Note de traduction : cet interlude est raconté du point de vue de Hikari.
Il se faisait toujours discret. Cela dit, ce n'était pas quelqu'un de banal. Ses notes étaient au-dessus de la moyenne, et ses résultats sportifs légèrement au-dessus aussi. Pendant les récréations, il restait assis à lire. Mais quand on lui adressait la parole, il savait tenir une conversation.
Il n'avait sur la classe aucune influence, ni bonne ni mauvaise. Voilà ce que moi, Tsukihara Hikari, pensais de ce garçon nommé Toriyama Makoto. En tant que déléguée de classe, j'avais le devoir de veiller sur le groupe, mais Toriyama ne m'avait jamais particulièrement marquée.
Avec le recul, il y a bien eu des fois où les choses se sont bien passées grâce à lui. Il lui arrivait de donner un coup de main et de nous permettre d'en finir plus tôt. Mais ce n'était pas systématique. Il rendait sa présence tout juste assez visible pour qu'on se souvienne de lui.
Ce qui, au fond, le rendait encore moins mémorable que quelqu'un qui aurait entièrement effacé sa présence.
Après tout, ceux qui ne participent jamais à la moindre discussion de classe, on les retient au moins comme « les silencieux ». Toriyama, lui, ne rentrait même pas dans cette case. Si un camarade avait disparu et qu'il avait fallu deviner lequel, il m'aurait fallu réfléchir longtemps avant que son nom me vienne.
Voilà comment je percevais Toriyama jusque-là.
Malgré sa réputation de garçon effacé, c'est lui qui s'est avancé le premier quand nous nous sommes retrouvés dans une situation extraordinaire. Ma classe comptait des fauteurs de troubles, garçons comme filles, et ils étaient une vraie plaie. Et pourtant, de tous ceux qui étaient les plus enclins à créer des ennuis, c'est Toriyama qui a déclenché le scandale.
Nous nous sommes retrouvés dans un scénario sans précédent : toute la classe convoquée dans un autre monde. L'enchaînement des événements nous a pris de court, alors il a poussé le roi — le souverain du royaume qui nous avait invoqués — à passer un accord avec nous.
Le contrat en lui-même n'était pas mauvais. Il garantissait notre sécurité, nos vies et notre liberté ; en échange, nous suivrions un entraînement. Nous avions beau discuter, nous finirions de toute façon par combattre, puisque toute la raison de notre invocation était de vaincre le Seigneur Démon.
Mais Toriyama a créé une brèche : ceux qui ne voulaient pas se battre pouvaient simplement déclarer qu'ils ne se sentaient pas prêts. C'est ainsi que le contrat a été rédigé. J'ai été impressionnée qu'il ait réussi à obtenir ça.
Sauf que, ce faisant, nous n'avions écarté qu'une seule menace. Au bout du compte, Toriyama s'était montré grossier envers le roi, se plaçant dans une situation où il pouvait être exécuté.
Rien ne garantissait que le roi accepterait le contrat. Et nous aurions tous pu être tenus pour responsables des paroles offensantes prononcées. Nous avons eu de la chance que tout se termine bien, mais la peur de mourir dans ce pays étranger pour une décision qui n'était pas la nôtre, elle, était bien réelle.
En ce sens, je ne pouvais pas soutenir ses actes : les cautionner aujourd'hui, c'était ouvrir la porte à d'autres cas semblables plus tard, qui pourraient nous coûter la vie.
Que quelqu'un décide seul du sort de toute la classe me mettait aussi mal à l'aise. Pendant qu'il parlait avec fougue devant nous, il m'a semblé que nous ressentions tous la même chose à son égard. Nous le regardions tous avec méfiance.
Après ça, j'ai consulté le statut de Toriyama et j'ai découvert que ses caractéristiques étaient plutôt faibles. Il n'avait que deux compétences, là où tous les autres en avaient trois. L'hostilité de nos camarades envers lui n'en a été que plus vive. Qu'il prenne ainsi la parole alors qu'il était si faible ne passait pas.
Il n'y a plus eu d'esclandre ensuite, et on nous a conduits chacun à notre chambre. En chemin, la servante qui m'escortait m'a confié que ce qu'avait fait Toriyama était dangereux, et que nous devions notre salut à la bonté du roi.
───
Quoi que je pense de Toriyama, j'avais conscience de mon rôle dans la classe et de l'influence dont je disposais. C'est pour ça que j'avais besoin de comprendre la raison de ses actes.
À l'aube, je l'ai abordé pour lui demander des explications, alors qu'il nous rejoignait, moi et le reste de la classe, pour le petit déjeuner. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu : Takuma l'a agressé, et il a fini par s'évanouir.
Si j'avais pu l'écouter correctement à ce moment-là, quelque chose aurait peut-être changé. Seulement, je ne suis pas non plus allée le voir par la suite pour l'interroger sur le sens de ses actes.
À partir de ce jour, toute la classe s'est mise à harceler Toriyama. Après tout, il avait semé une belle pagaille et alarmé toutes les filles de la classe.
Peu importait qu'il ait réussi à arracher un contrat au royaume de Fraus : nous restions dans un monde étranger. Un monde où des choses comme les statuts et la magie, qui d'ordinaire relèvent de la fiction, existent pour de bon.
Il allait falloir nous battre pour rentrer sur Terre. Les garçons semblaient s'amuser, mais peu de filles partageaient cet enthousiasme. Moi-même, j'étais très angoissée, et je m'en sortais en m'occupant des autres filles.
Pour éviter qu'elles ne s'inquiètent davantage, j'ai décidé d'ignorer Toriyama. Et puis il y avait un étrange soulagement à savoir qu'il y avait quelqu'un au-dessous de soi dans une période aussi éprouvante.
À cause de ce qu'il avait fait, je n'avais pas envie de le réconcilier tout de suite avec nos camarades — mais je comptais bien le faire un jour.
Or, dans les jours qui ont suivi, quand nous avons vu que le royaume de Fraus tenait ses engagements et que nos camarades s'habituaient à leur nouvelle vie, des rumeurs sur Toriyama ont commencé à circuler.
Avant d'arriver ici, je n'aurais jamais cru de telles rumeurs. Mais savoir que Toriyama avait passé un contrat avec le roi de sa propre initiative leur donnait du crédit. À force d'y réfléchir, j'ai jugé que ce harcèlement n'était que la conséquence de ses actes, et j'ai décidé de ne pas aller vers lui.
J'ai choisi, par clémence, de m'abstenir au moins d'y participer moi-même.
───
Un mois environ s'est écoulé, et Toriyama a commis une erreur fatale. Il a torturé et tué la servante qui l'accompagnait. Il devait être sous une pression énorme. Certes, le harcèlement était allé trop loin par moments, mais la tuer, elle, restait à mes yeux inexcusable.
Ichinari, qui organisait la classe avec moi, a attrapé Toriyama par le col et l'a violemment pris à partie. Toriyama a marmonné une excuse ridicule en réponse, le regard bien plus abîmé qu'à notre arrivée.
Ichinari nous a alors appris que Toriyama avait utilisé sa compétence, appelée Contrat, sur la servante avant de la tuer, pour l'empêcher de résister. C'est à ce moment-là que j'aurais dû comprendre ce qui se passait.
Ichinari pressait Toriyama de désactiver sa compétence, car il semblait qu'il s'en servait aussi sur la princesse Sion. Je ne peux m'empêcher de me demander quelle tête Toriyama faisait à cet instant.
Toriyama a résisté jusqu'au bout, ce qui a débouché sur un duel en tête-à-tête avec Ichinari.