La bibliothèque où nous nous rendîmes était une pièce bien exposée, logée dans un coin du manoir d'Azel-san.
La lumière directe du soleil n'est pas bonne, après tout. Le papier finirait par jaunir.
Une « pièce rien que pour les livres » comme celle-ci, il n'y en a pas à la Ferme.
Après tout, mon père a bâti cet endroit à partir de rien, sur une terre sans aucun document ni archive.
……
Non, ça ne va pas.
La Ferme et le Pays-Ferme aussi, plus les années passeront, plus il deviendra difficile de se retourner vers le passé.
Que les générations futures ne puissent pas savoir ce que mon père, fondateur de la Ferme, a pensé et comment il a agi, ce serait une perte pour l'avenir.
Au retour de mon voyage, je recommanderai fortement à mon père de tenir un journal.
Moi aussi, j'écrirai un journal.
En comparaison, ce Zêzêru-san, premier seigneur de l'île, était quelqu'un de remarquable.
Il a consigné ses propres paroles et actions pour les transmettre à l'avenir, après tout.
« Hmm ? Où est passé le journal du premier seigneur ? Ah, non, je l'ai peut-être confondu avec celui écrit par le troisième ? »
… Il est bien là, non ?
Devant l'air peu rassurant d'Azel-san qui cherchait, je ne pus m'empêcher de m'inquiéter.
Euh… hein ? Azel-san, ce n'est pas sur cette étagère ?
Il y a une plaque « Documents relatifs au premier seigneur », non ?
« Oh, c'est ici, c'est ici ! Les documents de Zêzêru-sama sont précieux, alors ils sont tous rassemblés au même endroit ! »
Alors, il fallait chercher ici dès le début.
« Je l'ai trouvé ! Les mémoires où le premier seigneur Zêzêru-sama a écrit sa propre vie ! Quarante volumes en tout !! »
Il y en a pas mal.
Si c'est une vie entière accumulée, ça se comprend.
Mais pour en produire autant, c'était quelqu'un qui tenait assidûment sa plume, j'imagine.
« Le journal qui reste ici semble avoir été commencé quand Zêzêru-sama a fui le continent. Il n'y a pas de trace d'avant, et on ne peut au mieux qu'extraire les passages de souvenirs des journaux existants. De fait, le parcours de Zêzêru-sama sur le continent est enveloppé de mystère. »
Un personnage aux origines inconnues, ça donne aussi un côté romantique à l'histoire.
Pas seulement l'histoire, on a l'impression qu'il a un pied dans la légende…
« Bon, feuilletons-les pour l'instant. »
C'est ça.
Lire les quarante volumes en entier prendrait trop de temps.
Bon, picorons-ci et là.
Alors, citation…
— « Soixante-seize jours après le départ. L'horizon n'offre toujours que la ligne d'eau, pas la moindre île en vue. Un nouveau continent existe-t-il vraiment ? S'il n'existe pas, c'est fichu. On ne peut plus revenir au Royaume des Démons qui est devenu un enfer. »
« C'est un écrit juste après la fuite du continent. L'île des Démons n'avait pas encore été découverte, aucun espoir en vue. Ça a dû être la période la plus dure. »
Azel-san m'en donne l'explication.
Mais comme c'est de sa propre main, on a l'impression que son souffle même nous parvient.
Et tout bascule, le désespoir se change en espoir.
— « Yattaaaaaaaa !! De la terre ! Yatta ! Yatta ! Yatta ! Yattaraaaaaaaaaaaaa !! Nou-veau-con-ti-nent !! Daaaaaaaaaaaaaaaaa !! Shaaaaaa !! »
Il est à fond.
« C'est au moment où il a découvert l'île qui deviendra l'île des Démons. Sa joie nous parvient direct, à nous qui lisons. »
Vraiment.
Non, mais là, c'est trop direct, quand même.
Ça montre juste à quel point la joie de Zêzêru-san était immense, ceci dit.
L'entrée de quelques jours plus tard.
— « Reconnaissance du débarquement terminée. La terre découverte est bien plus petite que prévu. Je croyais avoir trouvé un nouveau continent, mais à cette taille, c'est une île, pas un continent. Qu'elle ne soit pas un îlot microscopique, c'est déjà ça de gagné. »
Brutal retour au calme.
Bon, c'est inévitable aussi. Zêzêru-san devait être convaincu d'avoir posé le pied sur un putain de gigantesque nouveau continent.
Mais la réalité est cruelle.
Ce qu'il a atteint, c'était une île, pas un continent.
— « On nous force à choisir. Repartir en mer pour chercher le vrai nouveau continent ? Ou faire de cette île notre refuge ? Alors que nos vivres s'épuisaient, tomber sur cette île a été une chance inouïe… »
Et patati et patata.
La suite raconte comment ils ont couru dans tous les sens après le débarquement pour se procurer nourriture, carburant, etc.
L'anxiété et l'hésitation de repartir en mer y sont consignées en détail.
En résumé, il pèse le pour et le contre, risque contre gain.
Repartir en prenant le risque d'aller chercher le vaste nouveau continent ? Ou éviter le risque et se satisfaire de la situation actuelle ?
… On connaît déjà la conclusion à laquelle il est parvenu.
Vu qu'Azel-san et les siens, ses descendants, vivent en paix sur l'île des Démons.
— « J'ai décidé de m'installer sur l'île. "Habite et tu t'y plairas", hein, youhou. »
Cette fois, c'est léger.
Quelqu'un dont le moral n'est pas stable.
— « Je décrète cette île comme nouveau Royaume des Démons. Cette île n'est plus une simple île. Cette île EST le nouveau Royaume des Démons. Et moi qui en suis devenu le maître, je SUIS le Roi des Démons. La survie de la race démoniaque, c'est MOI qui la porte !! »
Mais patatras, à la même époque sur le continent, des démons ayant fui le désastre du No Life King effectuaient un transfert de capitale et faisaient survivre le véritable Royaume des Démons.
Une vue d'ensemble de l'histoire qu'on ne peut avoir qu'avec le recul.
« C'est comme ça que Zêzêru-sama s'est mis sérieusement au développement de l'île des Démons. C'est là que commence l'histoire glorieuse de l'île des Démons ! Zêzêru-sama était un seigneur compatissant, chéri des îliens !! »
— « Quatrième mois de colonisation. J'ai regroupé tous ceux qui critiquaient ma politique et je les ai repoussés du côté ouest de l'île. L'ensoleillement y est mauvais, la vie y sera dure. Qu'ils regrettent de m'avoir désobéi ! »
……
« … Heiin. »
Azel-san aussi, elle est tirer-l'œil.
C'est pas grave !
Même un grand homme n'est pas un saint en toute circonstance ! C'est parce qu'on a un ou deux trucs louches dans le placard qu'on arrive à accomplir de grandes choses, non ?
« Le journal d'un autre, faut pas le lire en détail, hein… Ouah, il a écrit en long et en large les plaintes sur le dîner que sa femme a fait. »
Bon, Azel-san, on s'arrête là !
On a vu qu'il y a plein de documents historiques sur l'île des Démons !
Maintenant, à partir de ça, créons le document le plus important pour mettre en valeur l'histoire de l'île des Démons !
« Le document le plus important !? C'est un livre d'histoire, j'imagine ? »
Non ! Non non non !
Pas un livre d'histoire…
Un roman historique !!
« Roman historique !? »
Exact, pas un format raide, un truc fun à lire !
Comme ça, les clients aussi viendront plus facilement !
En plus, un roman a des personnages, donc on peut viser la popularité des persos. S'ils s'attachent à des figures historiques, ils viendront sur place pour elles, c'est le plan !
Le protagoniste, c'est évidemment Zêzêru-san, le premier seigneur de l'île…
Sa vie. Ce parcours plus romanesque qu'un roman, on le réarrange avec un peu de fiction pour en faire une vaste fresque.
De l'action à couper le souffle, des personnages attachants, des relations humaines poignantes, des optimisations minutieuses, et une échelle à grand spectacle.
On fourre tout ça dedans et on sort un chef-d'œuvre monumental !
Comme titres : « Zêzêru qui va », « Zêzêru sur la colline », « Brûle, Zêzêru », « Zêzêru le tapageur », « Les dossiers criminels de Zêzêru », quoi de mieux ?
« Mou, je pige pas trop, mais chacun a l'air d'être un bon titre. Mais avant ça, y a un truc qui me chiffonne, ça va ? »
Oui, quoi ?
« Ce roman historique, qui va l'écrire ? »
… Ouais.
Qui va l'écrire, effectivement.
« C'est Junior-kun qui l'écrira ? C'est toi qui l'as proposé. »
Absolument pas.
J'ai zéro talent d'écriture, et puis je dois continuer mon voyage d'entraînement, donc zéro temps pour écrire.
Un roman, ça prend des années, normalement ?
Combien de titres existent où on attend la suite depuis des années… ?
De quoi je cause, déjà ?
……
………………
B-bon, on trouvera un auteur plus tard.
En rentrant à la Ferme, mes parents utiliseront leurs contacts et nous présenteront sûrement quelqu'un de bien.
Maintenant qu'une piste se dessine, faut aussi préparer le coup d'après.
« Le coup d'après ? »
Une seule mesure pour relancer l'île, c'est trop peu.
Faut préparer une deuxième, une troisième flèche, pour diversifier les risques.
Au final, me voilà tout embarqué.