Je sais.
À force de vivre tout ça, il y a un truc que j'ai réalisé dans la douleur.
C'est le manque cruel de condiments.
La base de la vie, c'est la bouffe.
Et ce qui soutient la bouffe à la racine, ce qui a le pouvoir de rendre bon même ce qui ne l'est pas, ce sont les condiments.
Ils se vantent d'une variété infinie, et certains plats ne tiennent tout simplement pas sans eux.
Or, côté condiments, mon stock est dramatiquement vide.
Combien de fois me suis-je retrouvé face aux légumes récoltés, à la viande et au poisson chassés, prêt à me lancer — « Allez, je fais un truc au machin ! » — pour m'effondrer illico parce qu'il manquait le condiment indispensable ?
Même lors du raid de Veil, j'aurais bien voulu servir du porc au gingembre, mais pas de sauce soja, alors j'ai laissé tomber.
La sauce soja, ça me manque.
Le soja, c'est l'ingrédient principal, non ?
Comme ça m'est arrivé maintes fois, je me dis que cette fois, je vais réfléchir posément aux condiments qu'il me faut.
Et là, je me souviens de ce truc…
*Sa-shi-su-se-so*.
Voilà.
Apparemment, on peut résumer tous les condiments nécessaires à la cuisine en ces cinq syllabes.
Suivons *sa-shi-su-se-so* pour faire l'inventaire : qu'est-ce que j'ai déjà, et qu'est-ce qu'il me faut absolument obtenir ?
D'abord *sa*.
*Sa*, c'est le sucre *satō*.
Ça, je l'ai.
Dès le début du défrichement, j'ai cultivé de la canne à sucre, et la récolte est déjà faite.
Transformer la canne en sucre, Platy l'a géré sans broncher grâce à ses connaissances en pharmacologie magique.
Faut vraiment avoir une bonne femme.
Le sucre, je vais en bouffer des tonnes pour les pâtisseries, son heure de gloire viendra c'est sûr.
Faut que je continue à planter de la canne à sucre en masse.
Ensuite *shi*.
*Shi*, c'est le sel *shio*.
Ça aussi, je l'ai.
Récupéré en sous-produit quand on a pompé l'eau de mer pour l'usage quotidien. Un des trucs les plus faciles à obtenir jusqu'ici.
Mais y a pas plus basique comme condiment, et c'est vital pour survivre, alors je le chéris.
Puis *su*.
*Su*, c'est le vinaigre *su*.
Là, j'en ai pas.
Je pige pas trop à quoi ça sert, mais c'est indispensable, ça ne change pas.
La matière première, c'était… l'alcool *sake*, non ?
Même en disant alcool, y en a plein de types.
L'alcool lui-même, je veux absolument le faire un jour, donc faut que je décide sérieusement quel alcool produire, et du coup quoi cultiver comme ingrédient.
Et tant qu'à faire du vinaigre, je veux aussi faire du *mirin*.
Le *mirin*, encore plus que le vinaigre, j'ai aucune idée de quoi le faire. Je connais même pas la recette.
Les défis s'empilent.
On continue.
*Se*, *seuyu*.
Autrement dit, la sauce soja *shōyu*.
C'est LE truc qu'il me faut, la priorité absolue du projet fabrication.
Autant dire que je l'ai pas.
Né japonais, je veux retrouver la sauce soja dès hier.
Pour faire de la sauce soja, il faut… du soja *daizu*, c'était ça ?
Bien, dans le nouveau champ que je vais ouvrir, je plante du soja en tout premier.
Et produit à base de soja, y a aussi le *miso*.
Le *miso*.
C'est le dernier *so*.
Le *so* du *miso*.
Pourquoi zapper *mi* pour sauter direct à *so* ? C'est un peu forcé, non ? Mais chipoter là-dessus, les anciens seraient pas contents non plus, alors j'insiste pas.
Bref, le *miso*.
Je le mets au même niveau que la sauce soja, comme double objectif final du projet soja.
Par contre, pour *so*, y a un autre ingrédient que je veux absolument.
La *sauce* *sōsu*.
De nos jours, c'est plutôt lui qui mérite le *so*.
Mais celui-là, c'est le flou total.
On mélange quoi avec quoi pour le faire ?
De vague mémoire, dans mon ancien monde, j'avais entendu dire qu'on y fourrait fruits et épices à gogo.
…Les fruits, j'en cultive pas du tout.
Les trucs qui poussent sur les arbres, ça prend un temps fou, difficulté élevée, j'avais pas osé.
Mais les fruits, c'est bon nature, et Platy comme Veil seraient ravies.
Ça vaut le coup d'essayer, non ?
Je vais étudier la question.
Et la sauce elle-même, c'est un must.
Parce que mon but ultime avec la viande de sanglier à cornes… c'est le *tonkatsu*, et le *tonkatsu* SANS sauce, c'est inconcevable !
Les ingrédients qui me manquent encore pour le *tonkatsu*.
L'œuf.
Et la chapelure *panko*.
D'ici à ce que je les aie, je jure de pondre la sauce !!
Avec la sauce, la prochaine étape après le *tonkatsu* devient accessible !
Oui !
L'évolution du *tonkatsu*.
Le *katsudon* !
Avec la sauce, le *katsudon* serait facile…
…Non, ça marche pas.
J'ai pensé *sauce-katsudon* en arrosant de sauce, mais la version omelette *tamago-toji* reste la référence, forcément.
Bon, de toute façon, ma ligne de conduite est fixée avec cette réflexion.
Je cultive du soja.
Pour faire sauce soja et *miso*.
Le bilan du *sa-shi-su-se-so* me dit que l'urgence absolue, c'est la sauce soja.
Son ingrédient, c'est le soja, et avec du soja je fais aussi du *miso*.
Et je vais cultiver du blé aussi.
Pour le *tonkatsu*, il me faut de la chapelure. La chapelure, c'est du pain émietté. Le pain, c'est du blé.
Au stade « fabriquer du vinaigre », l'ingrédient c'était l'alcool, alors tester de la bière au blé, pourquoi pas.
De toute façon, je commence à vouloir un féculent de base.
Mais même si les ingrédients poussent et sont récoltés, rien ne garantit que je saurai faire direct la sauce soja, le vinaigre ou la sauce visés.
Même venu d'un autre monde, je n'ai pas toute la connaissance de l'autre monde en tête.
Prenez la sauce soja : je n'ai pas la recette détaillée par cœur. Connaissances d'amateur, hearsay. Expérience réelle ? Zéro.
Là-dessus, pas d'autre choix que le essai-erreur.
Heureusement, Platy, experte en pharmacologie magique, est une partenaire en or.
Si je bosse en la consultant, j'ai l'impression que tout roulera tout seul.
Voilà pour la feuille de route.
Allez, on se motive et on plante.
Soja et blé !
Soja et blé !
Soja et blé !
Pas question de me gourer et de planter des azukis et de l'orge, gag nul !!
OUI soja ! NON azukis !!