Fūn, c'est moi.
Aujourd'hui, j'écoute les récits de Baty, de retour d'un bal.
Son mariage étant décidé, elle devait s'habituer à la haute société, son futur époux étant un noble de bonne famille.
Pour cela, elle a dû assister à force réceptions pour s'y faire connaître.
C'est pourquoi, bien qu'elle soit encore en période de fiançailles, Baty participe ces derniers temps presque quotidiennement aux bals, dîners, goûters et même réunions autour de l'imoni qui se tiennent dans la capitale magique.
Hier soir encore, elle en a honoré un...
« — Du coup, ton identité a été découverte ? »
« — Oui, c'est ça. »
Baty marmonne avec une mine affaissée.
Qu'elle travaille dans la confection est un secret public.
Après tout, elle est la seule couturière de la marque ultra-populaire du moment, « Farm ».
Si cela se savait, ce serait un scandale.
Et c'est bien ce qui est arrivé.
Apparemment.
« — La soirée n'a tourné qu'autour de ça, j'ai été encerclée, c'était terrible… »
D'après Baty, les dames et demoiselles de la noblesse l'ont couverte d'éloges.
« — Ahaha, celles qui avaient acheté me donnaient leurs impressions, celles qui n'avaient pas encore acheté me disaient leur admiration, c'était dingue… ! En y repensant, c'était la première fois que je recevais directement la "voix brute" des utilisateurs, c'était rafraîchissant !! »
« — Hein ? Nous aussi, on donne souvent notre avis sur les vêtements qu'on nous fait, non ? »
« — C'est la première fois en dehors de la Ferme. »
Certes, pour un créateur, entendre des retours sur ses œuvres est le bonheur suprême.
C'est parce qu'il y a réaction qu'on peut continuer à créer.
Et si de l'argent accompagne les mots, c'est encore mieux.
Pour info, voici le genre de retours qu'elle a eus sur place.
« — "J'ai mis une robe de 'Farm' et l'homme qui me plaît m'a demandée en mariage !" »
« — "J'étais timide de nature, mais en portant une robe de 'Farm', j'ai pu devenir proactive !" »
« — "Grâce à une robe de 'Farm', ma forte poitrine qui me complexait ne me gêne plus !" »
« — "Ma lombalgie a guéri grâce à une robe de 'Farm' !!" »
« — "La destruction de la Terre a été évitée grâce à une robe de 'Farm' !!" »
Et les clientes potentielles qui n'avaient pas encore acheté ont passé commande sur place, purement et simplement.
« — "Donnez-moi la robe !" » « — "Moi aussi, je veux attraper le cœur d'un homme avec une robe de 'Farm' !" » « — "Moi aussi, je veux guérir ma lombalgie avec une robe de 'Farm' !" »
… et j'en passe.
Cela dit, elle a tout refusé.
« — Les commandes passent toutes par la Compagnie Pandémonium, c'est la règle. Si je la brise, je perds ma crédibilité. Je ne prends de commandes directes que pour les gens de la Ferme. »
Baty est en priorité attachée à la Ferme : elle vêt d'abord les résidents, et n'écoule les commandes apportées par Shaks que sur son temps libre.
C'est pour ça que les délais atteignent plusieurs années.
Il y a tout simplement peu de temps pour l'extérieur.
« — Mais une fois vraiment mariée, tu auras encore moins de temps, non ? Tu iras à encore plus de réceptions comme hier ? En tant que noble dame. »
« — C'est ça. »
Son futur mari est apparemment un noble de souche.
Je ne l'ai jamais rencontré moi-même.
Mais selon mes connaissances de light novels, une noble dame gère le domaine, brille en société, c'est pas mal de boulot.
Et des œuvres caritatives ?
Franchement, je ne vois pas comment elle pourrait avoir une activité secondaire.
Pourtant, Baty n'a aucune intention de se cantonner au rôle d'épouse ; elle compte bien continuer sa carrière de créatrice de génie.
« — C'est sûr, le Roi Démon a donné son accord. Dorénavant, c'est l'ère où les femmes travaillent aussi. »
Ça, je l'avais déjà entendu.
La guerre contre les humains finie, l'énergie jusque-là consacrée au militaire est réaffectée dans divers domaines.
Dans ce cadre, le désarmement avance, et la majorité des militaires sont démobilisés, ne gardant que les effectifs nécessaires.
La plupart étant des nobles porteurs du noblessa oblige, une fois l'obligation de guerroyer levée, il ne leur reste qu'à administrer leurs terres.
Jusqu'ici, les épouses géraient tout seules pendant l'absence de leurs maris partis au front ; avec le retour des maris, la charge se partage et du temps libre naît pour les deux.
N'est-ce pas l'occasion rêvée de relancer la civilisation et la culture stagnantes depuis la longue guerre ?
« — C'est dans cet esprit que le Roi Démon l'encourage. »
« — Hmm. »
Au fait, Baty, tu comptes faire quoi après le mariage ?
Tu vas déménager chez ton mari (son manoir ?), vu qu'il est noble, lui ne viendra pas ici, c'est sûr.
Du coup, tu ne pourras plus venir ici ?
Même si tu continues la création, qui fera les vêtements de la Ferme ?
Junior est en pleine croissance et a besoin de nouvelles fringues chaque mois, quand même !
« — Pas de souci. Je viendrai tous les jours par téléportation. »
« — Ah, y'avait cette main !? »
Quelle que soit la distance physique entre la capitale magique et la Ferme, la téléportation permet les allers-retours instantanés.
Zos Syla aussi, en tant que chancelière triton, compte travailler au palais des tritons le jour et rentrer à la Ferme la nuit par téléportation pour dormir avec Orkubo.
La téléportation, c'est vraiment génial.
« — Donc Baty va continuer à nous faire nos vêtements !? Youhou ! »
« — Bien sûr. Je dois une immense dette au Saint, tant que je ne l'ai pas remboursée, je n'arrêterai pas de m'en acquitter juste parce que je me marie. »
« — Youhou ! »
« — Ceci dit, entre la vie de couple et les obligations mondaines du mari, ton temps disponible va drastiquement chuter. »
« — Nooon !! »
Baty, jeune fille en fleur.
Elle a le cœur reconnaissant, mais au final, elle choisit l'amour.
En un sens, c'est la bonne décision.
« — À ce rythme, la production de vêtements au rythme habituel va forcément pâtir. La Ferme a aussi gagné du monde. Je me disais déjà depuis un moment que, de toute façon, je ne pouvais plus tout porter toute seule. »
« — Ha, hai !? »
« — Même avec des machines à coudre pour gagner en efficacité, il y a des limites. Je pense avoir déjà dépassé le point de rupture, mais ma capacité à m'en sortir quand même est détestable. C'est peut-être parce que j'ai été trop entraînée par Astartès et que j'ai chopé la mentalité "entreprise noire" ? »
« — Hai… !? »
« — À la base, les elfes, les orques-gobelins, Bacchus et les autres bossent tous en équipe, alors que moi je suis encore toute seule, c'est anormal. Pourquoi ? Parce que j'y arrive quand même ? Laisser pourrir la situation sous prétexte que "ça va" ne fait qu'aggraver les distorsions. »
« — Sumimasen !? »
Apparemment, le changement de situation que représente le mariage met en lumière des problèmes qui couvaient sous la surface.
« — Du coup, je pense qu'il est grand temps d'étoffer les effectifs. De mon service. »
« — Ton service !? »
Quand est-elle devenue cheffe de division, Baty ?
« — En fait, c'est déjà en marche. Hier, en rentrant du bal, je suis passée chez ma sœur. »
« — Oui, oui. »
La sœur de Baty, c'est forcément quelqu'un qui bosse dans la confection à la capitale magique, non ?
Elles se sont retrouvées grâce à ce même métier, après avoir été séparées ; on voit que la famille entière est dingue de fringues.
Pas seulement sa sœur : leurs parents dirigent une grande marque de mode à la capitale et emploient beaucoup d'artisans.
Ils doivent avoir de l'influence dans le milieu.
« — Je lui ai dit : "File-moi deux ou trois de tes jeunes talents prometteurs." »
« — C'est hautain !? »
« — Elle a bien géré le personnel, du coup. Je pensais les installer à la Ferme pour qu'ils apprennent le métier, ça ne pose pas de problème ? »
Elle a obtenu gain de cause avec cette attitude de bagarre… !?
Je ne sais pas ce qui s'est passé entre le début et la fin, mais quelle négociatrice… !?
C'est ça, la force des liens du sang : on peut se parler cash…
Platy aussi parle souvent à son frère Arowana sur le ton du conflit, et ça passe…
Mais si Junior me parlait comme ça plus tard, j'ai confiance, je pleurerais !?
« — Ça ne pose pas de problème ? »
« — Moi, zéro souci ! »
De toute façon, à ce stade, je ne peux qu'entériner…
« — Et vu qu'il y a plus de monde, il faut aussi augmenter la production de machines à coudre. »
« — Hai… »
« — Yoshi ! La base pour l'embauche est posée ! Je vais développer l'activité, mass-produire les robes et costumes "Farm" pour les fourguer aux nobles, améliorer l'image du mari en société et engrener du fric !! »
…
Elle a l'air diablement calculatrice.
Baty, qu'on prenait pour une créatrice purement rêveuse, se mue en bonne épouse ancrée dans le réel à l'occasion de son mariage.
C'est ça, la peur des femmes !?