Naldine l'observa longuement au sein de cette perception étirée vers l'infini.
Puis elle leva la main droite.
« Regarde attentivement. Je ne te montrerai qu'une seule fois avant d'en discuter. »
Sa paume était tournée vers l'extérieur, les doigts écartés comme pour saisir quelque chose qui existait au-delà de la perception physique. Le geste possédait une immobilité presque révérencieuse, un musicien s'apprêtant à jouer d'un instrument qui attendait depuis avant que l'Existence Observable n'apprenne à observer.
Alors, ses doigts se mirent à bouger.
Le premier mouvement fut une courbure vers l'intérieur, chaque doigt se pliant en séquence du plus petit au plus grand, comme si elle saisissait des fils de réalité que seule une Accès Civilisationnel de cinq pour cent pouvait percevoir. Sa main recula dans un mouvement de traction, ces fils invisibles se rassemblant dans sa paume comme des brins d'une mer se dénouant du tissage qui les maintenait en place.
Sa paume pivota lentement, traçant un cercle dans l'air figé qui suggérait l'inversion, la régression, le dévidement de la causalité refluant contre son courant naturel. Le mouvement était ancien, des gestes qui semblaient avoir existé avant même que les gestes ne soient possibles, des mouvements touchant aux fondamentaux !
Ses doigts claquèrent vers l'extérieur dans un mouvement de rejet, relâchant ce qu'elle avait rassemblé tout en tendant simultanément vers quelque chose de distant. Puis sa main se referma en un poing, l'autorité se condensant en configurations qui pressaient contre l'instant étiré avec une force qui n'aurait pas dû être possible dans la seule perception.
Son poing s'ouvrit.
Ses doigts s'écartèrent comme le feu jaillit du petit bois, et sa voix émergea avec des mots qui pressaient contre l'existence elle-même.
« Braise Silurienne, Première des Flammes. Je saisis le Fil. Je brûle le Fil. Ce qui fut sera réécrit, ce qui tenait ne tiendra plus. LA LUMIÈRE SILURIENNE »
Les mots frappèrent avec une force qui fit trembler légèrement même cette perception étirée vers l'infini.
Un feu doré, pâle et terrible, empli de couleurs qui n'auraient pas dû pouvoir exister simultanément, vacilla brièvement autour de ses doigts tendus avant de s'évanouir dans le néant. Ce n'était qu'une démonstration, qu'une illustration, juste lui montrer à quoi ressemblait le Modus Operandi lorsqu'il était correctement exécuté par quelqu'un qui possédait la capacité de le canaliser.
Elle baissa la main et le regarda.
Noah la regarda en retour.
Il cligna des yeux.
Vraiment, on aurait dit qu'elle se contentait d'agiter la main et de débiter des sottises.
Le geste avait été élaboré, certainement. Les mots avaient sonné de façon impressionnante, indéniablement. Mais la regarder exécuter le Modus Operandi sans pouvoir percevoir ce qu'elle touchait réellement, sans pouvoir sentir les profondeurs de Civilisation qu'elle atteignait, sans pouvoir ressentir les fils qu'elle saisissait et le feu qu'elle invoquait, tout cela avait semblé être du théâtre absurde.
Une femme agitant ses doigts selon des motifs qui ne recelaient aucun sens qu'il pût discerner.
Une femme prononçant des mots qui sonnaient anciens mais ne transmettaient rien à des oreilles incapables d'entendre ce qui existait sous leur surface.
Du charabia !
« Tu vois ? » dit Naldine avec une expression qui ne montrait aucune surprise face à sa réaction. « Pour toi, cela ne signifie rien. Parce que tu ne peux pas percevoir ce que je touche quand je fais ces mouvements. Tu n'entends pas ce que j'appelle quand je prononce ces mots. Le Modus Operandi requiert un accès que tu ne possèdes pas, une perception que tu n'as pas développée, des profondeurs que tu ne peux pas atteindre actuellement. »
Elle secoua lentement la tête.
« C'est pour cela que j'ai dit que cela semblerait du charabia. Parce qu sans la capacité de percevoir LA LUMIÈRE SILURIENNE, sans l'accès pour trouver où elle réside et saisir le fil qui se connecte à LA CAUSE SILURIENNE, tu n'es qu'un enfant imitant des gestes et des sons sans comprendre ce qu'ils sont censés accomplir. »
...!
Noah repensa à la démonstration.
Il pensa à lui-même, à à quel point son chemin avait été différent de celui de chaque autre être qu'il avait rencontré dans l'Existence Observable. La progression traditionnelle exigeait d'abord une Ancre Civilisationnelle, des affirmations de connaissance de soi qui établissaient le cadre à travers lequel toute avancée ultérieure s'écoulerait. Puis venait L'ÉCHELLE PROTÉROZOÏQUE, la transformation des os et des organes.
Noah n'avait pas suivi cette voie.
Lui, sans établir d'Ancre Civilisationnelle avec son corps principal, formait des Os Hadéens. Pas Protérozoïques. Hadéens.
Une classification qui n'aurait pas dû exister, un palier de transformation dont les invites du système semblaient elles-mêmes incertaines quant à la manière de le catégoriser. Sa main droite flamboyait de LA MAIN HADÉENNE DE PRISE INFINIE.
Et il possédait L'ORGANE HADÉEN DE CIVILISATION.
« Oh... »
Ses yeux scintillèrent alors qu'il souriait à cette réalisation. L'ORGANE HADÉEN DE CIVILISATION. Il avait formé quelque chose de plus grand qu'un Organe Protérozoïque avant même de former le moindre os !
Ce constructeur dans sa poitrine avait tout rendu possible. Il traitait la force Observable. Il accordait des Éons de Développement Civilisationnel qui permettaient à Ozymandias de progresser à des taux ridicules. Il collectait LES SINGULARITÉS EXISTENTIELLES HADÉENNES qui siphonnaient connaissance et puissance depuis des cibles désignées.
Sa progression était complètement différente de celle des autres !
Les exigences que Naldine avait énumérées pressaient contre sa conscience. Quatre-vingt-cinq pour cent de saturation en Os Protérozoïques. Fondation du Triade d'Organes. Tolérance à l'Infini par intégration plutôt que par containment.
Il remplissait la troisième exigence de façon absolue.
Mais la saturation osseuse, les exigences d'organes, il les manquait sous leur forme traditionnelle.
Cependant.
Il possédait des Os Hadéens plutôt que Protérozoïques. N'étaient-ils pas supérieurs ?
Il possédait L'ORGANE HADÉEN DE CIVILISATION.
Et puis il y avait L'INFINIVERS.
Mais le facteur le plus significatif restait sa connexion à un Doré.
Il pensa à Eon, à la force Observable affluant en lui par les voies de la Quintessence Infiniforce qui violaient les Désignations Existentielles. Si ses pensées étaient correctes quant à la nature DES DORÉS, ils ne devaient avoir aucun problème pour accéder à plus de leur existence et de leurs Civilisations. Les limitations qui contraignaient LES BORNÉS ne s'appliqueraient pas à eux. Ils pourraient commencer à cinq pour cent d'Accès Civilisationnel. Ils pourraient commencer à dix pour cent. Ou plus.
Il était actuellement connecté à un Doré et en siphonnait l'énergie.
Cela pouvait-il changer quelque chose ?
La force Observable affluant en lui n'était pas simplement de la puissance brute. Elle portait autre chose, quelque chose qui ressemblait à de la perception elle-même transmise parallèlement à l'énergie.
Lorsqu'il traitait cette force à travers L'ORGANE HADÉEN DE CIVILISATION, lorsqu'elle se propageait à travers ses os en transformation et s'intégrait à ses fondations, gagnait-il plus que de la simple force ?
Gagnait-il... l'accès ?
Il ne pouvait pas déterminer lui-même où il en était.
Il se tourna vers Naldine, sa perception rencontrant la sienne au sein de cet instant étiré vers l'infini.
« D'accord. Laisse-moi revoir les mouvements. »
Sa voix émergea avec détermination.
« Et tu pourras me parler de n'importe quelles autres Pulsations des Balances. De toute information dont je pourrais bénéficier. Même la connaissance de LA TERRE SAUVAGE. »
Il s'installa dans une posture de détente.
« Après tout, nous avons le temps. »
...!
Naldine l'observa longuement.
Elle hocha lentement la tête.
« Très bien. »
Sa main droite se leva à nouveau, paume vers l'extérieur, doigts écartés, et elle recommença.
Noah observa. Il traita. Il tenta de trouver du sens dans ce qu'il testemignait.
Cela semblait toujours du charabia, mais il continua de regarder malgré tout.
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Les heures commencèrent à s'écouler au sein de leur perception.
Naldine répéta le Modus Operandi de LA LUMIÈRE SILURIENNE dix-sept fois, chaque démonstration accompagnée d'explications qui devinrent plus détaillées au fur et à mesure qu'elle reconnaissait son attention sincère.
Puis elle alla au-delà de LA LUMIÈRE SILURIENNE.
« Il y a d'autres Pulsations », dit-elle, sa perception agitant des mains qui conjuraient de nouveaux diagrammes dans l'air figé autour d'eux. « LE SILENCE ORDOVICIEN en est un dont je possède la connaissance, bien que je n'aie jamais réussi à le canaliser. Il ne gomme pas la causalité, il la fige. Tout ce qui est affecté devient bloqué dans l'instant du contact, incapable d'avancer ou de reculer, suspendu jusqu'à ce que celui qui a canalisé la Pulsation permette au mouvement de reprendre. »
Elle démontra un ensemble différent de gestes, les doigts se mouvant selon des motifs de liaison plutôt que de dénouement.
« LE MOT CAMBRIEN en est un autre. Il réécrit. La causalité peut être altérée plutôt que supprimée, les conséquences changées pour produire des issues différentes tandis que les actions originales restent intactes. »
Des heures passèrent alors qu'elle expliquait chaque Pulsation dont elle avait connaissance, leurs exigences, leurs Modus Operandi, leurs relations avec les diverses Causes qui avaient formé les Existences Observables à travers l'immensité de la réalité.
Elle parla de LA TERRE SAUVAGE.
« Ce n'est pas un lieu comme tu entends les lieux », expliqua-t-elle. « C'est un domaine accessible par la Prima Indifferentia, mais seuls les Architectes Primordiaux peuvent percevoir les voies qui y mènent. Au sein de LA TERRE SAUVAGE, des éons de notre développement et de nos Civilisations sont contenus. Des hiérachies qui n'ont rien à voir avec l'Existence Observable gouvernent qui s'élève et qui tombe. »
Elle décrivit LA DÉLIVRANCE et les autres.
« Personne ne leur désobéit », dit-elle d'une voix qui recelait quelque chose approchant la peur malgré sa classification. « Ceux qui tentent la résistance cessent simplement d'exister. Leurs Os et Organes Protérozoïques restent là où leurs corps se tenaient, disponibles pour la collecte par des serviteurs plus obéissants. »
Elle parla des factions au sein de LA TERRE SAUVAGE, des divisions idéologiques entre ceux qui souhaitaient rester isolés et ceux qui croyaient qu'une expansion au-delà de leurs frontières était nécessaire. Elle avait été parmi les seconds, l'une des Visionnaires qui préconisaient une alliance avec des entités en dehors de la classification des Architectes Primordiaux.
D'autres heures passèrent.
Noah écouta. Il absorba et traita tout ce qu'elle partagea !
Plus de vingt heures plus tard, son corps de perception s'allongea sur un nuage doré de force Observable.
Le nuage s'était formé naturellement autour de lui alors qu'il se détendait au sein de cet instant étiré, son autorité manifestant un confort que son corps physique ne pouvait expérimenter tandis qu'il était figé dans le temps objectif. Il lança une boule dorée de force Observable vers le haut, la regardant tracer une arche à travers l'espace de perception avant de la rattraper quand elle retomba.
Lancer. Rattraper. Lancer. Rattraper.
Ses yeux restaient fixés sur le plafond de cet infini étiré, son esprit traitant tout ce que Naldine lui avait enseigné.
« Le cœur de tout cela », dit-il lentement, lançant la balle à nouveau, « pour LA LUMIÈRE SILURIENNE et les deux autres Pulsations dont tu as connaissance, semble être le même. »
Il rattrapa la balle.
« De puissants êtres de Deuxième Échelle tirant leur puissance d'une Cause. »
Il la lança à nouveau.
« Tu as ta propre méthode pour tirer puissance de LA CAUSE SILURIENNE, une Cause flamboyante qui déclenche l'émergence des Existences Observables. Les gestes approximent ce que cette Cause fit lorsqu'elle créa. Les mots invoquent l'autorité que cette Cause possédait lorsqu'elle forma la réalité à partir de rien. »
Il rattrapa la balle et la tint, sa perception se tournant pour regarder Naldine avec des yeux flamboyants de compréhension.
« J'ai simplement besoin de trouver ma propre façon de puiser dans la puissance de cette Cause. »
...!