Ôen et moi, Uchikage et la princesse, ainsi qu'Aréna, nous dirigions vers le cimetière situé dans le village des Oni d'avant.
Comme les Oni me saluaient au fur et à mesure que j'avançais, je ne pouvais pas progresser très vite, mais cela faisait des années qu'on n'avait pas pu discuter, alors c'était évident qu'ils viennent m'aborder.
Je ne pouvais pas les traiter avec froideur, alors j'ai décidé d'écouter attentivement ce qu'ils avaient à dire.
Franchement, j'ai trop dormi, six ans ou quelque chose comme ça.
Les conversations s'enchaînaient.
J'ai pu parler avec les Oni qui avaient confectionné mes vêtements, ainsi qu'avec le vieux Oni qui avait forgé mon sabre.
Apparemment, ils ont aussi réparé le fourreau qui était cassé.
C'est vraiment très gentil de leur part... en plus, ils l'auraient aussi affûté.
Maintenant que j'y pense, quand je me suis réveillé... il était tout propre.
L'impact des histoires du bébé et d'Aréna était trop fort, je n'avais pas fait attention aux détails.
Il semble qu'ils l'aient aussi entretenu.
C'est vraiment une gratitude sans fin.
« ...Mais je suis un peu fatigué... »
« C'est normal. Vous imaginez à quel point on s'est inquiétés pour vous ? »
« C-c'est vrai... »
Depuis tout à l'heure, une trentaine de personnes m'ont abordé.
Cela dit, continuer à parler avec tout le monde, c'est épuisant.
D'autant que je viens juste de me réveiller...
« Mouu... »
« Tu boudes encore ? »
« Parce que... »
« Moi aussi j'ai été égoïste, ceci dit. »
« C'est exact, Ôren-sama. Puisqu'on ne pourra plus se voir... »
« Non, pour Uchikage et la princesse, ce n'est pas sûr ? Peut-être que quelqu'un brisera le sceau, un jour. »
« Ce n'est pas possible. Puisqu'on nous craint comme des existences maléfiques, si quelqu'un tente de briser le sceau, ce ne peut être qu'un parfait scélérat. »
« Ah... c'est vrai aussi... »
Bon, je n'y compte pas trop, ceci dit.
Mais j'avais une petite faveur à demander à ces deux-là.
« Dans quatre cents ans, vous deux, vous serez encore en vie ? »
« Comment savoir. Moi, j'ai conscience de l'essence des Oni, donc c'est possible... »
« Moi je... euh... je sais pas. »
« C'est ça. Alors, si vous êtes encore là... prenez soin de Karna et Yûzen. Reizen, on ne peut pas compter sur lui. »
« Encore une fois, tu confies des choses importantes sur un ton si léger... »
« Vraiment incorrigible, celui-là. »
« Ahahaha. »
On ne sait pas comment sera le monde dans quatre cents ans, alors il faut quelqu'un qui connaît l'état du monde pour les protéger.
Je ne pense pas qu'ils puissent s'adapter tout de suite à l'environnement de dans quatre cents ans.
Mieux vaut qu'une connaissance les prenne sous son aile une première fois.
Cela dit, à ce moment-là, Uchikage et la princesse ne seront peut-être plus là, donc il faudra sans doute confier la tâche à d'autres Oni.
Là-dessus, je leur fais confiance.
Mais ce genre de chose ne peut être confié qu'à des Oni ou des démons à longue vie.
Je préviendrai aussi Datchia et Mana, tiens.
Bref, après avoir mis bien plus de temps que prévu, nous sommes enfin arrivés au cimetière.
Rien n'a presque changé depuis la dernière fois que je l'ai vu.
Comme il est bien entretenu, il n'y a pas la moindre mauvaise herbe.
Uchikage marche en tête pour nous guider.
Il puise de l'eau dans un seau, prend une louche, et nous pénétrons dans le cimetière.
En avançant en file le long du petit chemin, une tombe un peu plus grande apparaît.
Je suis déjà venu voir la tombe de Renma avec Raiki et Ten'uchi, mais on a l'air d'avoir été guidés exactement au même endroit.
« Ici reposent les ossements des maîtres successifs de l'Oni-jin buyô. La fondatrice Renma-sama, le deuxième Danma-sama, le troisième Kenkyaku-sama, le quatrième Tanzô-sama, le cinquième Rakuyô-sama, le sixième Jinari-sama, et le septième, c'est Ten'uchi. »
« En cinq cents ans, ça a pas mal changé, hein. »
« L'ère du troisième, du quatrième et du cinquième a connu des guerres, paraît-il. Beaucoup d'Oni y ont perdu la vie. »
« C'est donc ça... »
« Ôren-sama, voici la tombe de Ten'uchi. »
Un peu derrière celle de la fondatrice Renma se trouvait la tombe de Ten'uchi.
Le deuxième et le troisième sont à côté de celle de Renma.
Sur le troisième rang, les tombes du quatrième au septième sont alignées.
Sur celle de Ten'uchi, « septième » était gravé proprement.
Je n'ai pas reçu beaucoup d'enseignement sur l'Oni-jin buyô.
Je savais juste que la danse au parasol en était un kata.
Je ne savais pas non plus qu'il y avait d'autres Oni qui cherchaient à l'apprendre.
Uchikage commence à laver la pierre tombale avec l'eau.
J'ai voulu l'aider, mais la princesse m'en a empêché.
« Ôren-sama, la règle veut que la tombe d'un Oni ne soit nettoyée que par des Oni. »
« Ah, c'est comme ça... Enfin, j'ai déjà entendu dire que quelqu'un d'extérieur à la famille qui nettoie une tombe finit par le regretter. »
« Même Ôren-sama se ferait gronder. »
« C'est vrai. »
Restons tranquille à regarder.
La pierre est assez grande, ça va prendre du temps.
Mais nous avons attendu en silence, observant la scène.
Au bout d'un moment, l'eau du seau est épuisée.
Après un dernier arrosage, Uchikage remet la louche dans le seau et le pose sur le côté.
Il sort un sachet de sa poche, le dépose sur une coupelle en guise d'offrande.
« C'est quoi ? »
« Des feuilles de thé cultivées ici, au village des Oni d'avant. Il préférait le thé à l'alcool. »
« Hé... c'est inattendu. »
« On offre ce que le défunt aimait. Comme il avait son propre service à thé et qu'il le préparait lui-même... je me suis dit que c'était plus approprié. »
« J'arrive pas à l'imaginer. »
« Moi non plus... »
« Vraiment ? Moi, il m'en servait souvent. Pendant les pauses du travail, et tout. »
La princesse l'a dit avec nostalgie.
C'était vrai qu'il aimait le thé...
Moi, je pensais que vu que c'était un Oni, il aimerait autre chose.
J'aurais bien voulu boire du thé préparé par Ten'uchi.
Depuis que j'ai quitté le village, on ne s'était presque pas revus.
Quand je suis allé sauver la princesse et tout, je n'avais pas ce genre de loisir.
« ...J'aurais dû plus lui parler. »
C'est regrettable.
Je ne peux pas prédire l'avenir, donc sur le coup, je ne me suis pas dit qu'il fallait plus parler... mais justement parce qu'il n'est plus là, j'ai ce sentiment de « j'aurais dû faire ci ou ça ».
On dit qu'une fois qu'on a perdu quelque chose, c'est trop tard, et c'est exactement ça.
...Peut-être que ça s'applique aussi à moi, maintenant.
Moi, ça va, mais les autres, non.
Mais c'est lui qui a décidé, alors je n'ajoute rien.
Non, si je commence à réfléchir à ça, mon cœur va vaciller.
Essayons de ne pas y penser.
« Je peux ? »
« Allez-y. »
J'ai demandé la permission à Uchikage et je me suis tenu devant la tombe de Ten'uchi.
J'ai joint les mains et fermé les yeux.
Sans ton combat, on n'aurait pas pu gagner.
Tu as grandement entamé la puissance de l'ennemi affronté.
C'est pour ça qu'on a pu l'emporter à la fin.
ceci dit, si t'aimais le thé, tu aurais pu m'en servir, non.
Moi aussi, je suis japonais à la base, j'adore ce genre de culture.
J'ai été ému rien qu'avec du riz et de la soupe miso.
Bon... à l'époque, je venais de retrouver le goût, donc tout me semblait délicieux, peut-être.
Si tu avais été en vie, j'aurais voulu apprendre un peu le kenjutsu.
Ah, mais maintenant j'ai toute l'expérience de Nichirin en moi... du coup, c'est qui qui enseigne à qui ?
Mais le style de Nichirin n'utilise pas de sabre de trois shaku, donc il faut que j'apprenne l'Oni-jin buyô quand même.
Je doute de pouvoir le maîtriser, ceci dit.
« ...Merci, Ten'uchi. »
J'ai ouvert les yeux et me suis retourné.
Je suis revenu vers les autres et j'ai regardé à nouveau la pierre tombale.
« On y va ? »
« C'est bon ? »
« Ouais. Faut qu'on aille écouter ce que Rize a à dire. »
« Compris. »
Uchikage a repris le seau et a remis le cap en tête.
Si on a l'occasion de revenir... la prochaine fois, j'apporterai des feuilles de thé.
C'est ce que je me suis murmuré en moi-même, tandis que nous quittions le cimetière.