La visite de courtoisie s'étant déroulée sans accroc, moi, Riteseus, je regagnai le Royaume des Hommes.
Finalement, la question de mon mariage fut tranchée en faveur d'Eringia-san.
Le facteur décisif fut bel et bien la position de Shemiri-san.
Elle était la fille du seigneur de l'Île Démoniaque, qui fut un territoire indépendant jusqu'il y a quelques années.
À présent rattachée au Royaume des Démons, elle occupait la place de fille du seigneur, et dans ce pays qui appliquait le système féodal, il allait de soi qu'en tant qu'enfant unique, elle devait succéder à son père.
La place d'épouse ? Ou l'héritage de l'Île Démoniaque ?
Face à deux conditions difficilement conciliables, Shemiri-san choisit, la mort dans l'âme, son devoir d'héritière de l'Île Démoniaque.
C'était son rôle de naissance, il n'y avait rien à y faire.
C'est ainsi que, non sans mal, ma femme ne fut qu'Eringia-san seule… mais c'est alors que le Roi des Démons, au moment de nous séparer, se mit à dire une bêtise…
« Un vaillant comme toi pourrait bien prendre plusieurs épouses ! Moi, je suis toujours prêt à te conseiller. »
Absolument pas, je ne demanderai jamais conseil.
Si je mettais le pied dans la polygamie, ce serait le chaos total.
Le Saint m'avait même dit : « La génération automatique de harem est une fonction de base du héros de light novel », mais qu'il en dise ce qu'il veut !!
Bref, je rentrai à la République humaine pour rendre compte aux ministres des résultats de la visite de courtoisie !!
Là-bas, j'avais renoué des relations amicales avec le Roi des Démons, et j'avais pu faire valoir mon existence auprès de nombreux habitants de la Capitale Démoniaque.
Le fait d'avoir mis Rogodiasu K.O. avait sans doute laissé un impact supplémentaire.
De surcroît, en prenant Eringia-san pour épouse, le lien entre nos deux pays s'était renforcé.
Je m'attendais à ce que tous se réjouissent et me félicitent pour un tel succès… mais…
…………
« … Quelle légèreté. »
Ce fut la première phrase prononcée lors du conseil des ministres qui s'ouvrit à mon retour au Royaume des Hommes.
« Monsieur le Président, cette décision est d'une légèreté excessive ! »
« Exactement, comment pouvez-vous offrir une telle ouverture aux démons ? »
Le choc ne venait pas du fait qu'un seul ministre s'y oppose. Pour être précis, la quasi-totalité des ministres présents exprimaient un avis négatif.
« Accueillir une démone comme reine du Royaume des Hommes, n'est-ce pas offrir sur un plateau un prétexte pour s'immiscer dans nos affaires intérieures ! »
« Et si cette concubine démone met au monde un enfant, que ferez-vous ? Devrons-nous vénérer comme roi un être au sang à moitié démoniaque !? »
« Le choix de la reine est une affaire d'État. Ne pas avoir daigné consulter ne serait-ce qu'un mot nous, vos ministres, est une insupportable vexation. »
« Qui plus on, ma propre fille a été recommandée et sèchement éconduite… !! »
Les doléances jaillissaient de toutes parts, rendant toute discussion impossible.
D'ailleurs, nombre de leurs arguments étaient complètement à côté de la plaque.
Ils croyaient encore que le Président équivalait à un Roi.
C'est pourquoi ils étaient persuadés que mon fils deviendrait le prochain Président.
« Le Président est élu », l'avais-je répété jusqu'à en avoir mal à la gorge, mais ils ne daignaient même pas essayer de comprendre.
Les ministres qui restaient silencieux n'étaient que des quinquagénaires.
Leur période propice à l'assimilation de nouveaux concepts était-elle déjà révolue ?
« Ce mariage est un coup désastreux ! Ne peut-on pas tout annuler ? »
« Mais un accord a déjà été conclu avec le Roi des Démons, non ? Si nous le rompons ici, nous risquons d'attirer sa colère et de subir une invasion… »
« Comme je le pensais, le Roi des Démons feignait de nous libérer pour en réalité nous dominer. Envoyer une concubine pour mêler le sang démoniaque à la nouvelle famille royale humaine, on ne peut y voir qu'un piège. »
« Si c'était pour en arriver là, nous aurions dû insister pour qu'au moins l'un de nous l'accompagne ! Le jeune Président a pu commettre une erreur de jugement sur place… »
« Personne n'a osé lever la main ! Personne n'avait envie de mettre les pieds en plein cœur du territoire ennemi ! »
« Se lamenter sur le passé ne sert à rien. »
« Justement, pensons à l'avenir ! Le Président devrait au plus vite prendre une seconde épouse ! »
« Une pure humaine, s'entend ! »
« Qu'il prenne même une troisième, une quatrième, peu importe, mais l'héritier devra naître de l'une d'elles. À la première épouse, cette démone, on ne permettra jamais de donner un enfant. »
« Pour cela, le mieux est encore de ne pas poser un doigt sur la concubine démone ! Qu'on lui construise un palais détaché et qu'on l'y enferme ! »
« Si l'on fait semblant de la traiter avec respect en public, le Roi des Démons n'aura rien à redire ! »
« En attendant, par tous les moyens, il nous faut un héritier pur, sans la moindre souillure ! »
« Alors la seconde épouse doit être ma fille ! C'est une femme sage qui sait obéir à son mari et servir le pays ! »
« Quelle absurdité ! Ma fille est la plus belle princesse des trois royaumes ! Elle satisfera le Président bien mieux qu'une femme démon ! »
Ils braillaient en désordre, et le sujet finissait invariablement par revenir à me marier leur propre fille.
Ils croyaient encore qu'en faisant cela, ils tiendraient le pouvoir.
Peut-être que, malgré toutes mes explications, ils ne comprenaient pas le régime présidentiel non pas parce qu'ils en étaient incapables, mais parce qu'ils ne le *voulaient* pas.
Faire de leur fille la reine, devenir le parent du roi et tenir le vrai pouvoir.
Cette voie de la réussite leur était si ancrée qu'ils ne connaissaient aucun autre moyen de s'élever.
C'est pourquoi ils refusaient absolument que le système change.
Absolument.
Un poisson qui ne peut vivre que dans l'eau refusera d'en sortir ; c'est la même chose.
Mais si je m'alignais sur eux, le monde ne changerait jamais.
« Et si l'on tuait secrètement la concubine démone ? Aucun danger, on lui administrerait un poison faible sur plusieurs jours… »
*BAM !!*
Un grand fracas retentit, et la table de la salle de conférence se fendit en deux.
Netment, en deux morceaux parfaits.
C'est mon poing qui l'avait fracassée. Un coup de poing sur table, comme on dit.
Les ministres qui l'entouraient perdirent la parole, et même le souffle, face à l'invraisemblance de la scène.
« … Je quitte la séance. Vous gérez la suite. »
« M-Mais… aucune décision ne peut être prise sans l'aval de Monsieur le Président… »
« Venez me faire un rapport récapitulatif plus tard. »
« Cela nuirait à la fluidité. Si le rapport est pour plus tard, du moins pouvons-nous avancer provisoirement… »
« Pas question. »
Le ministre qui avait osé me regarder droit dans les yeux avala sa salive avec un petit bruit.
Je sortis de la salle de conférence sans prononcer un mot de plus.
Je sortis même du château.
Et l'endroit où je me rendis était…
…………
« Waaaaaaah ! Au secours, Warukina !! »
« Quoi ? Tu débarques sans prévenir et tu m'enlaces !? Lâche-moi, on va croire n'importe quoi !! »
L'endroit où je me rendis était chez mon vieil ami Warukina.
Ayant grandi dans des fiefs voisins, nous avions une certaine familiarité, d'autant que nous servions tous deux des seigneurs.
De là, nous fûmes tous deux sélectionnés comme étudiants en stage à la ferme, ce qui resserra nos liens.
Nous mangions au même pot à la ferme (c'était délicieux à en pleurer), nous nous couchions et nous levions presque à la même heure, nous partagions les joies et les peines, devenant les meilleurs amis du monde.
Juste après notre diplôme de la ferme, nous sommes rentrés chacun dans notre fief natal, et depuis, nous nous étions perdus de vue… mais…
« Au secours ! Au secours ! Les ministres ne sont que des abrutis finis !!! »
« … La dernière fois qu'on s'est vus en direct, c'était à la cérémonie d'investiture du Président, non ? T'as vachement morflé depuis… »
C'est vrai !
À ce moment-là, tous mes camarades de la ferme étaient venus me féliciter !
Tous ceux qui le pouvaient !
Et j'avais obtenu d'eux la promesse : « S'il y a quoi que ce soit où je peux t'aider, dis-le-moi ! »
J'explique…
« … En résumé, les vieux qui t'assistent en politique sont trop vieux jeu, au point d'être nuisibles ? »
« Je ne l'ai pas dit aussi crûment !? »
« Si on dit les choses sans fard, c'est ça. »
Warukina a ce travers de dire les choses cash.
Mais il faut vraiment que je fasse quelque chose, sinon la réalité ne me le pardonnera pas.
Bref, je recherche massivement des gens pour m'aider à pousser les réformes avec moi !
Après tout ça, Warukina-kun a bien dû deviner pourquoi je suis venu !!
« Tu veux que j'entre à la Présidence ? Non merci. »
Pourquoi !?
Pourquoi tu refuses aussi sec !?
« Parce que moi, je suis déjà marié à la fille du seigneur ! Le drapeau de "futur seigneur" est planté. Dorénavant, je dois soutenir mon ancien maître devenu beau-père et faire mon apprentissage de seigneur, c'une période cruciale. »
Arrête de dire ça et viens m'aider, bon sang !!
Si tu ne m'aides pas maintenant, l'avenir du pays tout entier s'assombrit !
En tant que futur seigneur, ce sera grave pour toi aussi !?
« Tu prends le destin du pays en otage…!? Tu es devenu sacrément rusé depuis que t'es Président. … Bon, soit. »
Hein !? Vraiment !?
« Mon beau-père est encore en pleine forme, le siège de seigneur ne se libérera pas demain. D'ici là, aller me faire de l'expérience et des contacts au centre, c'est pas une mauvaise idée. »
Yessssssssss !!
J'ai obtenu un point d'appui pour faire avancer les réformes.
Warukina, qui a appris avec moi à la ferme et a imbibé une pensée progressiste, sera sûrement mon meilleur bras droit !
Si je pense comme ça, le fait qu'Eringia-san, qui a aussi étudié à la ferme, vienne m'épouser, c'est comme si un allié fiable nous rejoignait !
Mais il faut de la quantité, pas seulement de la qualité, en matière de personnel.
Appeler quelques vieux amis prêts à coopérer ne suffira pas à contrer ces têtes dures.
Il faut que je trouve une autre méthode…!?