Sa forme dériva vers Noah pendant qu'elle parlait.
« Ongatala a plongé dans les eaux du néant. Je ne parle pas de métaphore, mais d'un acte littéral qui défie toute compréhension aisée. Existaient, en ces âges primordiaux, des espaces qui ne contenaient aucune substance. Non pas le vide, car le vide implique l'absence de quelque chose qui pourrait être présent. C'étaient des eaux de néant, des étendues où l'existence elle-même n'avait pas encore décidé de se manifester ou non. Ongatala y entra de son plein gré, plongeant toujours plus profond dans le néant qui consumait toute définition. »
« Dans ces eaux de néant, Ongatala sema de la terre. D'où venait cette terre ? De l'existence même d'Ongatala. Des fondations qu'Ongatala sacrifia pour créer quelque chose de plus grand que sa propre préservation. Chaque grain de terre semé était un morceau de l'être d'Ongatala, dispersé à travers le néant avec une intention qui exigeait que la réalité reconnaisse ce qui était donné. Et la réalité, face à un tel sacrifice délibéré, n'eut d'autre choix que de s'y plier. »
...!
« La terre semée devint les premières terres au sein de la structure même d'Ongatala. Un être qui était singulier devint un être qui contenait des territoires, un être dont le paysage intérieur recelait montagnes et vallées et espaces où d'autres existences pourraient éventuellement s'enraciner. C'était une différenciation tournée vers l'intérieur, une Cause qui prouva qu'on n'avait pas besoin de Chaos externe pour se diviser. On pouvait se diviser soi-même et devenir plus grand par la division. »
« Le chemin d'Ongatala démontra que les grands actes de l'existence n'avaient pas à être des conquêtes ou des transformations externes. Parfois, les changements les plus profonds surviennent à l'intérieur, quand un être choisit de devenir un territoire plutôt que de simplement en occuper un. Les terres qu'Ongatala créa en son sein devinrent éventuellement des modèles pour la structuration des Civilisations internes, pour la façon dont les êtres pouvaient cultiver non seulement leur puissance mais leurs paysages intérieurs. »
...!
LE Léviathan Mnémonique marqua une pause à cet instant, et son regard ancien se détourna de Noah. Elle porta son regard vers la forme humanoïde de L'INFINIVERS qui flottait au loin, son autre corps continuant d'œuvrer pour contenir et rediriger la proto-matière corrompue qui avait envahi le domaine de son maître.
« Je la trouve unique. »
Sa voix portait quelque chose qui aurait pu être de l'émerveillement.
« Ses tissages me rappellent les murmures et les histoires d'Ongatala. Un être qui choisit de devenir un territoire plutôt que de simplement en occuper un. Un être dont le paysage intérieur recèle des royaumes et des espaces où d'autres existences prennent racine. Elle marche sur un chemin qui résonne à travers les Balances, qu'elle le sache ou non. »
...!
Les yeux de Noah devinrent encore plus perçants à ces mots, son attention désormais entièrement rivée sur LE Léviathan Mnémonique tandis qu'elle se tournait à nouveau vers lui.
« Je vous parle de Masamuk et d'Ongatala car ce qui se passe en cet instant, cette émergence de proto-matière corrompue à travers l'Existence Observable, est de même acabit. Quiconque a initié cela marche sur une voie grandiose. Il tente de remodeler la nature fondamentale de ce que l'Existence Observable peut être. Il utilise la proto-matière comme Masamuk utilisa le Chaos, comme Ongatala utilisa les eaux du néant. Il tente une Cause de différenciation par l'indifférenciation, un paradoxe... un paradoxe... un paradoxe glorieux. »
Ses yeux anciens portaient un poids qui pressait contre l'existence de Noah.
« Les Balances de l'Existence peuvent murmurer. Elles peuvent murmurer son nom s'il réussit ce pari. Que ce nom soit rappelé comme celui d'un pionnier ou d'une catastrophe reste à voir. Mais l'ampleur de ce qui est tenté ne peut être niée. Quelqu'un marche sur les traces de Masamuk et d'Ongatala. Quelqu'un tente de remodeler l'existence elle-même. »
BOUM !
L'expression de Noah s'alourdit à ces mots.
Merde.
Paradoxe. Corruption. Changement à travers l'Existence Observable. Noah identifia instantanément LE PARADOXE VIVANT, car il semblait que bien trop de gens sous-estimaient cet être, lui y compris. LE PARADOXE VIVANT venait de faire quelque chose ou d'entreprendre quelque chose d'inimaginablement grand !
Sa propre Cause !
Bien que ce ne serait pas la même chose que LA PREMIÈRE CAUSE, LE PARADOXE VIVANT tentait-il une Seconde Cause ? Était-ce là la nature de ce changement terrifiant ? Une tentative de remodeler l'Existence Observable elle-même en l'inondant de proto-matière corrompue ?
Si LE PARADOXE VIVANT réussissait quel que soit son dessein final grandiose... il n'était vraiment pas clair qui serait le vainqueur de cette guerre longue d'éons !
Au centre de L'INFINIVERS, dans un royaume d'autorité concentrée où nul être hormis son maître ne pouvait survivre, L'INFINIVERS œuvrait seule.
Une lumière multicolore imprégnait tout autour d'elle alors que d'immenses mers de Sceaux de la Langue Absolue tourbillonnaient, fusionnaient et créaient des motifs de puissance qui défiaient la compréhension.
Et devant elle, la fissure dans la réalité continuait de cracher de la proto-matière corrompue avec une force qui aurait submergé n'importe quel autre territoire de l'Existence Observable.
Elle l'orienta vers la singularité qu'elle construisait, sa volonté pressant contre la corruption avec une autorité qui refusait d'en reconnaître la menace. Le domaine naissant au centre de son œuvre consumait la proto-matière avec avidité, devenant plus dense et plus défini à chaque instant. Ce que LE PARADOXE VIVANT avait prévu comme une attaque devenait du carburant pour sa création.
Mais tandis qu'elle travaillait, tandis qu'elle dirigeait le déluge sans fin vers son domaine en formation, les mots de LE Léviathan Mnémonique résonnaient dans sa conscience.
« Ongatala a plongé dans les eaux du néant. »
Elle répéta la phrase en silence tout en continuant son travail, ses mains guidant la proto-matière corrompue dans des canaux menant à la singularité.
« Dans ces eaux de néant, Ongatala sema de la terre. De l'existence même d'Ongatala. Des fondations qu'Ongatala sacrifia pour créer quelque chose de plus grand que sa propre préservation... »
Ses mouvements ralentirent alors que les mots résonnaient à travers son être avec un poids qui exigeait attention.
« Chaque grain de terre semé était un morceau de l'être d'Ongatala, dispersé à travers le néant avec une intention qui exigeait que la réalité reconnaisse ce qui était donné. »
...!
L'INFINIVERS s'arrêta.
Ses yeux, qui brûlaient des Infinis de son maître, se mirent à briller encore plus intensément alors que la compréhension éclosait en sa conscience. LE Léviathan Mnémonique avait dit que ses tissages lui rappelaient Ongatala. Qu'elle marchait sur un chemin qui résonnait à travers les Balances de l'Existence.
Mais elle n'avait pas pleinement emprunté ce chemin.
Elle avait contenu. Elle avait dirigé. Elle avait construit un domaine en elle-même, oui, mais elle l'avait fait de manière défensive et réactive.
Ongatala n'avait pas simplement reçu les eaux du néant.
Ongatala y avait plongé de son plein gré.
Ongatala avait semé la terre avec un dessein.
L'INFINIVERS regarda la fissure de l'Existence Observable qui s'était formée en son cœur, cette blessure dans la réalité par où la proto-matière corrompue continuait d'affluer. C'était une violation de son territoire, une intrusion qu'elle s'efforçait de minimiser et de contenir.
Mais qu'arriverait-il si elle ne le minimisait pas ?
Et si elle ne le contenait pas ?
Et si elle l'agrandissait... ?
Ses yeux flamboyèrent d'une lumière qui teinta son royaume multicolore de nuances d'éclat bleu-or tandis que l'épiphanie se cristallisait en décision. Elle était L'INFINIVERS. Elle était le domaine du MONARQUE DE LA GENÈSE lui-même. Elle contenait un Royaume Primordial au sein de sa structure aux côtés de la Roue de l'Existence, des Plis, et bien plus encore.
Et ses fondations grandissaient de concert avec la nature Infinie de son maître, sans plafond théorique.
Elle n'était pas une proie à submerger par la proto-matière corrompue.
Elle était grande, et elle... semerait sa terre à travers les eaux du néant.
...!
Sa forme pulsa de détermination.