S'il fait référence à ce qui s'est passé pendant son absence, il doit parler du collier de rédemption censé maîtriser Ricdorian lorsqu'il entre en furie, ou alors il souligne l'idée que je traite Ricdorian comme un chien… Mais je pense qu'il vise les deux.
En fait, ce que j'ai fait n'avait rien de « grandiose ». Je me suis contentée d'apprivoiser sa part bestiale.
D'ailleurs, c'est une chance que je n'aie pas bu le thé. Parce que si je l'avais fait, je me serais indubitablement étouffée au moment où je l'ai entendu dire ça. Ce doit être parce que c'est si inhabituel pour un méchant comme lui de faire un compliment à qui que ce soit. Était-il vraiment en train de me complimenter ? Ou n'était-ce que de l'ironie ?
« Honnêtement, je salue le concept de le traiter comme un chien. »
« Hem. »
Argh ! En toussant, j'ai fini par croiser son regard acéré à travers le prisme bleu qui reflétait la lumière froidement. Il est à couper le souffle. Si seulement il n'était pas un être vicieux, froid et sévère.
Pourtant, il utilise les mauvais mots, là !
« Tout cela fait-il partie de ce dont ton frère a parlé ? T'a-t-il demandé de le faire ? »… et pourquoi le nom de mon frère ressort-il maintenant ? Je suis perplexe.
Malgré sa question incompréhensible, j'ai essayé de rester calme et de faire semblant de ne pas être abasourdie. Mes actes envers Ricdorian ne concernent personne d'autre. C'était mon engagement sincère de l'aider.
« … Il ne m'a rien dit. Mon… frère… ne sait pas. » Ai-je dit prudemment, pour ne pas qu'il se méfie de moi.
Ma vie à l'intérieur de cette prison, mon frère l'ignorait. Si j'essaie de me souvenir, nous n'avons pas eu de vraie conversation depuis que je me suis réveillée. J'avais seulement écrit « Je vais bien » sur la lettre précédente. Rien de plus, rien de moins.
Je ne sais même pas qui est mon frère, pour commencer !
Pour couronner le tout, les lettres que j'avais envoyées étaient très probablement des demandes de marchandises pour mes pots-de-vin… mais là, tout de suite, je viens d'avoir l'idée la plus douteuse qui soit.
Il n'y a aucun moyen qu'il pense que j'utilise tout ça pour moi, si ? Ou alors si ? Vraiment ?! Je n'avais pas envisagé cette possibilité avant !
J'ai fermé les yeux et chassé mes pensées d'un haussement d'épaules. Je suis devenue sérieuse en tentant de quantifier la quantité de cigarettes et d'alcool que j'avais réclamés jusqu'ici… Et s'il pense que j'ai une addiction trop prononcée à l'alcool ? Et si je ne peux pas être libérée à cause de ça ?
J'ai essayé de m'imaginer en train de persuader mon frère et mon père sans visage que je n'étais pas une accro, mais j'ai du mal à visualiser la scène. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblent ni de quoi ils sont capables. J'espère juste qu'ils ne me renieront pas.
Sûrement, j'ai été insouciante et j'en ai conscience. Je ne me souciais pas de quel genre de personne j'étais, de quelle famille j'avais, ni de qui ils étaient.
Mais une chose est claire : je sortirai d'ici un jour et je devrai les affronter. Peut-être que je dois reporter mes demandes, alors. Il faut faire attention, Iana. Me suis-je dit pour me redonner du courage.
Avec ça en tête, j'ai relevé la tête et croisé le regard de Lenag… Pourquoi me fixe-t-il à nouveau avec cette férocité ? Je vais me liquéfier s'il ne détourne pas les yeux de sitôt.
Il semble que ça soit devenu un passe-temps pour Lenag de me dévisager, surtout quand je suis perdue dans mes pensées.
J'ai pu sentir son regard tout ce temps.
« Est-ce que tu dis que c'était la volonté de Mademoiselle Iana ? Tout ce qui s'est passé jusqu'ici n'était que ton choix à toi ? »
« Ouais ? » Ai-je répondu sur un ton incertain, essayant de ne pas l'agacer.
À cet instant, Lenag dégageait assez de froideur pour me glacer sur place. J'ai donc résolument décidé de fermer ma bouche et de le fixer comme le ferait un prisonnier tremblant. Comme le dit le proverbe, « aucun prisonnier n'a raison face à un gardien ». On aurait dit qu'il n'avait pas beaucoup apprécié ma réponse à sa question.
Bientôt, j'ai tressailli quand il a parlé.
« Ah… Oh. Au fait. »
Je savais que je n'avais pas fauté, mais voir Lenag me fixer comme ça m'a transformée en froussarde.
En un instant, Lenag a hoché la tête, comme s'il venait tout juste de traiter ma réponse d'avant.
« D'accord, alors ça veut dire que tu es bornée… Quoi qu'il en soit, la promenade des prisonniers continuera comme prévu. »
« Quoi ? Pourquoi ? »
Je savais que je venais juste de dire un mot ou deux, mais ça ne m'a pas empêchée d'écarquiller les yeux. Est-il sérieux ?
Non ! À des moments comme celui-ci, il était censé me poser des questions du genre « Comment as-tu pu utiliser les entraves ? », « Pourquoi traites-tu les gens comme des chiens ? », « Qui crois-tu être ? » Bien qu'il connaisse déjà des informations sur ma vraie identité.
Bref, n'est-il pas normal d'être surpris par la brutalité des choses ? Mais c'était moi qui ne pouvais pas cacher ma confusion.
Cependant, Lenag a répondu d'une expression impassible.
« Parce que c'est ce que tu veux. »
Sa réponse m'a encore plus perplexe. Et dès qu'il a réalisé ce qu'il venait de dire, il a ajouté une clarification.
« J'ai fait une promesse à ton père et à ton frère d'écouter tout ce que tu veux. »
« … Tu as déjà dit la même chose la dernière fois. Mais est-ce que tu veux vraiment faire ça ? »
Alors je me suis souvenue, combien mon père et mon frère lui avaient-ils vraiment payé ? Lui avaient-ils donné tout leur argent ? Ou était-il redevable envers eux au point de leur obéir à ce point ?
« Oui. C'est ce que je suis censé faire. »
Mais Lenag est resté trop discret dans sa réplique. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi est-il si peu loquace ? Pourquoi ne puis-je pas en savoir plus ? Je ne peux pas le lire comme un livre ouvert. Il est trop mystique.
J'ai soulevé la tasse de thé qui avait tiédi, le visage légèrement boudeur.
« … Pour être honnête, j'ai été surprise que tu le traites comme un chien. »
Ce serait étrange de voir une personne en traiter une autre comme un chien. Cependant, j'ai remarqué les nuances subtiles. Lenag, qui avait dit « Traité comme un chien », semblait s'amuser sur le moment. Comme si se moquer de Ricdorian lui procurait du divertissement.
Est-ce qu'il trouve ça drôle ?
Mais, à y réfléchir, pourquoi mon frère m'aurait-il demandé de faire une chose pareille ? Et pourquoi Lenag penserait-il que c'était la demande de mon frère de traiter Ricdorian comme ça ?
Bientôt, avec mes conjectures grandissantes sur la famille d'Iana, j'ai plissé les yeux et ouvert la bouche pour questionner Lenag.