Je croisa les bras en observant Vielle. « Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ? » pensai-je en la fixant, mais elle sembla le ressentir, car son regard devint de plus en plus perçant.
« Quoi qu'il en soit, vous en assumerez la responsabilité ! D'ailleurs, pourquoi n'êtes-vous pas venu me secourir plus tôt ? Vous auriez très bien pu arriver juste avant que je ne sois outragée. Pourquoi avoir agi de la sorte ? »
« C'était inévitable. Enrouler un tissu autour de mon visage a pris du temps. »
« Mon visage nu allait très bien ! Pourquoi avez-vous eu besoin de devenir Kenshin ? »
« Comme ça, je pouvais infliger un choc psychologique à Ganobu. »
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
« Puisque l'ennemi vise Kenshin, non ? Ils devaient se réjouir d'avoir capturé le duc Kenshin. Si je retirais mon masque à ce moment-là et qu'ils découvraient que c'était en fait Vielle-chan, pour Ganobu, la situation devenait plutôt savoureuse, non ? C'est là que le duc Kenshin apparaît. Ganobu, qui était ravi d'avoir capturé Vielle, se souvient : "Ah, j'essayais de capturer Kenshin." Il réalise qu'il a échoué. Et si en plus Vielle-chan est enlevée sous son nez, c'est le comble du malheur pour lui. Je pense que les dégâts psychologiques seront considérables, qu'en pensez-vous ? »
« … C'est, je le crains, une stratégie des plus brillantes. J'imagine que tout s'est déroulé exactement comme l'avait prévu Sa Majesté le roi d'Agartha. Je l'imagine, mais malgré cela, je ne peux pas vous pardonner ! On m'a vu la peau, on m'a tiré les cheveux, on m'a touché la poitrine ! Pis encore, ma vertu a été mise en péril. Je ne pardonnerai jamais ! »
« Je l'ai déjà dit, mais c'est parce que tu es sortie que tout a commencé. Reprocher aux autres d'assumer la responsabilité en ignorant ses propres actes, c'est abusif. Je comprends tes sentiments, mais calme-toi et réfléchis bien. »
Visiblement pas convaincue, Vielle me fusillait toujours du regard. À cet instant, son ventre gargouilla. Un silence indescriptible s'abattit sur la pièce.
« Tu as faim, peut-être ? »
« … Je n'ai pas dîné. »
« Ah oui. Tu t'es fait enlever juste avant le repas, c'est ça ? Tu as dû te rappeler que tu avais faim dès que tu t'es sentie en sécurité de retour sur le navire. »
« … »
« Dans ce cas, je vais faire apporter à manger. Patiente un peu. »
« Attendez, s'il vous plaît ! »
« Quoi encore ? »
« Vous ne voyez donc pas ? »
« Heu ? »
« Je suis nue, tout de même. Je n'ai absolument aucune intention de montrer ma peau à un homme plus que cela. »
« Enroule-toi dans les draps, ça ira. On t'apportera des vêtements après. »
« Quels genre de vêtements ? »
« Quels genre ? Je sais pas. Je ferai apporter quelque chose qui te va, choisi à la va-vite. »
« C'est hors de question. »
« Hein ? »
« D'après ce que j'ai vu, il n'y a pas de femme à bord de ce navire. Je ne pense pas qu'il y ait des vêtements pour femmes. »
« Peu importe. Tant que ça se porte… »
« C'est hors de question ! »
« Écoute un peu. Arrête de faire ton enfant gâté. »
« Ce qui est non est non ! Essayez d'imaginer un peu. Supposons que Sa Majesté le roi d'Agartha se retrouve nu sur un navire où ne voyagent que des femmes. Si l'on vous dit qu'on va vous préparer vos vêtements, les accepteriez-vous sans broncher ? Ne seriez-vous pas inquiet ? »
« Hum… Comment dire… »
« Il y a une possibilité que ce soit des sous-vêtements féminins. Les vêtements aussi pourraient être des modèles pour femmes. Pourriez-vous le supporter ? »
« Mouais… Ça dépendrait des circonstances, ça. »
« Voilà. Moi, en ce moment, je ressens exactement la même chose. »
« Ah~ oui~ d'accord. »
« Permettez-moi d'ajouter que je souhaiterais un repas un tant soit peu copieux. »
« Copieux, dis-tu ? Tout à l'heure, tu risquais de te faire agresser, et tu as encore l'appétit ? Normalement, le choc empêche la nourriture de passer, non ? »
« Cela n'a rien à voir. Je vais aller aux toilettes. Je vous en supplie, ne regardez surtout, mais alors surtout pas. »
Vielle, le corps enveloppé dans les draps, se dirigea vers les cabinets. Devant un tel spectacle, je restai coi à la regarder partir.
« Absolument, vous ne devez pas regarder. Si vous le faites, je vous tuerai, quel qu'en soit le moyen. »
Elle lança cela juste avant d'entrer et claqua la porte. « Je regarderai pas, hein… » marmonnai-je intérieurement en levant les yeux au ciel.
J'attendis un moment, mais Vielle ne ressortait pas. Je commençai à me demander si elle ne faisait pas quelque chose là-dedans, mais elle était censée être entièrement nue. Impossible qu'elle ait quelque chose sur elle. Elle était apparue les mains vides devant nous, donc elle n'avait rien pu amener non plus. Sa barrière était toujours active, elle ne l'avait pas levée. De l'intérieur, je ne percevais ni soif de sang ni intention malveillante. Elle pouvait cacher quelque chose et travailler en secret, mais je ne pouvais pas non plus aller fouiller dans les cabinets. Tandis que je tournais ces pensées, elle ne sortait toujours pas.
Je sortis un instant de la chambre. Un jeune soldat montait la garde devant la porte.
« Ah, c'est… Sa Majesté le Roi ! »
Il salua d'un geste net. Je lui dis d'arrêter avec "Sa Majesté", que allait très bien. C'était peut-être une recrue. Il s'excusa et se raidit au garde-à-vous. Puis, hésitant :
« Euh… Vielle-sama… »
Il s'enquit d'elle. Je répondis brièvement qu'elle était à l'intérieur. Il rougit légèrement. Ah, le pauvre, il s'est laissé troubler par le charme de cette gamine. Il ferait mieux d'apprendre à mieux juger les femmes, disaient les anciens, allais-je lui dire quand il prit la parole.
« Euh… L-l-l'armée de Crimiana a commencé à bouger. Elle se dirigerait vers le sud. »
« L'armée de Crimiana ? »
« Oui. Elle semble se diriger vers la frontière entre Daora et Kedaka. »
« Quel secteur, approximativement ? »
« Cela, je ne saurais le dire. »
« Compris, merci. Au fait, tu as pour ordre de garder cette chambre ? »
« N-non. Puisque V-v… -sama ne veniez pas, je me suis dit que vous pouviez être ici… Mais on m'avait dit que Vielle-sama s'y trouvait, alors j'hésitais à entrer… »
« Ah, je vois. Bon timing, alors. Merci pour le rapport. Tu peux te retirer. »
« Ha ! »
Une fois le jeune soldat parti, je consultai la Carte pour vérifier la situation. Effectivement, un groupe qui semblait être l'armée de Crimiana se déplaçait vers le sud. Plus loin, le terrain devenait montagneux. Là-bas… plusieurs centaines de personnes semblaient rassemblées. Cela voudrait-il dire que Ganobu et les siens ont bâti une forteresse secrète dans cette zone montagneuse ? J'ordonnai à Sadakichi, par Pensée, d'enquêter sur les environs.
Pourtant, c'était incompréhensible. Les forces de Crimiana fonçaient droit sur l'endroit où Ganobu et les siens étaient probablement réunis. Cela signifiait qu'ils connaissaient leur position exacte. Nous sommes en pleine montagne. Malgré cela, comment est-ce possible ? Une seule cause envisageable.
« Vielleuuu ! Qu'est-ce que t'as fait, toi ! »
En hurlant cela, j'ouvris à nouveau la porte. Vielle se tenait là, entièrement nue, la main gauche sur la hanche, un verre à la main droite, en train de boire de l'eau. Nos regards se croisèrent. Vielle recracha son eau d'un « Buh ! »
« Je t'ai dit de frapper ! »
Elle hurla et, comme si elle s'envolait, se jeta sur le lit pour s'enrouler les draps autour du corps.