Le caractère dangereux de la région de la montagne empoisonnée se révélait clairement dès le premier pas effectué.
Il semblait que la prochaine aventurière de rang S y attendait mon arrivée…
« Ce n’est plus du tout l’un des Huits Généraux désormais ! »
Veil me répondit en s’essuyant le visage avec un chiffon impeccable.
Inutile de le formuler aussi brutalement.
Je faisais exprès de ne pas y réfléchir, après tout.
« Mais il peut bien y avoir des humains dans une zone où toute vie est impossible ? Franchement, ce n’est vraiment pas un endroit où l’on s’installe durablement, sauf à être un cadavre ambulatoire insensible à l’environnement. »
L’argument de Veil était parfaitement fondé.
Personnellement, moi qui avais pénétré dans cette zone, j’avais juste envie de m’en évader au plus vite pour me rincer jusqu’au moindre poil.
Cette aventurière de rang S qui m’attendait ici…
Une personne assez prestigieuse pour qu’elle-même soit qualifiée de « plus forte » par Murchera-san, ma pariétaire.
Qu’était-elle au juste…!?
« Hé, ne serait-ce pas elle ? »
Veil sembla remarquer quelque chose et pointa du doigt.
« Il y a une silhouette vers là-bas. »
Un lézard de feu ?
Non, une silhouette humaine. Il était difficile d’imaginer qu’une quelconque personne errerait ici sans motif précis dans un lieu aussi chargé de toxines.
Dans ce cas, le plus logique restait de supposer que c’était bien l’aventurière de rang S dont on avait dit qu’elle m’y attendait.
Attendez-moi, j’arrive !
Je partis au triple bond !
En approchant de la silhouette, ses contours devinrent peu à peu plus nets.
C’était une femme.
Sa silhouette dévoilait à la fois les courbes féminines et une robustesse certaine, typique d’une aventurière confirmée.
Son âge devait se situer entre celui de Murchera-san et celui de Tonton-san.
Autrement dit, l’âge de la plénitude de l’activité physique.
Cela expliquait parfaitement son titre de « plus forte ».
Qui plus est, rester debout et immobile au cœur même d’une nuée de toxines prouvait qu’il ne s’agissait pas d’une ordure.
À sa place, une personne normale serait déjà foudroyée par le poison et incapable de tenir sur ses jambes.
Que seule cette faculté de garder son calme dans ces conditions suffisait amplement à justifier le surnom de plus forte.
Mais qui diable pouvait-elle bien être ?
Je n’avais aucun indice sur l’identité de celle que l’on proclamait déjà la meilleure des aventurières…
J’avais pourtant l’habitude de connaître la plupart des personnages importants de ce monde. Il se trouvait donc qu’il existait des personnes extraordinaires que j’ignorais encore. La planète était décidément immense.
« ……Hmm ? On dirait que je connais quelqu’un, par hasard… »
Visiblement, Veil avait reconnu la personne.
Il était vrai qu’elle était plus âgée que moi.
Je souhaiterais ardemment que cette aventurière de rang S précise son nom pour vérifier son identité…
« ……Hum… »
Elle s’effondra.
Elle venait de s’évanouirAAAAAAAHHHHHhhhhhhh !?!?
Je savais bien qu’elle n’allait pas s’en tirer indemne !
Avec une telle concentration de poisons, il était évident que la durée d’exposition finirait par faire effet !
« Bon, ce n’est vraiment pas un endroit idéal pour un rendez-vous. »
C’est le moins qu’on puisse dire !
Secourez-la, vite ! Appliquez un traitement adapté ! Et surtout, faites partir le poisonIIIIIIEEEEEEEE !!?!?
Pendant près d’une heure, je me contentai de lui porter secours.
Puis…
« Merci ! Je me sens complètement rétablie ! »
L’aventurière de rang S se remit sur pied.
Certes, mais sa récupération fut bien plus rapide que prévu. En parfait état de santé, sans la moindre trace de faiblesse résiduelle.
Fallait-il voir là la preuve de son statut d’aventurière de rang S ?
« Ah la la, se faire avoir par du poison, c’est que je suis encore toute jeune… Attends, mais dans les mangas, on développe des anticorps après la première exposition, non ? Du coup le poison ne marche plus ! Ça veut dire que je suis maintenant immunisée contre tous les poisons ! »
Qu’est-ce que cette personne fabulait comme discours ?
« Si un unique contact suffisait à générer une telle immunisation, le poison n’aurait plus aucune valeur naturelle. »
Veil lança cette remarque pleine de bon sens.
Néanmoins, face à la véritable « plus forte » de rang S, je ressentais malgré tout une confiance infondée en sa capacité à développer une immunité parfaite en un seul essai.
Pourvu qu’elle soit bel et bien l’aventurière de rang S réputée la plus puissante, comme on le disait.
Qui était exactement cette femme ?
« ……Qu’est-ce que tu me fixes comme ça, Junior-kun ? Tu me regardes comme si j’étais une suspecte. »
« Aucune hésitation n’est permise, c’est bien une suspecte. »
Veil interrompit avec ce détachement et cette justesse qui lui étaient propres.
Au fait, cette femme savait-elle qui j’étais ?
Qui pouvait-elle donc réellement être ?
« Oh là là, c’est indécent ! Nous avons même voyagé ensemble par le passé, et tu oublies une sœur aînée aussi séduisante que moi ? Eh bien, je vais te présenter brièvement, histoire que tu n’oublies plus jamais ! »
La « plus forte » de mes aînées dégaina alors l’épée qu’elle portait à la taille.
Pourquoi ? Parce que ce geste unique suffisa à dissiper instantanément les toxines environnantes, laissant place à un air purifié dans un rayon considérable.
Un effet purificateur !?!
Par quelle logique fonctionnait-il !?!
« Si tu peux faire ça, autant l’avoir fait dès le début. »
Veil enchaîna avec une nouvelle remarque aussi calme que pertinente !?!
« Il suffit que cette Sainte Épée Zībenguryūn touche le poison pour que celui-ci soit immédiatement purifié et anéanti ! Tel est le ballet de validation de ma condition de héros ! »
Hein ?
Héros ?
« Exactement ! Je suis moi-même le héros venue d’un autre monde pour sauver le monde ! Celle qui en est encore actuellement réduite à cet état ! Aujourd’hui, j’ai gravi les échelons pour atteindre le grade le plus élevé des aventuriers, le rang S, et je suis reconnue comme la meilleure parmi elles ! »
Wow, quelle vitalité… !
Difficile d’imaginer que la personne qui venait à peine de s’évanouir sur le poison soit la même… !
« Mon nom est Momoko ! Aventurière de rang S et héroïne Momoko ! »
Momoko-san !?!
Est-ce que j’en avais déjà entendu parler ou pas !?!
« Dire "aventurière héroïne" deux fois de suite donne des sons répétitifs désagréables. Choisis : aventurière ou héroïne. Supprime-en un. »
« Nullement ! Je suis à la fois aventurière et héroïne, les deux titres me collent parfaitement à la peau !! »
Voici qui tombait sur une personnalité assez atypique.
Elle faisait honneur à l’excellence de celles que j’avais déjà rencontrées.
Peut-être était-elle finalement digne de sa réputation de meilleure combattante.
« Oui, je suis une héroïne et une aventurière. C’est toujours la fierté qui brûle au fond de mon cœur… autrement dit, mon orgueil. »
« Elle entame une tirade, là. »
« J’ai été convoquée dans ce monde par un rituel d’invocation provenant d’un autre univers. Ma mission : vaincre les démons en tant qu’héroïne. »
Était-ce identique à ce qu’avait vécu mon père ou Katō-san ?
C’est pourquoi leur prénom résonnait de façon similaire à mes oreilles.
« Hou hou, tu pensais en ton for intérieur que ma situation rappelait celle de ton père ou de Katō-san, n’est-ce pas ?
Mes pensées avaient été lues.
« Mais il existe une différence majeure entre eux et moi. Le Saint et Katō-san furent bannis parce que leurs compétences transmises lors de l’invocation ne correspondaient pas aux attentes d’un véritable héros. Moi, en revanche, c’était différent. Mon pouvoir reçu fut jugé exceptionnel, validant ainsi officiellement mon titre d’héroïne. »
Tout cela était dit sans la moindre trace de fierté ostentatoire.
On aurait presque dit qu’elle évoquait des souvenirs passés particulièrement pénibles.
« On m’a dépêchée sur le champ de bataille en tant qu’héroïne vouée à exterminer le mal. À l’époque, la guerre entre humains et démons faisait rage. Les démons incarnèrent le mal absolu et les humains, la justice pure. Arrivant tout juste d’un autre monde, sans la moindre idée de vos valeurs morales, je continuai de me battre sans un soupçon de doute. Je crus sincèrement que suivre ces ordres représentait la bonne conduite… ! »
Et puis, la guerre prit fin.
Sous les traits d’une victoire totale pour les forces démoniaques.
Dès lors, que devint l’héroïne Momoko, celle qui avait mené les batailles les plus éclatantes du côté humain… ?
« Ce fut une période d’exode particulièrement rude. Impossibilité de fréquenter les agglomérations humaines, errances solitaires au sein des forêts, cloîtrée dans des grottes montagnardes… ! »
Ses souvenirs paraissaient lourdement empreints de souffrance, Momoko-san affichant un regard perdu et lointain…
« Donc, voici le cœur de mon propos : Le Saint et Katō-san, trahis par le Royaume des Hommes, purent s’intégrer ici depuis zéro, sans bagage mental parasite. Tandis que moi, on m’avait d’abord conditionnée avec des idéaux faux au prétexte de mes fonctions de héroïne, et il me fallut tout détricoter petit à petit avant de commencer à apprendre comment vivre correctement au milieu de vous… ! »
Autrement dit ?
« Ce que je veux dire, c’est que ce fut EXCRÉANTEEEEEE ! S’adapter fut infiniment plus difficile que pour tout le monde !! J’ai connu la vraie galère durant des années !!! »
« Ce n’est pas si grave que ça. Ton maître lui-même a traversé des épreuves similaires. Si je dis ça, c’est que personne d’autre ne pourrait contredire ce constat. »
Veil intervint de nouveau avec son habituelle distance et sa lucidité redoutable.
Effectivement, Veil faisait partie de ceux qui avaient suivi mon père depuis la création initiale de la ferme.
« Malgré tous ces aléas, je suis aujourd’hui aventurière de rang S et je vis pleinement ma vie ! Voilà qui résume mon parcours ! S’il vous plaît, daignez m’acclamer ! »
Bien sûr.
Je me mis à applaudir frénétiquement. Pa-pa-pa-pa-pa-pa-pa…
La dernière aventurière de rang S censée m’y attendre…
……Pour être tout à fait honnête, c’était une personne épuisante.