L'actuelle salle du conseil du château du Roi des Démons est enveloppée de perplexité et de confusion.
L'existence d'un Saint a été révélée sans crier gare.
De surcroît, ce Saint a soutenu le Roi des Démons dans l'ombre comme en pleine lumière, le menant à de grands résultats.
Quelle réaction devons-nous, qui l'avons appris, manifester ?
Devons-nous exprimer une gratitude débordante envers le bienfaiteur qui nous a secrètement accordé son aide jusqu'à présent ?
Mais le cœur humain n'est pas si simple.
Parmi les hauts dignitaires qui servent la maison du Roi des Démons depuis des générations, nombreux sont ceux qui considèrent comme une chance d'être nés à cette époque miraculeuse.
Le grand héros qui a mis fin à la guerre entre humains et démons qui durait depuis des centaines d'années.
Pouvoir servir directement le Roi des Démons Zedan était une fierté sans pareille.
La joie de servir un sage souverain est une chose, mais selon nos œuvres, il se peut que nous laissions nos noms dans l'histoire aux côtés de ce grand roi.
En cette période de bascule, en cette ère radieuse que les générations futures s'empresseront de raconter.
Pourtant, on nous dit que ces résultats éclatants ont été apportés par un Saint, une entité insaisissable.
C'est donc vraiment le Saint qui était grand ?
Pas nous, les démons ?
Une crainte et un mécontentement qui ne parviennent pas à prendre forme distincte, une atmosphère vague où ils se mêlent indistinctement, a commencé à flotter parmi les sujets de la nation démoniaque.
Pourtant, le Roi des Démons en personne et le Saint, insouciants face à cette trouble flottante, échangent des « Non, non, ce n'est pas si remarquable » et « Ne soyez pas si modestes » dans une ambiance des plus cordiales.
Au milieu de cela, le chancelier Lukif Focare, doté d'un sens politique aigu…
« Temps des questions !! »
Lâcha-t-il abruptement.
Trop abrupt : le Roi des Démons comme nous avons sursauté et nos regards se sont braqués sur lui.
Le fameux Saint, lui, a tressailli violemment des épaules, plus que quiconque.
« Votre Majesté, tous ont compris que cette réunion vise à présenter le Saint. Mais tant elle est soudaine, nul ne peut accepter les faits ; on ne fait que s'interroger. Ainsi, l'intention de Votre Majesté ne pourra être pleinement réalisée. »
L'intention de Sa Majesté… ?
« La présentation du Saint aux cadres de la nation démoniaque. Et l'établissement de liens d'amitié. Ce n'est qu'ainsi que la stratégie future pourra avancer sans heurt… »
« La stratégie future ? »
« Il faut procéder par ordre. D'abord, écouter les questions franches des ministres qui soutiennent la nation démoniaque. Ainsi la compréhension progressera, et l'inacceptable deviendra acceptable. N'est-ce pas, Messieurs ? »
Le regard du chancelier Lukif Focare se porta vers nous.
Effectivement, il a raison.
Nous venons d'apprendre cela si brutalement que nous ne savons comment réagir !
De surcroît, le contenu anunciado renverse nos valeurs jusqu'ici !
Dans ces conditions, impossible de l'accepter !
« Oui. »
« Alors, le comte Diblodence. »
Ah ! Quelqu'un a déjà levé la main !
Maudit soit ce type réactif, profitant de la confusion générale !?
« Je demande à Votre Majesté. Résumant vos propos, la prospérité actuelle des démons est due en grande partie à l'assistance du Saint, n'est-ce pas ? »
« Hum, c'est exact. »
Le Roi des Démons répondit avec assurance.
Son attitude est celle d'un roi, pour le plus grand ravissement… mais.
« Alors pourquoi ne le rendez-vous public que maintenant ? La guerre s'est achevée il y a près de dix ans. Jusque-là, l'existence du Saint n'était même pas un bruit de couloir, restée totalement secrète. Dans ce cas, ne valait-il pas mieux la laisser à jamais enfouie dans les ténèbres de l'histoire ? »
Hmm, en effet.
Si c'avait été le cas, nous n'aurions pas été décontenancés, ni confrontés à une vérité inacceptable.
Le Roi des Démons répondit à cela…
« Hum, alors commençons par expliquer pourquoi l'existence du Saint a été tenue secrète. »
Le fait d'accueillir les doutes des sujets et d'y répondre avec soin fait aussi partie de la mesure d'un souverain…
« Le Saint désire une vie paisible. Il souhaite passer ses jours tranquillement, sans que des gens malintentionnés ne troublent sa quiétude. Je lui dois une immense dette. Il est donc naturel de respecter son vœu. »
« Alors, pourquoi le révéler maintenant ? »
« La situation a changé. »
Le Roi des Démons poursuit.
« Environ dix ans depuis la fin de la guerre… Les blessures du conflit se sont refermées, le peuple s'est enrichi, les échanges avec les autres nations se sont intensifiés. Désormais, le monde s'apprête à passer à l'étape suivante. »
« L'étape suivante… ? »
« L'entreprise de colonisation en est un exemple. En coopération avec le nouveau Royaume des Hommes, nous sommes en train de créer un nouveau territoire humain dans le monde. Pour l'instant, on abat la forêt, on laboure la terre, on construit de simples abris contre la pluie et la rosée, mais ce deviendra à terme un village digne de ce nom où les gens pourront vivre en sécurité. »
C'est connu.
L'entreprise de colonisation est un projet majeur lancé par les hautes sphères de la nation démoniaque.
Elle finira par devenir un point névralgique assurant l'économie, la logistique et la défense de la nation démoniaque.
Tout pour un avenir radieux de la nation démoniaque.
Il y eut autrefois de violents affrontements avec les partisans du transfert de la capitale, et le chemin fut semé d'embûches, mais on a fini par faire valoir l'utilité de la colonisation et la mettre en œuvre.
« Lorsque la colonie aura atteint une certaine taille et formera une agglomération… ou plutôt une entité qu'on pourra appeler un pays, j'ai l'intention de la rendre indépendante. »
Hein ?
Quoi, hein ?
« Cette nation naissante, je compte en confier la représentation au Saint. »
Quoi ? Eh ? Ehhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !?
Pas seulement moi : tous les hauts dignitaires réunis ont poussé un cri.
« Attendez… Attendez un instant, Votre Majesté ! La colonie est censée devenir un territoire de la nation démoniaque, non !? »
« Qui a dit cela ? D'ailleurs, la colonisation est un projet commun avec les humains. On ne peut s'en accaparer les fruits rien qu'en le regardant, je pensais que c'était évident. »
« Mais le Royaume des Hommes est désormais comme un État vassal… »
« Il en existe encore qui osent proférer de telles sottises. »
Le regard acéré du Roi des Démons fit retenir leur souffle à tous.
Un silence gênant s'installa immédiatement.
« Roi des Démons, calme-toi… »
« Hm, hum. »
Ah, c'est le Saint.
Lui qui nous a, nous la cour, foudroyés du seul poids de son regard.
On dit que le Roi des Démons en colère est plus terrifiant que Cerbère, le chien des enfers.
Seules les deux épouses du Roi, Astarès et Grashara, ou le général en chef Belphégamilia, pourraient l'apaiser.
Pourtant, ce bel homme y parvient là où il faut être une reine ou l'homme le plus fort de l'armée démoniaque.
« Pardonnez-moi, j'ai perdu mon calme. … De quoi parlions-nous, déjà ? Ah oui, la colonie. J'ai gardé les détails flous tant que le projet n'était pas sur les rails… mais il est temps d'en parler. »
De quoi, Votre Majesté ?
« La colonie achevée doit devenir un lieu d'échange reliant notre nation démoniaque, le Royaume des Hommes et le Royaume des Sirènes. Plus encore, y rallier les races mineures comme les elfes et les nains, pour unir le monde en un. »
Votre Majesté portait un tel dessein grandiose.
Très grand, Votre Majesté ! Vous seul méritez de régner sur le monde !
« C'est pourquoi la nouvelle nation née de la colonie n'appartiendra à aucune faction. Seule une indépendance totale lui permettra de conserver sa neutralité en tant que coin qui unit le monde ! »
« Pour diriger un tel État neutre, nul n'est plus qualifié que le Saint. »
Le chancelier Lukif Focare, silencieux jusqu'ici, prit la parole.
« Le Saint n'est ni démon, ni humain, ni sirène, et pourtant il entretient des relations effectives avec les trois grandes races. En tant que celui qui siège au centre du monde, il n'y a pas de candidat plus idéal. Nous, démons, pouvons lui confier cette tâche l'esprit tranquille ! »
« Inacceptable !! »
Une nouvelle voix stridente s'éleva parmi les dignitaires.
« Si l'on parle de centre du monde, c'est à nous, démons, qu'il revient ! Nous sommes les vainqueurs du monde ! Nous avons gagné la guerre hommes-démons, rien ne peut nous résister ! Si nous faisons plier tout le continent sous la domination démoniaque, le monde s'unifiera aisément, non !? »
« C'est là l'arrogance du vainqueur, l'entrée de la perdition. »
Le Roi des Démons le dit posément.
« Je l'ai dit tout à l'heure : notre victoire est due à l'assistance du Saint. Sans lui, nous serions encore enlisés dans une guerre stérile contre l'ancienne famille royale du Royaume des Hommes. … Cette victoire, nous ne l'aurions jamais obtenue par nos seules forces. »
« Grrrrrrr… !? »
Le dissentiment se heurta aux mots nets du Roi des Démons.
« Le Saint est l'artisan de la victoire. Le mépriser et s'autoproclamer vainqueur est le comble de l'ingratitude. La fin de l'ingratitude n'est que ruine. Et puis… pensez-vous vraiment que nous, démons, ayons conquis la surface ? »
« Ha… ? » « Que dites-vous ? Nous avons bel et bien abattu le Royaume des Hommes… »
Face aux ministres qui répondent, désorientés, le Roi des Démons esquissa un sourire ironique.
« Ridicule. Croyez-vous que notre seul ennemi était l'ancien Royaume des Hommes ? Les monstres qui jaillissent sans cesse des donjons, leurs supérieurs, les vrais maîtres de ce monde… les deux grands fléaux mondiaux : le No-Life King et les dragons. »
« Quoi !? »
« Si ces êtres prenaient un caprice, la nation démoniaque serait balayée. Comment de si fragiles existences pourraient-elles être les maîtres de la surface ? Vaincre une guerre entre humains n'est qu'une bagarre entre faibles. Dans tous les cas, c'est vain. »
C-Cela dit, c'est la fin pour nous, non ?
Les dragons et le No-Life King sont les plus forts du monde… des catastrophes naturelles vivantes.
S'opposer à une catastrophe naturelle est impensable pour des gens.
Si l'on nous oppose un tel argument…
« Cependant, le Saint présent ici a les dragons et le No-Life King sous ses ordres. »
Hein ?
« Si vous vous faites l'ennemi du Saint, ces catastrophes naturelles deviendront automatiquement vos ennemies. Même ainsi, voulez-vous lui déclarer la guerre et viser le titre de vrai maître de la surface ? »