Je suis Chronos, dieu de l'agriculture.
Rien ne vaut un bon ami.
À peine eus-je envoyé mon message qu'il déboula en quelques minutes.
« Chronos-dono ! J'ai entendu qu'il y avait une urgence, qu'est-ce qui se passe ? Une invasion mongole ? »
« Michizane-dono !! »
Lui, c'est mon partenaire du duo « pondre et élever » à la ferme, Sugawara no Michizane en personne !
Il officie comme dieu de l'érudition dans un autre monde, mais on s'entend à merveille dès qu'on discute !
Même mieux qu'avec mon propre fils.
Du coup, Michizane-dono s'est mis à l'aise en un clin d'œil, et il accourt en premier dès que j'ai un pépin.
Celui qui partage la galère, c'est le vrai ami !
Pas de doute là-dessus !!
Pendant que j'expliquais la situation en détail, Wester, qui était là, semble avoir saisi les grandes lignes de son côté.
« Je vois. Donc le grabuge de cette fois, c'était un coup monté entre toi et ton père. Dieu étranger qui fait n'importe quoi sur une terre qui n'est pas la sienne… tu n'as vraiment aucune pudeur. »
« Ha ha, ça me fait mal aux oreilles. »
Michizane-dono encaisse les piques acerbes de Wester avec le sourire.
Une prestance d'adulte, rien de moins.
« Les usages divins varient selon les mondes, mais celui-ci a une méthode diablement inefficace. Jamais je n'aurais cru qu'un seul dieu assumait toutes les naissances. »
« C'est bien ce que je dis !! »
Profitant de l'ouverture, Éleuthyia lança.
Michizane-dono, noble dieu qui préside aux études dans un monde lointain.
Chaque année, à la même saison, des dizaines de milliers de fidèles affluent vers ses sanctuaires pour prier la réussite aux examens.
Un dieu d'une vertu remarquable.
Face à lui, ma fille Wester, déesse du foyer qui veille sur les gens depuis le foyer.
Quelle synergie ces deux divinités allaient-elles bien pouvoir déclencher ?
Tandis que j'hésitais, Michizane-dono prit la parole, plein d'assurance.
« Dans ce cas, aucune inquiétude ! Le système de notre monde est d'une logique et d'une sophistication incomparables aux vôtres ! Faisons venir ici, en renfort, les dieux de la naissance qui protègent les accouchements dans notre monde ! »
Oh !?
On les appelle « dieux de la naissance », ceux qui correspondent au rôle d'Éleuthyia-chan de l'autre côté !?
Mais est-ce vraiment sans risque de les invoquer comme ça ?
Les naissances de l'autre monde ne vont-elles pas se retrouver en carence ?……
« Huhuhu… ! C'est que dans notre monde, chaque maison de naissance construite possède son propre dieu de la naissance attaché, leur nombre est donc quasi infini ! »
Quoi, quoi !? »
« Puisque les dieux de la création du pays allaient jusqu'à dire "Je tuerai mille personnes par jour !" — "Alors j'en construirai mille cinq cents maisons de naissance par jour !", les maisons de naissance sont innombrables. Par conséquent, les dieux de la naissance le sont tout autant ! Donc, même si on en redéploie un certain nombre, ça ne bronche pas ! »
« Quelle merveille ! »
La première à fondre en larmes devant la présentation de Michizane-dono fut la déesse de l'accouchement, Éleuthyia-chan.
« Quel système rationnel ! Un dieu de la naissance par accouchement ! Une protection en tête-à-tête, d'une prévenance extrême ! Avoir établi un tel dispositif de soutien parfait, votre monde dispose d'une réserve divine impressionnante, Michizane-sama ! »
« On ne dit pas "huit millions" pour rien. »
« Wester-sama ! Ne devrions-nous pas en prendre de la graine ? Depuis longtemps je trouve ça anormal ! Que je sois la seule déesse à accorder ma protection à toute l'humanité, le déséquilibre est… »
Qu'est-ce qui te prend de faiblir ?
Le Père Noël, lui, distribue les cadeaux à tous les enfants du monde tout seul, le soir de Noël !
…… Hein ? C'est pas la même chose ?
Ah, bon……
Pourtant, même moi qui écoute de l'extérieur, je trouve les arguments d'Éleuthyia-chan recevables.
Pourquoi refiler une tâche aussi dure et massive à elle toute seule ?
La gestion du monde actuel, c'est le boulot de vous autres, dieux de l'Olympe !
Une fois qu'on a accepté un travail, on le mène jusqu'au bout, nom d'un chien !
« Je le sais bien… ! »
La voix de Wester teintait d'amertume.
« Moi aussi, j'ai maintes fois mis le recrutement de personnel à l'ordre du jour des réunions régulières de l'Olympe… Mais à chaque fois, c'est un certain dieu qui le rejette… immanquablement ! »
Hein.
C'est qui ce dieu vicieux ?
« Héra. »
« Ah. »
… J'ai laissé échapper un « Ah » involontaire.
La réponse était si limpide, si évidemment la bonne, que mon « Ah » n'était pas de la compréhension, mais de la stupeur : le monde peut être aussi simple ?
« En fait, cette Éleuthyia-là… c'est la fille biologique d'Héra. »
« Je suis sa plus grande tache !! »
« Cette idiote, elle est jalouse à en crever des maîtresses de Zeus, tu sais ? Dans un accès de jalousie, elle fait exprès de bloquer l'envoi d'Éleuthyia quand un bâtard de Zeus doit naître, pour empêcher la naissance, une mesquinerie… ! »
C'est pas le fond du fond, ça.
L'enfant qui va naître n'a rien fait. La mère qui accouche n'a rien fait non plus, je le sais, dieu de l'agriculture oblige : dans ces cas-là, c'est presque toujours Zeus qui force le passage sans se soucier du consentement.
C'est Zeus qui a tort, presque à chaque fois.
Et c'est sa femme légitime, Héra, qui retombe le contrecoup sur les femmes.
Combien de femmes et d'enfants ont été mêlés à leurs querelles de ménage ?
Quel couple pourri. J'aimerais voir la tête de leurs parents.
… C'était moi.
Les parents de Zeus comme ceux d'Héra.
« Cette fois-ci, mon fils et ma fille vous ont causé un sacré tort… ! »
« Celle qui reçoit les excuses, c'est aussi ta fille, ceci dit. »
Mais à force d'entendre ça, le tableau se précise.
La fille pourrie, Héra, ne veut pas lâcher son moyen de faire souffrir les maîtresses.
Elle peut faire plier sa propre fille, Éleuthyia-chan, mais s'il y a un autre dieu qui gère les naissances, la maintenir à la laisse n'a plus de sens.
Un monopole sur une fonction, c'est ça qui lui donne de la valeur.
Voilà pourquoi cette conne de fille a conféré le pouvoir de l'accouchement à sa propre fille, pour garder un environnement où elle peut tout arrêter d'un ordre, et elle ne veut pas le perdre.
« Vraiment de la merde. C'est qui les parents de ce type ? »
« Donc c'est toi. »
Argh, j'ai pas envie d'y croire.
« Mais dis-moi, Wester. Toi qui es là, pourquoi tu n'as pas pu arrêter les abus d'Héra ? Tu es l'aînée, non, la grande sœur ? »
« C'est pas de ma faute ! Certes, parmi les dieux de l'Olympe, c'est moi qui suis née la première, mais tu m'as avalée direct après ! Et tu m'as recrachée ! »
Ah, oui, c'est vrai.
« Comme tu nous as recrachés dans l'ordre inverse de l'avalement, je suis sortie la dernière, avec le statut de benjamine ! Du coup, je peux pas parler fort à Zeus ni à Héra ! Et mon rang parmi les douze Olympiens est le plus bas !! »
Non mais, allo quoi.
D'ailleurs, quel lien entre l'ordre où je vous ai recrachés et la hiérarchie fraternelle ?
« Zeus n'a dû vouloir créer aucune figure supérieure, sous quelque prétexte que ce soit, pour renforcer sa propre autorité. »
Les frères aînés, Hadès et Poséidon, il les a poussés hors du ciel ; la sœur aînée, Héra, il en a fait son épouse pour la placer sous lui.
« Il t'a pas fait du gringue non plus, à toi, Wester ? »
« C'est ça, putain de Zeus… À peine Héra devenue épouse officielle, il a voulu faire de moi sa maîtresse, c'était trop dégoûtant, j'ai dû jurer la virginité éternelle pour échapper à mon frère en rut… ! »
« C'est épique… »
Bei Zeus, impossible de savoir s'il agit par calcul politique ou par pure libido, et c'est ça qui fait peur.
« Du coup, t'as été éjectée du cœur du pouvoir divin. Le sommet du ciel est trusté par Zeus et ses enfants, à peu près. Mon droit de parole est… mince. »
« Ça a dû être dur, t'as bien fait de tenir bon. »
« Si c'est mon père qui me console, ça me met mal à l'aise ! »
Quelle gamine égoïste, ma fille.
Mais pendant que j'étais scellé, Zeus a foncé tête baissée dans la décadence, comme prévu.
En tant que père, je devrais lui rentrer dedans, mais j'ai ouï-dire que peu avant ma libération du Tartare, Zeus a lui aussi été mis sous scellés quelque part.
Je me suis dit « Bien fait ! », mais hélas, Héra, elle, court toujours. Puisque je suis monté au ciel, j'en profiterai pour la sermonner.
« S'il te plaît, père ! Cette idiote de sœur, il n'y a plus que toi pour la remettre en place !! Tu es notre seul recours !! »
Hého !
Être compté sur par sa fille, c'est une première depuis l'ère des dieux !
Bon, bah, ça y est, papa va se donner à fond !!
« Quelle lamentable affaire… Tout cela vient de l'absence d'érudition. »
Hein ? Qu'est-ce qui te prend, Michizane-dono ?
Ah, c'est vrai, la déchéance de mes enfants, c'est honteux. J'aurais pas dû étaler ça devant un tiers.
« Les dieux de l'Olympe, pourrir à ce point… Pourquoi deviennent-ils sots et égoïstes ? Parce qu'ils ne cultivent pas l'esprit ! C'est pour ça qu'il faut étudier ! Moi, dieu de l'érudition, Sugawara no Michizane, je ne saurais tolérer l'obscurantisme de l'Olympe ! »
« Hein !? »
« D'ailleurs, le dieu qui préside aux études dans ce monde, qu'est-ce qu'il fiche ? S'il ouvrait l'œil, le dieu suprême n'en serait pas arrivé à ce niveau de déchéance ! »
Le dieu des études de ce monde !?
Tiens, y en avait un, tiens !? C'est quoi, Wester, dis-moi ?
« Disons qu'Apollon est dieu des arts, mais arts et études, c'est pas la même chose ? Athéna gérait ce domaine aussi, mais… c'est un sous-compte de Minerve ? Hermès gère la sagesse, mais c'est de l'alchimie… !? »
Oi oi, c'est pas possible…
Notre monde, il n'a pas de dieu de l'érudition !?
Dès qu'on le réalise, on a l'impression d'appartenir à une bande de barbares finis !
« Je comprends. C'est donc normal que le dieu suprême devienne sot. Dans ce cas, je prendrai aussi les études de ce monde sous ma coupe, et je réformerai la conscience des dieux de l'Olympe !! »
Michizane-dono se met à dire des trucs énormes.
Je voulais juste du renfort pour gérer le baby-boom, et voilà que ça va déclencher une grande réforme chez les dieux de ce monde !?