Je m'appelle Herijène.
J'étais une soldate d'élite de l'armée du Roi des Démons, couverte de gloire.
…… C'est du passé.
Tout récemment, j'ai été mise à la retraite presque de force, et me voici sans affectation.
Une va-nu-pieds patentée, en somme.
Comment en suis-je arrivée là ?
L'armée du Roi des Démons, c'est le cœur même du pouvoir du Souverain le plus fort, le corps de combat le plus puissant au monde, une entité que tous craignent.
Pour les alliés, une gardienne infaillible qu'on vénère ; pour les ennemis, un shinigami absolu qui inspire la terreur.
Là où l'armée du Roi des Démons paraît, les cadavres ennemis s'empilent, et le seul murmure de son nom fait trembler quiconque.
Appartenir à cette armée était ma fierté.
Devenir les bras et les jambes du Roi des Démons pour exterminer l'ennemi, assumer mon rôle ne fût-ce qu'à titre d'élément de cette force invincible, je l'ai tenu pour ma mission divine et me suis battue sans relâche.
Et puis, brutalement, tout a pris fin.
Le déclencheur, c'est la fin de la guerre.
Le conflit qui opposait humains et démons depuis des centaines d'années s'est achevé d'un coup, la paix est venue.
Dans la foulée, l'armée du Roi des Démons a annoncé un vaste plan de réduction des effectifs.
On a appelé les volontaires au départ anticipé, et les douze brigades d'anéantissement qui existaient en temps de guerre ont été ramenées à six.
Sous-entendu : dans une ère sans guerre, les armes n'ont plus leur place.
L'armée du Roi des Démons, qui avait fait son nom comme le sabre et la lance des démons, a viré de bord vers le démantèlement sitôt la paix signée, jusqu'à ne plus offrir que l'ombre de son lustre d'antan.
Mes camarades d'officiers ont levé la main les uns après les autres pour la retraite anticipée, ont touché une prime majorée et se sont reconvertis ; les autres ont été mutés aux services intérieurs.
Au milieu d'eux, moi seule je suis restée jusqu'au bout en mission de première ligne.
Parce que sinon, je ne pouvais pas保住 ma fierté.
J'ai embrassé cette carrière par admiration pour l'armée du Roi des Démons la plus forte.
Alors qu'on vienne me dire maintenant « C'est fini, la paix est là, on n'a plus besoin de vous », qui pourrait l'accepter ?
Moi, je continue de courir après l'armée du Roi des Démons la plus forte.
Quand bien même je serais la dernière.
C'est ce que je me disais, jour après jour, en m'usant à l'entraînement, mais même pour moi l'heure des comptes a fini par sonner.
Convoquée par la section du personnel, je me suis présentée à contrecœur et on m'a proposé une mutation dans la réserve.
Qui plus est……
« — Aventurière ? »
« — Oui. C'est un métier propre au Royaume des Hommes, mais il a été décidé de l'adopter dans le cadre de la réduction des effectifs de l'armée du Roi des Démons. »
L'employée de la section du personnel est censée être elle-même une militaire de l'armée du Roi des Démons, pourtant son attitude est purement administrative, « fonctionnaire » lui irait mille fois mieux.
C'est pourquoi je refuse de la considérer comme une pareille, et la méprise en silence.
« — L'aventurière, c'est quelqu'un qui court le danger de son propre chef pour protéger la vie des gens… du moins, c'est ce qu'on dit. Le Royaume des Hommes a un pouvoir politique fragile, voyez-vous. Sans ce genre d'initiative parmi le peuple, il leur serait impossible de vivre en paix. »
« — Hmm… »
« — C'est une affaire qui ne nous regarde pas, démons, mais ces derniers temps, au moment où la réduction des armements fait tant de bruit, ce système a attiré l'attention. En substance, le rôle social que jouent les aventuriers se superposerait à celui de notre armée du Roi des Démons. »
« — Hé ? »
« — Autrement dit : élimination des monstres, gestion des donjons. On discute de savoir s'il ne serait pas possible de confier purement et simplement aux aventuriers ce que l'armée du Roi des Démons fait actuellement. »
Vous plaisantez !!
Extermination de monstres, exploration de donjons… Depuis la fin de la guerre homme-démon, ce sont les seules scènes où l'armée du Roi des Démons peut encore briller au combat frontal !
On veut nous arracher notre dernier motif de fierté !?
« — C'est pourquoi, commandante Herijène, j'ai une proposition à vous faire : pourquoi ne pas devenir aventurière ? »
« — Hein ? »
En écoutant les explications de la section du personnel, j'ai appris que depuis le début du désarmement et de la réorganisation, quelques années plus tôt, on n'avait toujours pas atteint les objectifs de réduction.
L'idée, donc, est de faire reconvertir les militaires restants en aventuriers pour gratter encore quelques effectifs.
« — Comme je le disais, les missions d'aventurière recoupent largement celles de militaire. Le dépaysement au changement de métier serait minimal. L'excuse des gens qui sont restés jusqu'ici — "je ne connais pas d'autre vie que militaire" — ne tient plus. »
« — Guh… »
« — Cette fois, ceux qui accepteront la reconversion en aventurière seront placés dans la réserve, ce qui leur permettra de conserver une place au sein de l'armée du Roi des Démons. Si, par malheur, une urgence survenait à l'avenir, ils retrouveraient leur statut de militaire et risqueraient à nouveau leur vie pour les démons et le Roi des Démons. »
Ce fut la phrase décisive. J'ai décidé de quitter l'armée du Roi des Démons.
Je me suis dit que si la guerre était finie et qu'on nous volait jusqu'aux occasions de combattre des monstres, rester dans l'armée rendait impossible de préserver ma fierté de combattante.
Une fois qu'on a perdu à ce point toute chance de combat réel, il ne reste plus à l'intérieur que des exercices et du travail de bureau, une vie tiède.
Autant perdre le titre glorieux de l'armée du Roi des Démons, autant rester sur le terrain en tant qu'aventurière ou je ne sais quoi, c'est encore infiniment mieux.
J'ai signé sur-le-champ le formulaire de mutation… de reconversion ?… et j'ai acté mon départ de l'armée du Roi des Démons.
« — Ça m'arrange. Depuis le début du désarmement, il y a quelques années, ceux qui sont restés jusqu'au bout sont souvent des têtes dures de première. »
« — Toi, t'as l'air tranquille, toi. Les bureaux, y a pas l'angoisse du licenciement, c'est confortable ? »
J'ai lancé la pique la plus venimeuse possible, mais…
« — Ma foi, être au bureau ne met pas à l'abri d'un licenciement. Au contraire, ce sont les postes sans urgence qu'on sabre en priorité. Pour ma part, mon départ à la retraite est acté pour la fin du mois. »
Hein ?
C'est vrai ?
« — Contrairement à vous qui avez toujours combattu en première ligne, nous n'avons pas de réel atout. Une fois à la retraite, il ne nous reste qu'à nous marier et entrer dans un foyer. Je viens de rencontrer la bonne personne à mon huitième *omiai*, alors je peux quitter mon poste l'esprit tranquille. »
A dit l'officière.
Comment dire… Félicitations ?
…………
C'est ainsi que j'ai entamé une nouvelle vie, sans l'avoir vraiment choisi.
À partir d'aujourd'hui, je ne suis plus la militaire Herijène de l'armée du Roi des Démons, mais l'aventurière démoniaque Herijène.
J'ai de plus en plus l'impression qu'on se fiche de moi.
Pourquoi celle qui était une fière militaire de l'armée du Roi des Démons doit-elle maintenant s'embaucher dans un métier sans attaches, sans prestige, sans rien ?
Dans les jours qui ont suivi mon départ de l'armée, j'ai fait mes propres recherches sur ce métier d'aventurière, et plus je creusais, plus la déception s'épaississait.
En résumé, les aventuriers ne sont-ils pas des rebuts de la société ?
Des gens qui ont refusé de se plier aux puissants du moment, ont tenté de résoudre leurs problèmes par eux-mêmes, et ont fini par former des bandes de voyous.
C'est ça, la Guilde des Aventuriers.
Chacun de ses membres a fini par être appelé aventurier, rien de plus.
Parce qu'ils ne peuvent pas vivre honnêtement, ils n'ont d'autre choix que d'accepter des jobs au flanc du danger.
Une façon de vivre radicalement différente de la noble armée du Roi des Démons.
C'est à cette racaille sans foi ni loi qu'on voudrait confier tous les donjons et monstres de notre pays démoniaque ?
Les missions que l'armée du Roi des Démons assumait jusqu'ici ?
Absolument inacceptable.
D'ailleurs, nous, l'armée du Roi des Démons, qui avons gagné la guerre, nous mettre à imiter le Royaume des Hommes, le camp vaincu, c'est en soi une humiliation.
Dans ce cas, moi-même, en coopération avec les anciens militaires devenus aventuriers comme moi, pourquoi ne pas former une milice pour protéger le pays démoniaque ?
C'est ce que je réfléchissais, quand…
« — Des aventuriers du Royaume des Hommes ? »
J'ai été surprise par la nouvelle.
D'après le message préalable, des aventuriers pros seraient dépêchés depuis le berceau de la profession… le Royaume des Hommes, pour qu'on apprenne d'eux.
Les techniques du berceau… Les techniques des pros.
Ridicule.
Quelle que soit leur expérience, ce ne sont au fond que des voyous.
Ils n'atteindront jamais la cheville de notre armée du Roi des Démons régulière.
S'ils viennent, je leur montrerai de force la puissance forgée par l'armée du Roi des Démons, et je leur ferai comprendre les limites des voyous.
Si ça prouve que les aventuriers ne servent à rien, alors on pourra dire que la lutte contre les monstres dans le pays démoniaque ne peut être assurée que par l'armée du Roi des Démons, et ça ouvrira peut-être la voie à notre retour.
L'aventurière qui est arrivée était plus fluette et plus chétive que je ne l'imaginais.
« Ahaha, yoroshiku onegaishimasu »
Et une attitude tout aussi peu rassurante.
C'est vraiment ça, le pro dont se vante le Royaume des Hommes ?
Y a erreur sur la personne.
…… Non, au contraire, qu'on m'envoie une faible comme ça, c'est plutôt arrangeant.
Comme prévu, je vais leur étaler notre force et notre dangerosité sous le nez, et les renvoyer la queue entre les jambes.
Une trouillarde pareille, si je l'entraîne dans un donjon, elle va péter un câble sur-le-champ.
Parce qu'un donjon, c'est un endroit à ce point terrifiant.
J'en ai déjà l'eau à la bouche.