dos.
« Comment c'est ? »
« C'est celui-là. Celui avec l'emblème d'oiseau. »
Bingo. On a de la chance d'avoir quelque chose de bien dans une si petite collection. En fait, c'est un produit universel qui est distribué partout.
« Messager et Invocation, hein ? Je vois. Vous cherchez à envoyer une lettre chez vous ou quelque chose comme ça ? »
C'est exact, c'est un parchemin pour utiliser l'oiseau savant qui transporte les lettres.
« Oui, quelque chose comme ça. »
« Oh, mais c'est d'un grade inférieur, donc même si vous l'utilisez pour envoyer des lettres, vous n'atteindrez pas Sinclair. D'ici, hmm, voyons, ça arrivera probablement à peine au port de Virginia. »
« Non, ça suffit. »
Pas besoin de traverser l'océan. Ce que je veux, c'est qu'il vole jusqu'aux monts Galahad de l'autre côté. Ça va tant qu'il atteint la forteresse par là.
« Combien ce sera ? »
« Même si c'est un grade inférieur, c'est quand même un parchemin, donc ça a une certaine valeur. Voyons, ce sera… »
Je l'achetai au prix demandé par le marchand.
Grâce aux colporteurs qui sont arrivés tôt, les préparatifs pour le retour à Spada commencèrent proprement.
D'abord, l'équipement que je possédais au moment où j'ai été téléporté sont l'« Amulette NanaBlast » et la « Plume de Garde d'Aria ».
Après être revenu à la cabane de Lily, j'ai eu la robe blanche pour l'hiver. Bon, il n'y a pas besoin de s'accrocher à cet équipement, mais en même temps, il n'y a pas besoin d'aller en préparer plus exprès. Ça devrait suffire pour traverser les montagnes une fois la neige fondue.
Pour les armes, j'ai pu tout améliorer d'un coup après avoir anéanti cette escouade de l'armée croisée.
Quatre hallebardes de chevaliers blindés et plus de vingt épées longues qui sont l'équipement standard de l'infanterie. La rapière en mithril favorite de Mashram est particulièrement excellente. Elle est légère comme une plume et a un tranchant exceptionnel. De plus, elle a aussi une grande décoration en émeraude, et c'est donc un excellent produit à utiliser comme à vendre.
En plus, j'ai aussi eu une armure de plates complète et de la maille.
Ils avaient aussi deux types d'arcs et d'arbalètes pour les combats à distance, mais je n'en aurais pas besoin puisque j'ai les Bullet Arts. La baguette verte que le vice-commandant, genre sorcier du vent, avait était aussi de haute qualité mais je ne peux pas l'utiliser non plus.
J'ai pensé à revendre les objets inutiles aux colporteurs pour un peu d'argent mais je ne peux pas me le permettre vu que ça pourrait éveiller les soupçons. Je suppose que je n'ai pas le choix que de laisser le corps de vigilance les utiliser à bon escient pour que ça n'alerte pas les croisés.
Cela dit, je n'ai pas vraiment à m'inquiéter pour l'argent. C'est aussi un des bénéfices d'avoir anéanti cette escouade incluant Mashram — j'ai pu prendre tout l'argent qu'ils avaient sur eux. Comme attendu d'un jeune noble, il en transportait pas mal pour les frais de voyage.
Je pourrais vivre ici facilement pendant environ 3 ans avec cet argent et ne manquerais pas d'argent pour acheter les biens nécessaires. Bien sûr, je peux acheter des parchemins à leur prix donné sans hésiter.
Pour ce que ça vaut, j'ai bien fait un contrat avec Randolph pour recevoir une rémunération en tant que prêtre et garde du corps du village mais c'était juste une formalité et je n'en attends pas grand-chose de toute façon. En plus, il m'a aussi transféré tous les biens que le prêtre Nicolay avait en récompense, ce qui était assez insignifiant… Mais bon, qu'est-ce que vous attendez d'un prêtre qui vient jusqu'à un village de campagne comme celui-ci.
Ce qui est plus utile dans ses biens, c'est la maison de l'église et les articles de première nécessité qu'il y a plutôt que l'argent.
Malheureusement, les colporteurs n'avaient aucun sac avec une dimension lancée dessus donc pour le retour, je compte utiliser le sac solide et le sac à dos que le prêtre Nicolay a probablement utilisés quand il a voyagé jusqu'ici.
Avec tout ça réglé, la date et l'heure cruciales du retour ne sont pas encore décidées.
« … Hmm, je me demande si c'est bon comme ça. »
Pour l'instant, je commençai à écrire une lettre le jour où j'ai 확보 l'oiseau messager. Je voulais finir d'écrire dans la journée mais ce serait embêtant si on me voyait par hasard.
La lettre serait bien sûr envoyée à Lily et Fiona de la forteresse de Galahad.
[ Ceci est l'aventurier « Maîtres des éléments » de la 4e escouade « Gladiateurs » de l'armée de Spada. Si vous avez ramassé cette lettre, veuillez l'envoyer à l'armée de Spada ou au groupe susmentionné.
Lily, Fiona, désolé de vous avoir inquiétées. Je vais bien. Pour l'instant, je suis hébergé chez un vieil ami de Daedalus, alors ne vous faites pas de souci pour moi.
À cause de la difficulté de traverser les monts Galahad en hiver, je compte attendre le printemps quand la neige fond pour rentrer. Je continuerai à me faire discret et je reviendrai à l'armée de Spada dès que je pourrai.
Je veux que vous attendiez à Spada au lieu d'agir précipitamment. Je peux complètement me cacher car j'ai l'« Original » donc je ne ferai certainement pas d'erreur et ne me ferai pas attraper par les croisés. Vous n'avez pas à venir me chercher à Galahad.
Je suis vraiment désolé de vous ennuyer. Je veux que vous disiez à Simon et Will que je vais bien aussi. J'espère des retrouvailles le plus tôt possible. ]
Voilà tout pour le contenu de la lettre. Il y a beaucoup de choses que je veux écrire et dire à Lily et Fiona, mais c'est à peu près tout ce que la lettre peut contenir.
Pour l'instant, j'ai gardé mon nom et ma localisation cachés et j'ai essayé de les informer de la situation autant que possible. Dans l'éventualité improbable où cette lettre tomberait entre les mains des croisés, ils ne devraient pas pouvoir en retirer beaucoup d'infos.
Lily et Fiona sauraient que tout le truc de la « capacité-à-me-cacher » est un mensonge. Je suis sûr qu'elles liront entre les lignes et comprendront que je veux qu'elles attendent à la forteresse de Galahad pour préparer et me couvrir.
Et finalement, j'ai noté l'adresse pour que la lettre arrive au cas où elle n'arriverait pas jusqu'à elles mais jusqu'à Spada. Le dortoir des cadets leaders de l'École Théologique Royale de Spada. À la chambre du deuxième prince Wilhardt. Au cas où elle arriverait là-bas, Will ou Celia la leur transmettra.
« Je pense que ça ira. »
Sariel, qui regardait mon écriture moche depuis le côté, donna son approbation, bien que doutant un peu de si ça expliquait bien la situation ou pas.
« Je n'ai rien écrit sur toi mais… »
Je ne peux pas vraiment dire un truc ironique comme ça serait plus favorable pour Sariel comme ça. Après tout, ce serait le plus favorable pour moi de juste ne rien écrire là-dessus du tout.
Avec quelle tête je suis censé dire à Lily et Fiona que je n'ai pas pu tuer Sariel ? Et comment j'ai éteint la protection de Sariel par-dessus le marché.
Même ces deux âmes douces pourraient me mépriser et m'abandonner cette fois.
C'est sombre mais bon… c'est un truc que j'ai choisi moi-même. C'est certainement douloureux, mais je ne le regrette pas.
« Bon ben, envoie-le. »
« D'accord. »
Je confierai l'utilisation de cet oiseau messager à Sariel entièrement. Et c'est parce que je n'ai aucune idée de comment l'utiliser.
Je peux aller jusqu'à l'invoquer. Cependant, à partir de là, je ne sais pas comment régler la destination.
Bien sûr, les oiseaux invoqués ici n'ont pas de nid à la forteresse de Galahad. Comme ça n'utilise pas quelque chose comme l'instinct de retour au pigeon voyageur, ça n'a pas besoin de nid et c'est pratique pour le receveur comme pour l'expéditeur.
Fondamentalement, c'est un mécanisme qui réalise une communication bidirectionnelle fiable en installant un cercle magique aux points d'envoi et de réception.
Cela dit, il est encore possible d'envoyer l'oiseau à un endroit où il n'y a pas de cercle magique et sans guidance comme dans notre situation.
Pour aller dans les détails, c'est fait en gravant directement la technique télépathique dans le cercle magique invoqué pour imprimer l'image de la destination dans l'oiseau — impossible pour moi actuellement. Je n'ai pas le choix que de compter sur Sariel, qui a de l'expérience là-dedans.
Je ne pouvais que m'asseoir sur le lit et fixer silencieusement Sariel pendant qu'elle écrivait tranquillement le cercle magique dédié sur le papier avec son bras gauche non dominant.
« J'espère qu'il arrivera… »
Dans cette nuit, je libérai un oiseau blanc qui ressemblait au pigeon avec ma lettre attachée à ses pattes.
Tout ce qu'on a à faire maintenant, c'est prier pour qu'il soit livré sain et sauf.