À l'époque où l'existence remettait encore en question sa propre validité, où les frontières entre possible et impossible n'étaient pas encore tracées, vivait un Habitant des Plis qui ne possédait rien de ce qui serait plus tard considéré comme du pouvoir.
Aucune Autorité Existentielle Vivante ne coulait dans ses veines. Aucun Glyphe n'ornait sa forme. Il était, par toute mesure qui finirait par compter, insignifiant.
Pourtant, il possédait des yeux qui voyaient.
Non pas métaphoriquement, pas spirituellement, mais littéralement... des yeux qui percevaient ce qui aurait dû être imperceptible, qui remarquaient ce qui préférait rester inaperçu.
Ce furent ces yeux qui lui permirent d'assister à quelque chose qui aurait dû être impossible... L'ESPRIT VIVANT, se mouvant à travers les Premiers Plis comme une pensée dotée d'un but.
L'ESPRIT VIVANT marqua une pause dans son voyage, sa forme... si forme on pouvait l'appeler, ondulant d'une surprise qui transcendait la simple émotion. Être observé par un Habitant des Plis, un être sans même la plus infime étincelle d'autorité...
« En raison de tes yeux uniques qui te permettent de voir », dit L'ESPRIT VIVANT, sa voix portant le poids d'une conscience reconnaissant une autre conscience, « je répondrai à toutes les questions que tu as sur l'existence. »
L'Habitant des Plis contempla cette manifestation d'autorité spirituelle avec une révérence frôlant l'adoration. Lorsqu'il parla, sa question porta l'espoir désespéré de tout être qui s'était jamais senti inadéquat face à l'infini.
« Dans l'existence, comment peut-on devenir plus complexe de la manière la plus facile ? » Ses mots jaillirent avec une urgence à peine contenue. « Si les Habitants des Plis ne sont pas des Existences Vivantes et ne le deviennent pas, chaque pas vers la complexité est ardu et long. Comment peuvent-ils progresser ? Comment peuvent-ils se comparer ? »
L'ESPRIT VIVANT le regarda avec une attention qui semblait percer jusqu'aux vérités fondamentales. Lorsqu'il répondit, chaque mot portait un poids philosophique qui résonnerait à travers les époques.
« L'existence n'a jamais décidé que les Existences Vivantes ou les Créatures Primordiales seraient les plus rapides à progresser en complexité ou en pureté. » L'affirmation resta suspendue dans l'air comme une révélation.
« Les formes de vie elles-mêmes peuvent en décider. Si les choses semblent difficiles, si la progression semble lente... c'est simplement que l'on ne suit pas le bon chemin pour sa forme de vie spécifique. »
L'expression de l'Habitant des Plis montra qu'il restait sceptique, son esprit mortel luttant pour saisir des concepts qui transcendaient la mortalité. « Alors quelles méthodes puis-je utiliser pour devenir plus fort plus vite ? »
La forme de L'ESPRIT VIVANT changea, comme s'il considérait comment traduire une compréhension infinie en mots finis. « Tu pourrais être un fermier de l'existence elle-même... cultiver des merveilles pour les faire grandir, puis les consommer pour leur complexité accumulée. Tu pourrais dévorer le Tout de tous les autres, en absorber leur potentiel en toi. Ou... » il fit une pause, le silence bourdonnant de possibilités, « tu peux simplement apprendre un Principe. »
La confusion s'épanouit sur les traits de l'Habitant des Plis. « Qu'est-ce que... un Principe ? »
L'attention de L'ESPRIT VIVANT sembla s'intensifier, comme si cette question était à la fois attendue et profonde. « Si tu connaissais cette réponse, tu ne t'inquiéterais plus jamais du pouvoir. Pour véritablement comprendre un Principe, il faut l'apprendre auprès de l'une des EXISTENCES VIVANTES. Il faut l'apprendre des Plis tels qu'ils sont à présent. » Sa forme ondula de quelque chose qui aurait pu être un avertissement. « Si jamais les Principes devaient être Perdus ou Oubliés... en acquérir la moindre compréhension deviendrait une impossibilité. »
Le poids de cette révélation précipita l'Habitant des Plis à genoux. Sa voix se brisa d'un espoir désespéré tandis qu'il suppliait : « S'il te plaît, enseigne-moi. Montre-moi la voie vers les Principes, vers le pouvoir, vers la signification ! »
L'ESPRIT VIVANT observa sa forme prosternée avec quelque chose qui transcendait la sympathie sans atteindre la miséricorde. « Ce n'est jamais si facile. L'existence... n'est jamais si facile, ni si généreuse. »
HUUM !
Et sur cette proclamation, L'ESPRIT VIVANT disparut, ne laissant derrière lui pas même un murmure de sa présence.
L'Habitant des Plis resta à genoux dans l'immensité vide des Premiers Plis, ressentissant un abandon si complet qu'il menaçait de le défaire au niveau conceptuel.
Mais dans cette désolation, quelque chose se cristallisa. La défiance. Le but. La décision.
Il repensa à toutes les méthodes qu'avait mentionnées L'ESPRIT VIVANT. Dévorer le Tout des autres lui sembla monstrueux. Apprendre des Principes parut impossible sans maître. Mais l'agriculture... l'agriculture était quelque chose qu'un Habitant des Plis pouvait au moins tenter.
L'agriculture était une base que n'importe qui pouvait faire.
Il se releva de ses genoux avec une détermination nouvelle brûlante dans ces yeux uniques.
Il ferait de l'agriculture. Mais pas n'importe quoi... il cultiverait les Principes mêmes que L'ESPRIT VIVANT avait mentionnés. Si l'Existence ne donnait pas, il prendrait. Il cultiverait. Il moissonnerait !
Et dans sa défiance, il deviendrait !
Sur le Rivage Voilé Primordial, où l'impossible poussait avec une certitude décontractée, la présence exubérante de la Reine de la Matière était devenue une force de la nature à part entière.
Son clone... l'un des plusieurs qu'elle avait manifestés pour explorer chaque recoin de cet espace miraculeux, se tenait près des parcelles de culture avec des yeux qui pétillaient comme de la lumière d'étoiles capturée.
Elle observait Heidrun avec le genre de fascination intense généralement réservée à la naissance de l'existence elle-même.
La chèvre majestueuse supervisait la croissance d'herbes vert-or vibrantes, chaque brin contenant assez d'essence concentrée pour élever un être commun à des hauteurs transcendantes. Son port suggérait une patience infinie contenant à peine une fierté infinie, une combinaison qui aurait dû être paradoxale mais qui atteignait somehow un équilibre parfait.
Pendant ce temps, le corps principal de la Reine de la Matière travaillait aux côtés de Noah et des autres, soulevant avec enthousiasme des pierres et des blocs qui pesaient plus que des montagnes. Mais elle ne put résister à l'envie de se diviser pour explorer, pour assister, pour expérimenter tout ce que ce Rivage avait à offrir.
L'inspiration frappa comme la foudre. Le clone sortit une toile de nulle part... une habitude qu'elle avait développée au fil d'innombrables années, et commença à peindre avec chaque once d'autorité qu'elle possédait. Ses pinceaux bougeaient à une vitesse qui rendait le temps lui-même jaloux, capturant non seulement l'image d'Heidrun mais son essence !
Le tableau fut achevé en quelques secondes.
Ce qu'elle présenta fit transformer le regard dédaigneux d'Heidrun en une attention focalisée.
L'œuvre montrait la chèvre non pas telle qu'elle était, mais telle qu'elle se connaissait elle-même... infiniment fière, infiniment arrogante, glorieusement supérieure à tous ceux qui osaient se comparer à sa magnificence !
Le tableau scintillait de lumière d'étoiles capturée sur le pelage blanc d'Heidrun, chaque coup de pinceau un témoignage de l'ego élevé au rang d'art.
Les yeux d'Heidrun flambèrent d'approbation.
|L'Éminente Forme de Vie Terrestre Vivante Primordiale, Heidrun, approuve l'affichage majestueux de sa splendeur|
|Tu as gagné la faveur de la plus brillante Forme de Vie Terrestre du Rivage Voilé Primordial (auto-proclamée)|
|Disposition d'Heidrun à ton égard : Appréciation Tolérante|
La Reine de la Matière brandit le poing avec une victoire qui aurait pu alimenter de petites Roues de l'Existence. « Madame, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous aider ? Je suis très enthousiaste pour n'importe quel travail ! Voyez, j'ai même fait plusieurs corps pour être plus utile ! »
Le regard d'Heidrun balaya la figure vibrante avec le genre d'évaluation généralement réservée à l'estimation d'outils.
Ses yeux se portèrent brièvement sur la forme lointaine de Noah, où il travaillait à construire sa Demeure avec une intensité focalisée. Puis, avec une précision délibérée, elle frappa le sable d'un sabot doré.
Un seau doré se matérialisa sous ses mamelles, sa surface gravée de motifs. Un tabouret apparut à sa gauche, positionné avec une perfection mathématique pour la tâche à venir.
|Privilège Sans Précédent Accordé|
|Hormis la Créature Primordiale qui possède ce Rivage, tu as reçu l'honneur absolu de traire Heidrun pour son Hydromel Sacré de l'Existence|
|Tâche : Extraire l'Hydromel Sacré avec la révérence appropriée. Une fois terminé, livrer au Propriétaire du Rivage Voilé Primordial pour récompense. Avertissement : Ce privilège peut être révoqué à tout moment de mécontentement|
... !
La Reine de la Matière trembla d'une excitation qui menaçait de la diviser en encore plus de corps. Elle retroussa ses manches avec la détermination de quelqu'un sur le point d'accomplir la tâche la plus importante de son existence.
« Oui Madame ! Je ne vous décevrai pas ! C'est le plus grand honneur de mon existence actuelle ! »
Au loin, Noah fit une pause dans son travail de construction pour assister à cette scène sans précédent.
Jamais auparavant Heidrun n'avait permis à quiconque d'autre que lui d'accomplir cette tâche... et elle lui avait dit qu'elle serait bientôt prête à produire plus d'Hydromel comme s'il aurait enfin des réapprovisionnements.
Alors il regarda.
La vue de la Reine de la Matière approchant le seau doré avec une révérence généralement réservée aux cérémonies religieuses était... tout autre chose entièrement.
Près de lui, un autre corps de la Reine portait une massive pierre gris-or qui aurait pu servir de fondation à une montagne, son enthousiasme intact malgré l'attention divisée. Elle remarqua son observation et rayonna.
« Monsieur ! Votre chèvre apprécie l'art ! On me permet d'aider avec d'importants devoirs agricoles ! C'est... le meilleur jour ! »
Noah secoua la tête avec une exaspération affectueuse face à sa capacité à accomplir des choses que d'autres ne pouvaient même pas imaginer.
Personne n'avait commencé à interagir avec le Rivage Voilé Primordial avec autant d'enthousiasme que la Reine de la Matière alors qu'elle recevait des faveurs que d'autres n'obtenaient pas.
La Reine de la Matière avait le talent de faire paraître l'impossible non seulement possible, mais inévitable par la seule force de son enthousiasme.
À cet instant.
Sa contemplation fut interrompue par une sensation qui transcendait l'espace physique... un message s'insinuant à travers l'un de ses enchevêtrements existentiels les plus proches. Les tissages de l'existence portaient des mots à travers des distances impossibles.
|Hé, tu voudrais peut-être une Graine ? Je dois te rembourser d'une façon ou d'une autre et j'ai peut-être quelque chose qui te plaira...|
La voix du Grand Usurpateur résonna dans sa conscience avec une certitude décontractée, accompagnée de visions et d'une connaissance complète d'un trésor particulier !
[Graine de l'Arbre Spirituel Primordial]
L'information inonda la connexion... ses propriétés, ses exigences, son potentiel !
Les yeux de Noah s'illuminèrent d'un intérêt qui n'avait rien à voir avec le pouvoir et tout à voir avec le but. Une graine qui nécessitait de l'agriculture, qui avait besoin de culture, qui exigeait patience et soin.
« Une graine », murmura Noah, ses divers corps à travers l'existence marquant tous une pause dans leurs tâches tandis qu'il contemplait. « Oui, j'aimerais beaucoup une graine. »
... !
Il tira sur l'enchevêtrement avec le Grand Usurpateur !