Je m'appelle Shabe.
……Hé, de toute façon, personne ne se souvient de mon nom.
Autrefois, je m'étais fait un nom comme aventurier rookie prometteur, mais quand j'ai réalisé, j'étais déjà à un âge où on ne pouvait plus m'appeler novice.
Mes juniors me dépassaient les uns après les autres, grimpant en rang C puis en rang B, me laissant seul sur le carreau.
Des jours où, même en m'acharnant dans les donjons, je n'arrivais pas à obtenir les résultats escomptés.
Si l'attaque échouait, les objets préparés pour l'exploration étaient gaspillés et je terminais dans le rouge. Si je perdais mon équipement, le déficit enflait encore davantage.
S'attaquer à un donjon sans armes ni armure, c'est du suicide.
Pour acheter du nouvel équipement et me préparer correctement, il me fallait de l'argent, et pour avoir cet argent, je devais travailler.
Aux abords de la « Montagne de la Vierge Blanche Sacrée » et autres donjons réputés difficiles, il y a toutes sortes d'installations, et on peut y trouver du travail journalier stable.
Ainsi, j'amassais de l'argent jour après jour, et une fois une somme convenable réunie, je m'équipais à neuf pour me relancer dans le donjon.
Mais en laissant passer du temps comme ça, mon flair s'émoussait, et je finissais par me faire pulvériser à nouveau, abandonnant l'exploration.
L'équipement tout neuf était perdu, et me revoilà à courir les jobs journaliers pour me refaire une santé.
Et le temps filait à une vitesse folle.
Moi qui m'en sortais tant bien que mal dans les donjons de bas rang en campagne, mon taux d'échec a grimpé en flèche depuis que je me suis mis à défier la « Montagne de la Vierge Blanche Sacrée ».
C'est l'un des meilleurs donjons au monde, et sa difficulté est à la hauteur.
J'ai tenté la prudence en quittant la « Montagne de la Vierge Blanche Sacrée » pour déplacer mon camp de base vers des donjons un peu moins cotés, mais ça n'a pas beaucoup changé.
Toujours les mêmes défis, les mêmes effondrements… des jours de fuite répétés.
Les dépenses s'accumulaient, les revenus diminuaient, et le temps passé à bosser à l'extérieur dépassait de loin celui passé dans les donjons.
À un moment donné, j'ai commencé à dilapider l'argent mis de côté pour l'équipement dans les jeux de hasard et l'alcool.
Le délai pour atteindre la somme visée s'allongeait.
De toute façon, même si j'économisais, dès que je m'équipais à neuf, l'argent disparaissait. Et cet équipement, une fois dans le donjon, je le perdais en une journée.
Alors autant le claquer en une nuit de plaisir, c'est encore une utilisation plus efficace.
Sans m'en rendre compte, je ne me posais même plus la question.
C'est peut-être à cette période que ma vie a été la plus chaotique.
Pourtant, il a fallu que je reste assez lucide pour ressentir une angoisse : « Je ne peux pas continuer comme ça. »
C'est sans doute là que se trace la frontière entre la ruine et la survie.
J'ai décidé de viser d'abord la stabilité de ma vie.
J'ai arrêté les jobs journaliers de survie pour me faire embaucher comme serveur dans une taverne sur le long terme.
Une taverne près du donjon, dont la clientèle principale était les aventuriers de retour d'exploration.
Travailler dans un endroit pareil, c'était inévitable de croiser des connaissances aventurières.
Certains me regardaient de haut, me traitant ouvertement de loser qui a raté sa vie.
Mais curieusement, ce genre de types disparaissaient soudain un jour.
En prêtant l'oreille aux ragots de la taverne, j'apprenais qu'ils avaient été battus dans le donjon, incapables même de s'enfuir, et y étaient morts.
Le donjon comporte ce genre de risques.
En y repensant, moi qui avais essuyé maints échecs d'exploration mais ramenais ma vie à coup sûr à chaque fois, j'avais peut-être de la chance.
Bien sûr, parmi les aventuriers, il y en avait de biens, qui s'inquiétaient pour moi désormais consacré au travail à la taverne, ou m'offraient un verre.
Au contact de ces gestes humains, le temps passait, entre mon boulot de serveur, de plongeur, et de vaguemestre improvisé.
La vie s'est stabilisée, j'ai gagné la confiance de mon employeur.
L'épargne a grossi, atteignant de quoi retenter le donjon, mais l'envie de repartir ne venait pas.
Un jour, j'ai commencé à beaucoup parler avec une serveuse de la même taverne.
Elle était de la campagne, lassée de sa vie monotone, partie en ville en espérant y trouver quelque chose de neuf.
Son parcours, qui l'avait menée jusqu'au quartier animé près du donjon, ressemblait au mien, et cette proximité a fait fleurir nos conversations.
On a passé de plus en plus de temps ensemble hors du travail, et bientôt, sous le prétexte plausible que « le loyer revient moins cher », on a commencé à vivre ensemble.
Mon salaire à la taverne a augmenté, l'épargne s'est étoffée.
Si je devais me mettre à mon compte, la mise de départ était suffisante.
Et puis, elle m'en a parlé, le visage grave.
« J'ai un enfant. »
J'ai senti que, d'avoir avancé droit devant moi, diverses choses s'étaient accumulées et commençaient à prendre forme.
Quand j'ai quitté la campagne, de quoi rêvais-je ?
Quelle existence voulais-je devenir en courant sur la voie de l'aventurier ?
Je ne m'en souviens plus.
Simplement, aujourd'hui, j'ai une base solide pour faire vivre ma famille, une famille qui rend ma vie fraîche, et pas l'once d'un sentiment de manque.
Si j'en parle au maître de la taverne, qui me fait pleinement confiance, il pourra probablement me louer une boutique vacante au coin d'une rue pour une bouchée de pain.
Là, je vendrai armes et armures aux aventuriers, gain sûr.
J'amasserai encore plus de richesses, nourrirai ma famille, élèverai mon enfant…
Une vie comme ça, ce n'est pas suffisant ?
Les jours où je brûlais de rêves sont loin derrière. Moi aussi, j'ai mis un terme à l'excitation des songes pour faire face à la réalité, c'est ça ?
En traçant cette limite dans mon cœur, je me suis mis sérieusement en route pour me caser.
D'abord, faire le serment officiel devant les dieux avec elle, devenir officiellement mari et femme.
Puis, comme prévu, en parler au maître de la taverne, qui, comme prévu, a transmis au propriétaire du dessus, et m'a présenté une boutique vacante au coin d'une rue.
Pas loin de la grande rue, on peut espérer du passage. La surface est correcte, bon bien, mais le loyer est bien plus bas que prévu.
Apparemment, c'est une réduction pour récompenser mes années de travail sérieux.
C'est la première fois qu'on m'évalue comme ça, et j'ai pleuré.
Quand j'ai quitté la campagne, je n'aurais jamais imaginé que ma vie prendrait cette forme.
Le moi d'alors, s'il voyait ce résultat, désespérerait-il, ou bien… ?
Peu importe. Mon rêve est fini. Dorénavant, pour la vie réelle, pour ma famille, je devrai travailler encore plus sérieusement qu'avant.
Au moment où je pensais au départ de ma nouvelle vie, une nouvelle inattendue est tombée.
…………
L'aventurier de rang S Silver Wolf annonce sa retraite.
Quand cette nouvelle a débarqué en ville, le choc a été violent.
Il n'y a que cinq aventuriers de rang S au monde, les plus forts du plus fort.
L'un d'eux, Silver Wolf, raccroche ?
Moi aussi, à l'époque où j'étais aventurier, j'ai vu Silver Wolf de mes yeux.
On a même parlé.
À l'époque, moi qui brûlais de gravir les échelons, il était mon objectif même. Je me disais : « Si je pouvais devenir comme lui. »
Un être d'admiration, que j'appelais secrètement « Frère » en faisant le petit frère.
……Lui aussi, l'ère des rêves est finie.
Pour après sa retraite, il se concentrera sur ses fonctions de maître de guilde, poste qu'il occupait déjà en activité.
Forcément, un aventurier de rang S, sa reconversion est fastueuse.
Avec lui à la barre, la guilde des aventuriers sera tranquille pour l'avenir.
Moi qui vais faire du commerce avec les aventuriers, c'est rassurant.
Entendant la reconversion de quelqu'un que j'ai connu en activité, mon cœur ne bronche pas. Preuve que mes sentiments sont bien fixés.
Cependant…
La nouvelle suivante concernant Silver Wolf m'a fait perdre tout calme.
Suite à la retraite de Silver Wolf, un examen sera organisé pour sélectionner un nouvel aventurier de rang S.
Avec l'expansion du pays des démons par la guilde des aventuriers, la sélection est ouverte à toutes les races, et le rang d'aventurier ou l'inscription n'ont plus d'importance cette fois.
Je me suis dit que les critères de sélection étaient drôlement audacieux, mais l'information suivante a été le vrai choc.
Lieu de l'examen : donjon spécial « Ferme du Saint ».
« La Ferme du Saint !? »
J'ai crié sans pouvoir me retenir.
C'est pour la Ferme du Saint que j'ai quitté la campagne !
À la taverne, j'avais entendu un vieux qui traînait là raconter des histoires, et j'avais juré de retrouver ce lieu légendaire, cette frontière fantomatique quelque part dans ce monde, pour en faire mon titre de gloire d'aventurier.
J'avais complètement oublié.
Enterré sous les échecs et la désespérance du quotidien.
Mon cœur, qui devait être glacé, se met à chauffer doucement.
Plus de regrets pour la vie d'aventurier. Pourtant, la Ferme du Saint que je visais jeune et naïf brille toujours dans ma poitrine.
Pendant quelques jours, j'ai fait les préparatifs d'ouverture en ruminer ces pensées.
Je veux ne serait-ce qu'une fois poser les yeux sur cette Ferme du Saint que je visais.
Si possible, en aventurier qui courait après son rêve.
Mais le moi d'aujourd'hui a une famille et une position à protéger.
Jeter le présent pour régler ses comptes avec une admiration passée, c'est une erreur.
Pourtant, à moi qui m'inquiétais, ma femme, qui m'aidait aux préparatifs, a dit :
« Vas-y. De toute façon, avec tes bras, t'as aucune chance de devenir rang S. Mais tu pourras au moins tourner la page sur ce qui te rongeait jusqu'ici. »
Elle avait vu que je m'inquiétais…
« On se connaît depuis le boulot à la taverne. Je sais sur quoi tu butes, ce qui te ronge. Pour qu'on puisse démarrer notre nouvelle vie proprement, va régler tes comptes avec le passé comme il faut. L'examen dure quoi, une journée ? Une absence comme ça, je gère. »
J'ai… vraiment une femme en or… !
Désolé, attends-moi juste un peu. Je vais aller fouler cette terre que j'ai rêvée jeune, et clore tout mon passé.
L'aventurier Shabe, réactivation limitée à un jour.
Je pars !!