Les confins de Nakatsukuni.
Erwin se tenait devant la structure où résidait Sadakar, sa tenue de mendiant semblant presque offensante face à l'architecture raffinée qui l'entourait. Moloch flottait à ses côtés, ses plaques dorées tournant avec réflexion.
Tous deux s'étaient arrêtés devant l'entrée où Sabayne et Ba'alzan montaient la garde, leur attention tournée non pas vers le seuil mais vers le ciel qui s'étendait au-dessus de ce domaine caché.
La diffusion avait été dispersée.
Grimvault avait brisé les écrans illusoires qui affichaient son affrontement à travers l'Existence Observable, privant la plupart des êtres de la capacité d'assister à ce qui s'était passé DANS LES FRICHES. Très peu possédaient la capacité d'observer à travers une telle perturbation. Très peu pouvaient percer le voile qu'un Architecte Primordial de Strate Calymmienne avait jeté sur l'événement.
Moloch était l'un d'entre eux. Sa nature de Cognizance Singulière lui accordait une perception que les autres ne pouvaient imaginer.
Et Erwin en était un autre.
Son existence en tant que LE Paradoxe de l'Information lui permettait de consommer des informations que les autres ne pouvaient atteindre. Même lorsque ces informations étaient éparpillées, même lorsqu'elles étaient cachées, même lorsque de puissantes entités travaillaient activement à en empêcher la propagation, le paradoxe qu'il incarnait pouvait en attirer les fragments vers lui par la simple contradiction du principe selon lequel les choses cachées doivent le rester.
Il ne voyait pas le tableau complet.
Les détails étaient incomplets, la séquence des événements fragmentée de manière à rendre toute compréhension exhaustive impossible. Mais il en voyait assez. Il vit la Lumière Silurienne de Grimvault s'écraser contre une existence qui aurait dû en être effacée. Il vit cette existence survivre. Il vit une Pulsion émerger en réponse, des flammes bleu-or qui firent lutter même sa perception paradoxale pour traiter ce qu'elles représentaient.
Et il vit Grimvault fuir.
Erwin sourit brillamment.
Ses lèvres s'incurvèrent vers le haut ! Même avec une information limitée, même avec des lacunes dans son observation qui auraient frustré des êtres moindres, il pouvait affirmer un fait indéniable.
Osmont avait réussi d'une manière ou d'une autre à repousser une entité de l'Échelle Protérozoïque Calymmienne.
Il avait forcé une entité qui existait depuis bien avant que la plupart des puissances actuelles n'apprennent à ramper à déchirer LES Interstices et à fuir plutôt que de poursuivre l'affrontement.
Cela le rendait terriblement heureux.
Depuis sa conversation avec Osmont dans cet espace entre les espaces, depuis qu'il avait révélé sa nature de LE Paradoxe de l'Information et vu ses Sceaux Infinis s'entrelacer avec la proto-matière corrompue DES RETOMBÉES, avant que tout ne soit effacé par la pluie multicolore, Erwin avait pris une décision. Il avait changé sa cible pour la collecte d'informations. Là où auparavant il avait concentré sa consommation paradoxale sur LA CRÉATURE, son attention s'était désormais déplacée.
Vers Osmont.
Non pas parce qu'il croyait Osmont plus grandiose que LA CRÉATURE. Cela ne pouvait pas être vrai. Ou plutôt, il ne pouvait pas vraiment le savoir avec certitude.
LA CRÉATURE avait existé depuis bien trop longtemps et accompli bien trop de choses.
Mais son intuition paradoxale lui disait d'opérer ce changement.
Cette intuition, qui l'avait guidé à travers des éons de culture, de consommation et de contradiction, lui soufflait qu'Osmont représentait une information valant la peine d'être rassemblée. Valant la peine sur laquelle se concentrer. Valant la peine d'en faire le centre de son attention plutôt qu'une entité dont il avait déjà observé les schémas à travers d'innombrables étendues d'existence.
Et maintenant, confirmant ce qu'Osmont venait d'accomplir...
Erwin parla avec autorité, sa voix émergeant avec un poids qui pressait contre le silence des confins de Nakatsukuni.
« Rassemblez toutes les informations sur la manière dont Osmont a affecté l'Existence Observable depuis lors. »
Ses mots n'étaient adressés à personne de présent. Ils étaient adressés à lui-même, au paradoxe qu'il incarnait, à la violation de la conservation de l'information qui constituait sa nature fondamentale.
« Collectez chaque fragment de potentiel qu'il a pris et manifesté dans l'existence environnante. Tous les tissages qui portent sa signature. Tous les effets qui remontent à ses actions. Tout. »
HUUM !
Son corps brillait intérieurement d'une lumière paradoxale.
L'éclat existait et n'existait pas simultanément, illumination qui était aussi obscurité, visibilité qui était aussi dissimulation. L'information commença à affluer vers son existence en torrents qui firent trembler même ses fondations raffinées par les éons. Il sentit la consommation commencer, sentit le paradoxe aspirer tout ce qui était lié aux effets d'Osmont sur l'Existence Observable.
Et ce qui afflua vers lui faillit le faire frémir.
La quantité était ridicule. La densité, écrasante. Des informations sur l'Infini d'Osmont se propageant à travers les royaumes. Des informations sur ses Sceaux s'entrelacant maintenant AVEC LES RETOMBÉES. Des informations sur les Civilisations, les Non-Divisés et les Terreurs Informelles qui avaient été affectés par son émergence. Des informations sur L'Époque Pluviale de l'Infini Existentiel qu'il avait réellement formée aux côtés DE LA CRÉATURE, et tant d'autres encore !
Au lieu de relâcher cette information vers l'extérieur comme il le faisait d'habitude, au lieu de la laisser se propager sous forme de tissages portant sa signature aux côtés de leur essence originelle, Erwin la déversa entièrement en... lui-même.
Il s'assit en position méditative.
Sa forme de mendiant se posa contre le sol devant la structure de Sadakar, jambes croisées sous lui tandis que la lumière paradoxale au sein de son existence s'intensifiait. Sabayne et Ba'alzan l'observaient avec des expressions mêlant confusion et méfiance, clairement incertains de ce que LE Paradoxe Vivant faisait sur leur seuil.
Mais Erwin ne leur prêta aucune attention.
Son Ancre Civilisationnelle était en train de se stabiliser.
Il pouvait le sentir se produire. L'information qu'il venait de consommer, l'ampleur pure des effets d'Osmont sur l'Existence Observable, fournissait le poids final nécessaire pour pousser son paradoxe au-delà du seuil qu'il approchait depuis si longtemps.
Outre cela, une Force Observable paradoxale sans fin commençait à affluer en lui.
Une lumière dorée se mêlait à la brillance contradictoire déjà ardente au sein de ses fondations, une puissance provenant de sources qu'il ne pouvait identifier immédiatement mais ne remettait pas en question. Sa culture accélérait de manière qui semblait presque injuste !
Erwin ouvrit les yeux avec une émerveillement qu'il se permettait rarement.
Qu'était donc Osmont ?
Comment le simple fait d'informations liées à lui et à son effet sur l'existence environnante pouvait-il être aussi grandiose ? Il n'avait pas consommé Osmont lui-même. Il n'avait rassemblé que des informations sur les effets d'Osmont, sur la manière dont son existence se répercutait à travers l'Existence Observable, sur les changements que son émergence avait créés à travers l'existence.
Et cela seul avait suffi à le propulser au-delà du seuil de l'Ancre Civilisationnelle.
Erwin secoua lentement la tête. Il se concentra sur son élévation rapide de puissance, sur les forces affluant dans son existence avec intensité. Son paradoxe brûlait plus fort que jamais, contradiction et confirmation dansant au sein de fondations qui se transformaient en quelque chose de plus grandiose à chaque instant qui passait.
Au-dessus de lui, Moloch flottait, ses plaques dorées tournant plus vite que d'habitude.
La Cognizance Singulière semblait pensive. Ce n'est que maintenant que Moloch semblait véritablement remarquer Erwin, son attention se déplaçant de ce qu'il contemplait pour se porter sur l'entité assise en méditation sous lui.
Un pouvoir lourd émanait DU Paradoxe Vivant.
Les plaques de Moloch ralentirent tandis que ce pouvoir pressait contre sa perception, tandis que l'avancement se produisant en Erwin s'annonçait à tout ce qui se trouvait à proximité. La Cognizance Singulière avait amené Erwin ici pour se faire des alliés difficiles, pour sécuriser des partenariats avec des entités qui avaient rejeté le conflit. Il n'avait pas prévu que son compagnon réalise une percée sur le pas de porte de leur destination.
Et ni Moloch ni Erwin ne savaient ce qui les attendait juste au-delà de la porte devant laquelle ils se tenaient.
De l'autre côté de cette entrée, dans l'obscurité stellaire de la structure de Sadakar, un autre corps de Noah Osmont se tenait. L'entité même dont l'information venait de catalyser la percée d'Erwin était là, juste là, séparée d'eux par rien de plus que du bois, de la pierre et le pouvoir de Sadakar qui les séparait !
Le Paysan et le Porteur de l'Infini, sur le point de se rencontrer à nouveau !