Ça fait un ou deux mois que la princesse Lettuce Rate du royaume des humains est venue dans ma ferme.
Elle a travaillé bien plus qu'on ne l'aurait cru.
La famille royale, ça rime avec classe oisive, et son sommet, c'est la princesse. Voir une princesse s'acharner sur des travaux des champs qu'elle ne connaît pas, jusqu'à ce point, c'est quelque chose.
« Un jour, le Saint…, le Saint-sama… »
C'est la phrase qu'elle répète comme un mantra pendant le travail, apparemment sa source de motivation.
Un jour, le Saint Kidan apparaîtra, la sauvera, elle, et sauvera l'humanité entière.
Un Saint, ça fait des choses saintes. Et une chose sainte, c'est de vaincre les démons pour sauver les humains, tel est son raisonnement.
Bon, le Saint Kidan, c'est moi.
Mais je n'ai absolument aucune intention de sauver l'humanité.
Les guerres entre races, ça ne m'intéresse pas du tout. Au contraire, je veux éviter d'être mêlé à tout ça, c'est mon vrai sentiment.
Le roi des démons, le chef de leur camp, c'est un pote.
Du coup, si le Saint Kidan que je suis balance la vérité, la princesse risque de perdre son soutien moral et on ne sait pas comment elle réagirait. Pour l'instant, je me tais.
J'ai aussi imposé le silence total aux autres gamins.
« Saint-sama, j'aimerais que vous regardiez l'état des nouveaux sillons que j'ai faits. »
« Oui-oui. »
Il arrive que quelqu'un laisse échapper un truc.
Et pile à ce moment-là, Lettuce Rate est toujours dans les parages.
« …Toi, tu t'appelles Seija ? »
Heureusement que la princesse est un peu bête.
C'est dans cette ambiance que le nouveau résident de la ferme s'est habitué à sa vie…
…………
« Tu veux essayer d'avoir ton propre champ ? »
Je l'ai proposé sur un coup de tête.
À Lettuce Rate.
« Mon propre champ ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Les champs de la ferme, c'est un bien commun. Tout le monde les laboure, tout le monde les entretient, et la récolte est partagée entre tous. »
L'idée, c'est de lui proposer, à part ça, d'avoir un champ qu'elle cultiverait et gérerait toute seule.
« Tu peux y faire pousser ce que tu veux, et la récolte, tu la gardes pour toi. »
En fait, ce n'est rien de spécial. Les orques et les gobelins de la ferme font pareil : près de leur lit, ils ont de tout petits potagers ou des pots où ils cultivent leurs trucs préférés.
« Des fèves ! »
Lettuce Rate a lâché ça d'un coup.
« Moi, je veux cultiver des fèves ! J'adore les fèves ! »
« Ah, ouais… »
Goût plutôt rustique.
C'est comme ça qu'un coin de la ferme est devenu le champ personnel de la princesse Lettuce Rate.
Deux tatamis, grand max. Un tout petit champ.
« Ici, à partir d'aujourd'hui, c'est ton territoire. Ce qui y pousse est à toi, rien qu'à toi. Mais du coup, personne ne viendra t'aider pour le travail dans ce champ. Tu commences tout seul, tu finis tout seul. »
« C'est évident ! Le territoire du royaume des humains est rétabli ici ! Je vais gérer ça comme un fief direct de la princesse !! »
L'histoire a pris une tournure un peu grandiose.
C'est comme ça qu'a commencé la gestion de son fief direct par la princesse.
Cela dit, la méthode de gestion principale, c'est juste de labourer la terre et de faire pousser des trucs.
« Uu, j'ai mal aux mains !? »
Peut-être parce qu'elle n'a pas l'habitude de la bêche, la princesse s'est fait des ampoules aux mains dès le début.
Elle commence par bêcher la terre pour faire un champ cultivable.
Elle s'acharne.
Pendant que Gala Rufa lui met de la pommade sur les mains, elle laboure la surface prévue, sème les graines, les fait pousser.
Je n'ai pas mis la main à la pâte directement, mais les orques et les gobelins lui donnent plein de conseils. Arracher les mauvaises herbes, éviter les parasites, prévenir les maladies, aider les cultures à bien pousser.
D'ailleurs, dans ma ferme, grâce à l'engrais hyper-poisson fait par les sirènes, les plantes poussent à fond, peu importe la saison de semis, et bien plus vite que la normale.
Les fèves de la princesse ont poussé drôlement bien, et en à peine quelques semaines, elles étaient prêtes à être récoltées.
Mais là, le ciel lui a envoyé une épreuve.
…………
« Gyaa !? Mes fèves — !! »
Des corbeaux.
Les sales cons, ils vivent partout, même dans l'autre monde.
Leur vandalisme est un casse-tête pour toute la ferme, et on se bat contre eux depuis l'an dernier.
Les fèves de la princesse, ils les piquent habilement dans les gousses avec leur fin bec.
Des corbeaux à gros bec ?
Peu importe, ce genre de détails.
« Gyaaaaa … !? Les gousses sont vides !? Celle-ci aussi … !? Pourtant, je les ai élevées avec tant de soin !! »
Lettuce Rate a pris un choc plus gros qu'en a l'air.
Elle y avait mis tout son cœur.
Bon, on a pris des mesures contre ces sales corbeaux depuis qu'ils nous emmerdent, mais le zéro risque n'existe pas, et visiblement, il y a eu des dégâts.
Alors il ne reste qu'une chose à faire.
« Récoltons tout. Si les corbeaux peuvent les bouffer, c'est qu'elles sont assez mûres. »
Contre le vol des oiseaux nuisibles, y a pas plus efficace que de récolter.
Là, on a tous mis la main à la pâte, et les fèves que Lettuce Rate a menées à bout tout seule pour la première fois ont pu être récoltées en quantité suffisante.
…………
« Manger, ça fait partie du travail des champs !! »
Du coup, on a direct mangé les fèves récoltées.
Je me disais que je pourrais m'occuper de la cuisine, mais Lettuce Rate a insisté dur pour le faire elle-même.
« Ces petites fèves, c'est moi qui les ai élevées de mes mains ! Faire la dernière touche de mes mains, c'est la moindre des politesses !! »
Son attachement est pas normal.
Cela dit, cuisine veut dire couteaux et feu, donc cette fois, c'est moi qui commence à flipper.
Sous ma surveillance rapprochée, elle a cuisiné en tremblant, et a fini sans accrocs.
Au final, elle n'a pas pu faire un truc compliqué, juste des fèves bouillies au sel, hyper simples.
Pourtant, Lettuce Rate a mangé en pleurant de bonheur.
« C'est bon ! C'est trop bon ! Cultiver soi-même, cuisiner soi-même, manger soi-même, c'est si bon que ça !! »
Et elle a bouffé comme une affamée, sans se soucier des bonnes manières.
« Vraiment trop bon ! C'est meilleur que n'importe quel festin du palais royal !! »
Elle l'a encensé à fond.
« …En vrai, les légumes de la ferme du mari, ils sont plusieurs fois meilleurs que ce qui sort au palais des humains… »
« C'est de la bouffe d'un autre monde. En fait, c'est un mets de choix au sommet. »
Platy, Veil, fermez-la.
Faut pas gâcher l'émotion de la princesse devant le fruit de son premier travail.
« Moi ! J'ai décidé ! »
Après avoir vidé son assiette, Lettuce Rate a lâché ça.
« Je vais protéger ce champ comme fief direct toute ma vie ! Je vais manger les légumes de ce champ toute ma vie et être heureuse !! »
« Non, mais du coup la reconstruction de ton pays …, mguh !? »
Je bouche la bouche à Platy qui s'apprêtait à dire un truc inutile.
C'est bien, non.
Perdre soi-même au bout de l'effort, c'est plutôt sympathique.