Je suis là.
« Feu (tirez) ! »
Il paraît que le cri de ralliement pour ouvrir les hostilités est immuablement celui‑là.
Sur mon ordre, Veil a craché les flammes sous sa forme de dragon.
Cela dit, elle a relevé l'angle de tir vers le haut pour que le souffle n'atteigne pas directement le sol.
Même s'ils sont une force ennemie, nous ne pouvons pas les anéantir — question de principe.
Pour dire vrai, même sans contact direct, la chaleur résiduelle d'un Dragon Breath suffit amplement à les rôtir sur place.
« Guahahahaha ! Vous, les insensés qui osez défier mon maître ! Je vais vous gratifier de mon Dragon Breath, comme promis jadis ! »
Veil s'en donne à cœur joie dans la dévastation.
Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pu exprimer sa nature originelle de dragon — cruauté, puissance dévastatrice, calamité vivante — et elle y met manifestement du cœur.
Ces temps‑ci, elle aide à l'éducation des enfants, s'investit dans le développement de nouilles ramen, ou tient même le rôle du straight man ; elle était devenue plutôt raisonnable.
« Tout le monde tremble ! Tout le monde panique ! Oui, c'est bien là la réaction saine des humains face à un dragon ! Allez, fuyez en vous bousculant ! Je vous écrase comme des moustiques !! »
Veil savourait pleinement son rôle de méchante.
Quand je lui avais demandé son soutien au début, elle rechignait : « Je dois surveiller la marmite à pot‑au‑feu » ou « Je dois veiller sur la sieste des juniors »…
Vraiment, une fois qu'elle se lance, impossible de l'arrêter.
« Gyahhhhhhhhhh!? Higuuuuuuuuuuu!! »
« Fuyez fuyez fuyez ! On va se faire tuer ! »
« La vie avant tout ! On n'a pas signé pour affronter un dragon ! Si on l'avait su, on n'aurait jamais accepté ce boulot !! »
« C'est ça ! C'est la faute de l'employeur qui n'a pas transmis l'info vitale, donc notre fuite face à l'ennemi n'est pas reprochable !! »
Les gens du camp adverse sont dans un beau panique.
Une belle pagaille, oui.
J'avais ouï‑dire que leurs effectifs atteignaient cinq mille hommes, mais leur cohésion est d'une faiblesse surprenante : à la seule vue de Veil sous sa forme draconique, ils se sont disloqués, se dispersant comme des petits d'araignée.
… Non, ils ne fuient même plus ; ils courent en rond en plein état de panique.
Une armée entraînée, même en retraite, aurait gardé ses rangs pour battre en retraite proprement. Leur incapacité à le faire prouve qu'ils ne sont qu'un ramassis d'irréguliers.
À la base, ils agissent sous un ordre royal falsifié, de leur propre initiative.
Impossible de mobiliser des soldats réguliers ; ils ont dû engager des mercenaires à prix d'or.
« Ce n'est pas tout, ces mercenaires sont d'une piètre qualité incroyable ! »
« Nous, qui avons sillonné les vrais champs de bataille, on le sait mieux que personne. Ce ne sont que des voyous qui font de la garde du corps en ville. Des gamins qui ne distinguent même pas une rixe de rue d'une mise à mort sur un champ de bataille !! »
Ce sont les colons de notre côté qui parlent.
Leur ancien métier, c'est mercenaire ; forts de leur expérience vécue, ils voient clair dans le jeu de dupes de l'ennemi.
Lécher par les flammes de Veil, ils goûtent à la mort tout en étant encore en vie.
Ils ne sont plus que des jouets pour le dragon.
« Attendez attendez ! C'est pas loyal, c'est de la triche ! »
Une plainte geignarde s'élève du camp ennemi.
« C'est un conflit entre humains ! Qu'un dragon, espèce transcendante, s'en mêle, c'est hors de propos ! Vous devriez, vous aussi, régler ce différend entre humains, loyalement et sans tricherie !! »
« Hein ? Qu'est‑ce qu'ils racontent, ceux‑là ? »
Même Veil, qui écoute depuis les airs, est médusée.
C'est normal : ils essaient de l'écarter du combat avec un prétexte égoïste et incompréhensible.
Mais ça ne ferait que vous arranger, non ?
« Des billevesées. La guerre est la lutte pour s'approprier tout ce que l'on possède ; y engager tous les moyens disponibles est la voie naturelle. Aucun prétexte futile ne saurait nous limiter. »
Doucement, Veil.
Attends un peu, attends.
Profitons‑en pour entendre leurs arguments.
« Hein ? Tu as bouilli le cerveau, Maître ? Quel intérêt y a‑t‑il à écouter les élucubrations d'un tel illuminé ? »
L'intérêt, si on veut en trouver… disons qu'on peut leur infliger un désespoir encore plus profond ?
« Ah, j'ai compris. »
Veil s'éloigne en voltigeant, reprend forme humaine et atterrit à mes côtés.
« Toi aussi, Maître, tu as de bien vilaines idées. Mais je n'ai pas de haine pour ça. C'est comme achever à coups de poing un adversaire déjà à terre. »
Fidèle compagne de longue date, elle a deviné ma pensée.
En face, eux n'ont rien deviné du tout ; le retrait du dragon leur redonne souffle…
« Wahahahaha ! L'imbécile s'est tiré une balle dans le pied ! Sans le dragon, notre victoire est acquise ! On va vous écraser d'un seul coup ! »
Quelle naïveté de croire la victoire assurée sous prétexte que Veil s'est retirée.
Certes, Veil — le dragon — est l'une de nos forces suprêmes ; sa seule présence résout la plupart des problèmes.
Elle serait quasi invincible.
Mais elle n'est que « l'une » des forces suprêmes.
Je n'ai jamais dit qu'elle était la « seule ».
« Allez, tout le monde, la situation s'est renversée ! À toute vitesse vers le Saint ! Avant qu'ils ne ressortent le dragon, capturez‑le et prenez‑le en otage !! »
L'ennemi n'est pas dépourvu de réflexion ; ils ont visiblement prévu une parade contre Veil‑le‑dragon.
Mais s'ils ont du temps à perdre à réfléchir, ils feraient mieux de songer à autre chose.
Pourquoi ai‑je fait retirer Veil si aisément ? Par exemple…
La réponse est déjà juste derrière vous.
« Ugu… quoi ? »
« Mon corps est lourd, je ne peux pas bouger ? Pourquoi ? Un sort de liens par la magie !? »
Quand ils s'en rendent compte, il est trop tard.
Ils sont pris comme des papillons dans une toile d'araignée, immobilisés, n'attendant plus que d'être dévorés.
Proie d'une existence qui dépasse l'entendement humain, le summum de la terreur et du mal.
« Yare yare, quelle bande pitoyable. »
« Hyaaaaaaaaaaaaaaiiiiiii!? No Life King !? »
Voici qui apparaît : une silhouette desséchée comme une momie, et pourtant animée d'une vitalité fraîche — un mort‑vivant.
Son vrai nom : No Life King.
Une entité transcendante qui a troqué sa vie contre un temps infini, et avec lui, un savoir et une puissance magique sans bornes.
Seuls les dragons peuvent rivaliser avec lui sur terre ; ensemble, ils sont connus comme les deux grands fléaux du monde.
Autrement dit, la situation actuelle : l'un des deux fléaux se retire, et l'autre prend le relais en passant le témoin.
Un mille‑feuilles de désespoir sur désespoir !
« Guèèèèèèèèè!? No Life King!? Le pire roi des morts, ici !? »
« C'est pour protéger la Sainte de garnements comme vous. »
C'est le Maître No Life King.
Notre meilleur voisin, qui nous soutient depuis la fondation de la ferme.
« Un peu d'imagination, voyons. Un Saint qui commande un dragon pourrait fort bien avoir un No Life King sous ses ordres. L'imagination est l'intelligence même ; qui en est dépourvu n'a pas la qualité d'être humain. »
Non, le Maître reste un ami et bon voisin, pas un subordonné…!?
Tandis que je songe à cela, les hommes, cloués sur place par les arts secrets du Maître, hurlent…
« C'est lâche, c'est lâche ! Dragon et No Life King, tous deux sont des espèces transcendantes hors de la raison humaine ! »
« Nous sommes d'anciens humains devenus morts‑vivants par un art interdit. N'avons‑nous pas le droit de nous immiscer dans les querelles des hommes ? »
« Une logique pareilleeeeeeeeeeee!! »
Irréfutable, et ils ne peuvent que gémir sans répliquer.
J'adresse un signe d'œil au Maître pour lui signaler de passer à la phase suivante.
Lui aussi a l'esprit vif…
« Soit. Puisque tu le dis, je vais me retirer. »
« Vraiment !? Vous l'avez eu, cette fois c'est notre victoire ! »
« Deux fois, trois fois… vous ne connaissez pas ce proverbe ? Les égoïstes n'apprennent jamais de l'expérience. »
Le Maître soupire, lève son sort et leur rend leur liberté.
Son visage est grave, lassé par leur conduite. Sans doute le devoir d'éducateur.
« Allez, cette fois c'est notre victoire totale ! Pendez le Saint !! »
Allez, mon armée d'orcs et de gobelins.
« Gya ba ue a saa aaaaaaaaaaaa!! »
Les orcs et gobelins qui vivent à la ferme, ceux qui assurent directement sa protection, des gaillards sur qui on peut compter.
Ils ont muté au point de dépasser de dizaines de fois les spécimens standards.
Une bande de voyous ramassés à la hâte ne peut pas y résister.
Ils sont balayés, soufflés comme des feuilles mortes.
« Victoire ! Comme prévu de mes orcs et gobelins ! »
« C'est pour ça que je vous dis ! N'introduisez pas d'autres races dans un conflit entre humains ! Combien de fois faut‑il vous le répéter !? »
C'est vous qui ne savez pas vous tenir tranquille après combien de reculs, au fait ?
Bon, soit. Si vous voulez un affrontement pur entre humains, on va vous le donner.
« Le Roi Démon Zedan, et l'élite de l'armée du Roi Démon, environ dix mille hommes. »
« Le Président humain Ritesus. J'arrive avec dix mille hommes de la nouvelle race. »
« Et le Roi Triton Arowana, qui amène dix mille triés sur le volet de son corps d'expédition terrestre ! »
« Total : trente mille. À partir de maintenant, nous anéantirons vos ennemis au nom du Saint. »
Ce qui apparaît, ce sont le Roi Démon, Ritesus‑kun, et même la Reine Sirène Arowana.
Voilà votre « pur humain » tant réclamé.
Plus de quoi se plaindre. Faisons la guerre que vous réclamiez tant.