Bonjour, c'est moi.
Je pensais que le monde allait pour le mieux dans le meilleur des mondes… quand, un jour, des visiteurs se présentèrent.
Et quel aréopage.
Le Roi des Démons Zédan-san, Arowana-san et Litéseus-kun.
Le Roi des Démons, le Roi des Sirènes et le Président humain.
Les trois grandes puissances de ce monde réunies au grand complet.
Qu'est-ce qui peut bien les amener tous les trois ensemble ?
Un événement d'une ampleur exceptionnelle s'est-il produit ?
Une guerre mondiale ?
Alors que je restais coi, stupéfait, c'est le Roi des Démons qui prit la parole le premier, en porte-parole.
« Nous songeons à faire avancer vigoureusement le développement de nouvelles terres. »
Du développement de terres ?
Ces mots ont une résonance étrangement nostalgique.
Pourquoi ? Parce que c'est moi aussi qui ai développé et bâti cette ferme à partir de rien.
À l'origine, ce terrain n'était qu'une plaine vide.
Moi qui y suis arrivé, j'ai arraché les herbes, labouré la terre, levé des billons, planté des haies, construit une maison, amené l'eau, introduit diverses techniques agricoles, développé toutes sortes de productions vivrières, et c'est ainsi qu'est née la ferme actuelle.
Ces jours difficiles mais joyeux remontent à la surface derrière mes paupières rien qu'en fermant les yeux.
… Allez, assez de nostalgie, c'est le défaut des vieux de mon âge.
Mon côté « c'était mieux avant » refait surface tout seul.
« Alors, en quoi ce développement vous concerne-t-il ? »
Pas possible…
Est-ce qu'ils comptent me demander conseil, à moi le pionnier qui a bâti cette magnifique ferme, ou me payer pour faire du consulting ?
Mince alors.
Je n'aurais jamais cru que viendrait le jour où l'on réclamerait mon savoir et mon expérience.
Si même un type comme moi peut être utile au monde, je coopérerai avec grand plaisir, bordel !!
« Non, ce n'est pas ça. »
Hein ?
Pas ça ?
Mince… J'ai failli passer pour le vieux relou qui sort son CV sans qu'on lui demande rien, en s'incrustant dans la conversation !
Vraiment, c'était limite…
Faut que je garde mon humilité, nom d'un chien !!
« Récemment, des naissances massives et simultanées ont eu lieu sur l'ensemble de la planète, faisant bondir la population mondiale. C'est fondamentalement une joie, mais il est aussi vrai que cela n'est pas sans inconvénients… »
Le Roi des Démons parle avec peine.
« Le problème principal, c'est l'augmentation de toutes sortes de besoins due à l'explosion démographique, et l'insuffisance de l'offre. Les êtres humains doivent manger pour vivre, et ils ont besoin d'un toit. Mais les villes et villages taillés pour l'échelle actuelle n'ont pas la capacité d'absorber cette hausse brutale de population… »
Je vois, d'où l'idée de développer de nouvelles terres.
Ça m'a sauté aux yeux.
Si le territoire ne suffit plus pour la population accrue, il suffit d'augmenter le territoire aussi.
C'est bien pour ça qu'on parle de développement.
Heureusement, ce monde en est à un niveau culturel médiéval, du coup le développement urbain n'a pas avancé et il y a des terres vierges partout.
Plutôt 10 % de développé pour 90 % de sauvage.
Ce monde a encore largement la capacité d'accueillir tout ce monde.
Pas besoin de créer des colonies et de faire de l'émigration spatiale !!
… Au moment où je pensais ça, une autre chose fit *pikoon* dans ma tête, et tout s'emboîta.
Ce que le dieu Bélasarre avait dit l'autre jour.
Il avait cet air de tout savoir.
La dispute acharnée qu'avaient eue à ce moment-là le dieu Bélasarre et la déesse Athéna portait justement sur : comment faire face à la population qui a explosé ?
C'est exactement le fond du dossier que le Roi des Démons nous apporte aujourd'hui.
À ce moment, la déesse Athéna avait lancé l'argument délirant : « Puisque les gens sont plus nombreux, qu'on les tue à la guerre pour les réduire, non ? », mais Bélasarre, le bon sens incarné du ciel, s'y était obstinément opposé, et semblait avoir un plan dans le tiroir.
Ce dieu était calme comme s'il voyait tout… Ah, il savait que ça finirait comme ça.
Il croyait que les humains de la surface pourraient surmonter les problèmes de la surface.
Pas étonnant, Bélasarre.
Pendant que j'acquiesçais tout seul, les Rois des Démons enchaînèrent.
« Mais il ne suffit pas de développer à l'aveuglette. Il y a des terres où les gens peuvent vivre confortablement, et d'autres où ils ne le peuvent pas. »
C'est vrai, ce que dit le Roi des Démons.
Pour que des gens y vivent, il faut un environnement où ils puissent vivre confortablement et en sécurité.
D'abord, la bouffe.
Puisque les humains ne survivent pas sans manger, la priorité absolue, c'est un terroir où nourriture et boisson sont assurées en continu.
Surtout l'eau potable, condition *sine qua non* de la vie : il faut un cours d'eau à proximité, ou une nappe phréatique généreuse.
Ensuite, pour assurer la nourriture, il faudra créer des champs.
On peut chasser du gibier ou pêcher, mais l'agriculture reste le plus stable. Donc de vastes plaines dégagées pour faire des champs, c'est important, et là encore l'eau est indispensable.
Une fois la bouffe assurée, vient le cadre de vie.
Pour se protéger de la pluie, du vent, du chaud et du froid, des maisons solides sont indispensables.
Ici, pas question de béton armé, donc la construction la plus simple, c'est le bois.
Il faut donc un emplacement où l'on peut se procurer ce matériau facilement.
Une forêt riche à côté, par exemple.
Si en plus il y a des cèdres aux troncs bien droits, c'est le top.
Ensuite, un climat tempéré et agréable, peu de catastrophes naturelles comme inondations ou tempêtes.
Pour être difficile : près de la gare, un konbini à deux pas, au deuxième étage ou plus, bien exposé, en angle, avec clim et frigo, et où on peut sortir les poubelles la nuit sans se faire engueuler — là, c'est le paradis.
Les Rois des Démons ont sûrement repéré plusieurs sites premium qui cochent toutes ces cases, et les ont comparés pour choisir le meilleur.
Et alors, ils ont trouvé la perle rare ?
« Oui… c'est juste que… »
Le Roi des Démons a l'air fort embarrassé.
Il mâchonne comme s'il avait un truc coincé entre les dents de derrière.
Arowana-san même tête, et c'est le plus jeune, Litéseus-kun, qui prend la parole, visiblement gêné par le silence.
« Heu… Le site de développement numéro un retenu, c'est… la ferme du Saint !! »
Hein ?
« Plus exactement, les terres autour de la ferme… !! »
…
Hein ?! Quoi ?! Comment ?!
Moi qui suis surpris, je pige en même temps.
Qu'ils cherchent un terrain premium pour le développement, ils me l'ont assez rabâché.
Le terrain où se trouve notre ferme remplit *toutes* les conditions, c'est un bien d'exception.
Le fait que ma ferme y soit déjà établie prouve bien son potentiel.
Y a du vécu, quoi.
… Mais on y vit déjà, nous, dans cette ferme.
Ils ne vont pas nous dire de déguerpir, si ?
« Surtout pas !! Jamais on ne dirait une chose pareille au Saint qui nous a comblés de bienfaits ! »
« Nous tous ici, on a été incroyablement gâtés par le Saint ! On n'a pas oublié ça, et on n'a pas l'intention de lui voler ses terres ! »
« Si on faisait ça, on serait traités d'ingrats, c'est sûr, mais en plus s'approprier indûment les terres d'autrui, c'est typiquement de l'invasion ! Le monde vient juste de retrouver la paix, si on fait un truc pareil, le chaos recommence ! »
Les trois dirigeants s'excusent en chœur, tout embrouillés.
En les voyant, je comprends leurs sentiments, et je souffle soulagé : ça ne va pas tourner au scandale.
« … Ceci dit, les terres du Saint, si on les prend dans leur ensemble, sont immenses. En dehors de la zone aménagée en ferme, il reste de vastes étendues où la verdure foisonne et où coulent ça et là des rivières, des terres fertiles. »
« De telles terres tempérées et humides s'étendent entre la ferme et les zones habitées. En surface, ça fait grosso modo un pays entier. »
C'est vrai.
Je me rappelle le début.
Quand j'ai été invoqué dans ce monde, la famille royale qui m'avait appelé a failli me jeter parce que je n'avais pas de « compétence » à leurs yeux.
J'ai alors usé de mon talent de commercial pour acheter ce terrain où s'étend maintenant ma ferme.
Acheter un terrain dans l'autre monde pour en faire une ferme, c'est ça le plan !!!!!!!!
Bon, pour le Royaume des Hommes, c'était une terre non développée, sans valeur, qu'ils ont dû brader.
Une fois sur place, pour éviter qu'ils ne fourrent leur nez dans mes affaires, je m'en suis enfoncé toujours plus loin dans les terres.
Vraiment, corps et âme, toujours plus loin…
Et il m'a fallu des mois pour atteindre ce bout du monde où l'on voit la mer, l'endroit où la ferme est née.
Le fait d'avoir pu avancer aussi longtemps sans m'arrêter prouve à quel point ce territoire est vaste et profond.
En plus, cette immensité est riche.
Pendant ma marche solitaire, j'ai calmé ma faim avec les herbes et les noix qui poussaient sur place, et étanché ma soif à l'eau des rivières qui coulaient ça et là.
Sans même qu'on y touche, ce sol a assez de ressources pour nourrir facilement un bon nombre de vies.
Je commence à saisir ce que veulent les Rois des Démons.
Ils aimeraient développer ces terres vastes et riches entre la ferme et les villages.
Mais ces friches font office de muraille qui isole la ferme du monde.
Actuellement, ma ferme est devenue une sorte de sanctuaire, et le principe de base, c'est qu'elle est coupée du regard du monde.
Pourtant, si la « muraille » que constituent ces friches est grignotée par le développement, plus le « mur » s'amincit, plus la ferme risque d'entrer en contact avec le monde profane.
Le Roi des Démons, Arowana-san et Litéseus-kun le craignent, et c'est pour ça qu'ils sont venus me consulter.
Bon, face à ce problème, comment dois-je répondre… ?